La guerre sous-marine allemande 1914-1945

Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 20 janvier 2019

François-Emmanuel Brézet, La guerre sous-marine allemande 1914-1945, Paris, Perrin, 2017, 412 p. Pas d’index. 23,5 €.

Spécialiste d’histoire militaire maritime allemande, François-Emmanuel Brézet a eu la judicieuse idée, dans une synthèse appuyée sur les travaux des historiens allemands, d’étudier la guerre sous-marine des Allemands pendant les deux guerres mondiales. Six cartes des théâtres d’opération en ouverture et des tableaux statistiques en annexes résument les résultats des opérations (tonnages alliés coulés, effectifs et pertes, rythmes de construction et caractéristiques techniques des submersibles allemands). Ainsi de 1935 à 1945, pas moins de 2 468 sous-marins ont été commandés aux chantiers de constructions navales du Troisième Reich mais 859 seulement ont été opérationnels pendant la guerre ; au moment de la capitulation, 757 avaient été détruits dont 648 coulés en opérations (30 000 sous-mariniers allemands disparus). Mais ils avaient coulés 2 610 navires de commerce (13 millions BRT) et 178 bâtiments de guerre faisant environ 40 000 morts chez les marins alliés. Pour les fans des sous-mariniers, un tableau classe les « résultats des vingt meilleurs commandants » en fonction du tonnage allié coulé : en 1914-1918, la palme revient à Arnauld de La Perière qui commandera la base de Brest en 1940 (400 000 BRT) ; en 1939-1945 à Kretschmer (238 327 BRT), le célèbre Prien n’arrivant qu’en 3e position. L’ouvrage est organisé en 24 chapitres, 12 sur la Première Guerre mondiale, 10 sur la Seconde, séparés par un chapitre consacré à « l’entre deux conflits » qui rappelle comment l’Allemagne, interdite de flotte sous-marine par l’article 191 du traité de Versailles, se donne les moyens sous Weimar de ressusciter cette arme de manière camouflée (ingénieurs allemands travaillant à l’étranger, poursuite des recherches et formation des marins dès 1925 à l’instigation de Canaris). À partir de 1934, avec l’accord d’Hitler, la marine lance un vaste plan de réarmement naval prévoyant la construction de 72 sous-marins (57 opérationnels en 1939). L’auteur rappelle d’abord les prémices de cette nouvelle arme (1er sous-marin en 1906), qui n’intéresse guère l’état-major de la marine ni le grand amiral Tirpitz engagés dans la course aux gros bâtiments de ligne avec l’Angleterre. Néanmoins avant-guerre, les investissements ne sont pas négligeables. Mais en 1914, il n’y a pas encore de doctrine spécifique et surtout pas d’unanimité du pouvoir allemand sur le recours à la guerre sous-marine. C’est la décision de l’Amirauté britannique d’imposer de fait un blocus naval aux puissances centrales le 2 octobre 1914 qui pousse les Allemands à s’en prendre non seulement aux navires de guerre mais aussi aux navires de commerce Britanniques et bientôt aux neutres en modifiant les techniques d’attaque : le passage de l’arraisonnement au torpillage. L’auteur présente les débats qui traversent les milieux politiques et militaires allemands et les résultats détaillés des diverses opérations menées au large du Royaume-Uni et en Méditerranée. Cette guerre sous-marine limitée au commerce – il insiste sur ce terme – se déroule en trois phases de 1915 au début de 1917 entrecoupées de périodes d’arrêt. Le retentissement international du torpillage du paquebot anglais Lusitania le 7 mai 1915 (près de 1 200 civils noyés dont 128 Américains) a constitué un premier tournant contraignant, pour un temps, la marine allemande à ne plus s’en prendre aux paquebots ni aux neutres. Le chancelier Bethmann-Hollweg en mesure toutes les conséquences diplomatiques même si les réactions américaines sur le moment ont été modérées. Pourtant, à partir de 1916, l’amiral von Holztendorff, le chef de l’Amirauté allemande, va plaider pour une guerre sous-marine sans restrictions ou illimitée, dite « à outrance ». La décision est prise le 9 janvier 1917 sous la pression du haut-commandement et pas seulement des marins et mise en œuvre le 1er février avec 105 U-Boote : les Allemands se donnent six mois pour mettre l’Angleterre à genoux. C’est un échec car les neutres poursuivent leur trafic avec les puissances alliées. On en connaît les conséquences : elle contribue avec plusieurs autres facteurs, sans doute plus déterminants, à l’entrée les États-Unis dans la guerre. 255 sous-marins allemands ont été engagés dans le conflit, 178 coulés sur 811 qui auraient été mis en chantier, décalage énorme que l’auteur n’explique pas. Après l’armistice, 176 submersibles sont internés à Harwich en Grande-Bretagne. La guerre sous-marine pendant la Seconde Guerre mondiale est mieux connue. À partir de l’été 1940, l’occupation des côtes occidentales françaises se traduit par l’édification rapide de bases sous-marines dans les ports. L’amiral Dönitz, Führer der U-Boote depuis 1935, va déployer ses sous-marins pour attaquer, parfois en meute, mener sa guerre économique au tonnage et faire des ravages dans les convois alliés dans l’Atlantique. D’août 1942 à mai 1943, la « bataille décisive » de l’Atlantique Nord engagée avec 207 sous-marins est perdue notamment parce que les pertes allemandes sont de plus en plus lourdes (de 10 bâtiments par mois à 41) et du fait de la puissance économique et industrielle des Anglo-Saxons et surtout des Américains. Le sous-marin de type XXI ou Elektroboot, « l’arme miracle » promise par Dönitz et dont 752 exemplaires ont été commandés, ne pourra pas entrer en service. De 1939 à 1945, suivant au plus près les opérations, F.-E. Brézet découpe cette guerre sous-marine en huit phases chronologiques. Il aurait été utile d’essayer, dans les titres de chapitres, de qualifier ces phases afin d’en dégager les enjeux et de montrer les évolutions. Au total, F.-E. Brézet nous donne un livre bien renseigné sur les différents aspects des guerres sous-marines allemandes en liant les différents aspects (politiques, diplomatiques) et en dépassant les seules dimensions militaires (« héroïques » comme c’est souvent le cas) et techniques. Montrant les continuités, il conclut sur « une guerre sous-marine de trente ans ». guerre.jpg Site de l’éditeur © Christian Bougeard pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 20/01/2019.