L’animal en République 1789-1802, genèse du droit des bêtes
Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 5 mars 2018
Pierre SERNA, L’animal en République 1789-1802, genèse du droit des bêtes, Anacharsis, 2016, 253 pages, 22 euros.
C’est en tant qu’historien de la Révolution française que l’auteur aborde une question qui est plus sérieuse et plus importante qu’il n’y paraît à première vue celle du « droit des bêtes ».
Le 3 Brumaire an IV (25 octobre 1795), la Convention vote une loi créant un Institut National qui a pour mission de « perfectionner les sciences et les arts » afin de conforter le régime républicain. Cet institut est divisé en trois classes, la deuxième étant celle des sciences morales et politiques, qui doit créer la science qui permettra de comprendre le fonctionnement de la pensée humaine. Vaste programme ! Il s’agit en premier lieu de créer une morale naturelle et par conséquent de partir de ce constat : ce qui est premier en l’homme, ce sont ses fonctions animales.
D’où l’idée, émise en 1802, de lancer un concours public intitulé : « Jusqu’à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? » Deux ans plus tard, en 1804, l’Institut a reçu 28 mémoires. C’est l’analyse de ces textes qui fait l’objet de cet ouvrage. Rapidement, on s’aperçoit que la réflexion des auteurs de ces mémoires s’oriente vers le constat que, dans les sociétés humaines, les animaux ne sont pas les seuls à occuper une position inférieure dans la société. Il y a aussi les esclaves, les enfants, les femmes même – à qui les révolutionnaires ont dénié les droits politiques – et ceux qui vivent de leur seule force physique. Le contexte politique de ce concours est intéressant : Bonaparte vient de rétablir l’esclavage, d’installer le Consulat à vie, et de signer le Concordat qui unit à nouveau par des liens étroits l’État et l’Église (pp. 30-31). C’est aussi en 1804, le 8 mars, qu’est édicté le Code civil qui dit, dans son article 528, que les animaux sont « comme les autres biens meubles…achetables et vendables ».
Ce sont les textes de ces mémoires qui font l’objet de cet ouvrage et le premier résultat, surprenant, qui émané de ces écrits, est une pensée chrétienne, paternaliste et conservatrice.
Tous les mémoires soulignent que les animaux, comme les humains, sont des êtres sensibles. Comme eux, ils souffrent. Certains de ces auteurs estiment même qu’ils sont doués d’intelligence. La plupart des auteurs réprouvent Descartes pour qui l’animal n’est qu’une machine animée privée d’intelligence.
Ces dissertations fourmillent de notations originales et pertinentes. L’un remarque que les Romains ont d’abord fait combattre les animaux dans l’arène puis que cela a été le tour des hommes. Pourquoi les Anciens, juifs et syriens, ont sacrifié les animaux les plus utiles (p. 81) ? Pourquoi le Russe « à demi-civilisé » (sic) traite les animaux avec douceur alors que les Espagnols adorent les combats de taureaux et les Anglais les courses mortelles d’autres animaux ? D’autres condamnent la chasse, une « tuerie d’animaux » pour le plaisir de tuer. On fait l’éloge des Indiens qui refusent de manger de la viande. On compare les animaux aux enfants qu’il faut éduquer. Et les bouchers ? Comment peut-on être boucher ?
Plusieurs candidats mettent en cause la violence de la décennie révolutionnaire notamment la Terreur qui aurait permis aux « bas instincts » de s’exprimer.
D’autres proposent une loi contre les humains qui appliquent de mauvais traitements aux animaux. Une sensibilité végétarienne parcourt aussi ces dissertations.
Le seul auteur à être explicitement républicain, un nommé Salaville, ancien secrétaire de Mirabeau, affirme comme Descartes que les hommes sont plus importants que les animaux et qu’il faut donc continuer à les manger ! Un autre exprime tout à la fois son attention aux animaux et son aversion pour les gens du peuple !
Il faudra cependant attendre 1850 pour que la loi Gramont fasse de la violence exercée sur les animaux un délit et 150 ans pour que le Code Civil reconnaisse que « l’animal est un être vivant doué de sensibilité ».
Une des grandes qualités de cet ouvrage est de montrer que l’attitude des hommes vis-à-vis des animaux en dit beaucoup sur les hommes eux-mêmes.
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[© Jean Sagnes, pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 20/02/2018. Tous droits réservés.]