L’incorporation de force dans les territoires annexés par le IIIe Reich
Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 19 avril 2018
L’incorporation de force dans les territoires annexés par le IIIe Reich /Die Zwangsrekrutierung in Den Vom Dritten Reich Annektierten Gebieten 1939-1945, Textes réunis par Frédéric Stroh et Peter M. Quadflieg, 2016, Presses universitaires de Strasbourg. 24 €.
Un historien français et un historien allemand se sont associés pour organiser deux journées d’études en 2012 à l’occasion des 70 ans de l’instauration du service militaire obligatoire dans la Wehrmacht (Wehrpflicht) en Alsace et en Moselle annexées, puis pour en publier les actes. Voulant dépasser le discours victimaire et patriotique des « incorporés de force » et des « Malgré nous » forgé après la guerre, dans son introduction l’objectif de Frédéric Stroh a été de préciser, dans le cadre d’une démarche monographique et comparatiste, l’ampleur de ce vaste mouvement qui a touché tous les territoires annexés par le Reich en réfléchissant à « une histoire commune, mais plurielle ». Il définit le sujet, délimite le champ de la comparaison et pose les jalons d’une étude des mémoires de « l’incorporation de force ».
Onze chercheurs des pays concernés ont fourni douze contributions dont sept en allemand. L’ouvrage est construit autour de deux thématiques : l’histoire de la mise en œuvre et des résistances au service militaire obligatoire dans les différents territoires annexés et les mémoires de « l’incorporation de force » en Europe depuis 1945. La première partie étudie d’abord les « recrutés » d’Eupen et Malmédy (Belgique), du Luxembourg, d’Alsace et de Moselle (deux études sur ces espaces), puis de Pologne et de Slovénie (1942 – 1945). Tous les textes sont en allemand sauf celui de F. Stroh qui analyse le refus de cette incorporation forcée à l’Ouest et ses motivations en les distinguant bien de la résistance au recrutement. Ce refus est variable mais beaucoup plus faible dans les anciens territoires allemands d’Eupen et de Malmédy devenus belges en 1918. Alors que le taux de désertion dans la Wehrmacht est d’environ 2 % chez les Allemands, il atteint 22,5 % chez les Luxembourgeois et plus de 15,6 % chez les Alsaciens mais le nombre de réfractaires a été très élevé (fuite avant l’incorporation). L’auteur s’efforce de chiffrer la répression allemande de la désertion, généralement la peine de mort : un bilan encore partiel s’élève à au moins 163 Luxembourgeois et 77 Alsaciens. De même, les formes des résistances polonaise et slovène au processus de recrutement de force et les mesures de répression sont étudiées en précisant le contexte, les estimations chiffrées, les appréciations des Allemands (en Pologne) et les réactions des soldats.
Six textes concernent les enjeux mémoriels et les combats menés depuis la fin de la guerre par les associations de Malgré-nous en Alsace-Moselle pour la reconnaissance par la France de leur situation singulière et douloureuse (Jean-Noël Grandhomme), les souvenirs du recrutement forcé dans le Grand duché du Luxembourg, les soldats de la Wehrmacht d’Eupen-Malmédy, la question du souvenir refoulé comme élément de la culture du souvenir en Pologne opposant à l’époque communiste les « traitres au peuple » aux « vrais patriotes ». En Slovénie yougoslave où 38 000 hommes au minimum, volontaires ou non, ont servi dans l’armée allemande, le régime de Tito a refusé de reconnaitre ces victimes (10 500 tués ou disparus) prises en compte seulement depuis l’indépendance en 1991. Partout, on le voit, ces mémoires conflictuelles et victimaires ont eu tendance à être refoulées par les États. Le dernier texte est consacré aux évolutions de cette mémoire collective en Allemagne où l’opinion publique connait mal cette incorporation obligatoire d’étrangers contrairement aux engagés volontaires. Dans l’historiographie comme dans les monuments, cette prise en compte est récente.
Assurément, dans sa dimension comparatiste européenne, cet ouvrage apporte d’utiles éclairages sur un chantier de recherche et des aspects encore mal connus des pratiques de guerre du nazisme qui ont affecté des dizaines de milliers d’hommes et leurs familles et marqué les mémoires régionales. Six cartes permettent de bien situer ces territoires annexés par le IIIe Reich.
Site de l’éditeur
© Christian Bougeard pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19/04/2018.
Onze chercheurs des pays concernés ont fourni douze contributions dont sept en allemand. L’ouvrage est construit autour de deux thématiques : l’histoire de la mise en œuvre et des résistances au service militaire obligatoire dans les différents territoires annexés et les mémoires de « l’incorporation de force » en Europe depuis 1945. La première partie étudie d’abord les « recrutés » d’Eupen et Malmédy (Belgique), du Luxembourg, d’Alsace et de Moselle (deux études sur ces espaces), puis de Pologne et de Slovénie (1942 – 1945). Tous les textes sont en allemand sauf celui de F. Stroh qui analyse le refus de cette incorporation forcée à l’Ouest et ses motivations en les distinguant bien de la résistance au recrutement. Ce refus est variable mais beaucoup plus faible dans les anciens territoires allemands d’Eupen et de Malmédy devenus belges en 1918. Alors que le taux de désertion dans la Wehrmacht est d’environ 2 % chez les Allemands, il atteint 22,5 % chez les Luxembourgeois et plus de 15,6 % chez les Alsaciens mais le nombre de réfractaires a été très élevé (fuite avant l’incorporation). L’auteur s’efforce de chiffrer la répression allemande de la désertion, généralement la peine de mort : un bilan encore partiel s’élève à au moins 163 Luxembourgeois et 77 Alsaciens. De même, les formes des résistances polonaise et slovène au processus de recrutement de force et les mesures de répression sont étudiées en précisant le contexte, les estimations chiffrées, les appréciations des Allemands (en Pologne) et les réactions des soldats.
Six textes concernent les enjeux mémoriels et les combats menés depuis la fin de la guerre par les associations de Malgré-nous en Alsace-Moselle pour la reconnaissance par la France de leur situation singulière et douloureuse (Jean-Noël Grandhomme), les souvenirs du recrutement forcé dans le Grand duché du Luxembourg, les soldats de la Wehrmacht d’Eupen-Malmédy, la question du souvenir refoulé comme élément de la culture du souvenir en Pologne opposant à l’époque communiste les « traitres au peuple » aux « vrais patriotes ». En Slovénie yougoslave où 38 000 hommes au minimum, volontaires ou non, ont servi dans l’armée allemande, le régime de Tito a refusé de reconnaitre ces victimes (10 500 tués ou disparus) prises en compte seulement depuis l’indépendance en 1991. Partout, on le voit, ces mémoires conflictuelles et victimaires ont eu tendance à être refoulées par les États. Le dernier texte est consacré aux évolutions de cette mémoire collective en Allemagne où l’opinion publique connait mal cette incorporation obligatoire d’étrangers contrairement aux engagés volontaires. Dans l’historiographie comme dans les monuments, cette prise en compte est récente.
Assurément, dans sa dimension comparatiste européenne, cet ouvrage apporte d’utiles éclairages sur un chantier de recherche et des aspects encore mal connus des pratiques de guerre du nazisme qui ont affecté des dizaines de milliers d’hommes et leurs familles et marqué les mémoires régionales. Six cartes permettent de bien situer ces territoires annexés par le IIIe Reich.
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© Christian Bougeard pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19/04/2018.