Le Familistère de Guise: un succès industriel, un projet social, un patrimoine réinventé
En 2015, le Familistère de Guise (à prononcer Güise) est récompensé par le prix du musée européen de l’année, décerné par le Forum des musées européens. Cette attribution vient couronner près de 15 ans de réhabilitation et de valorisation de ce site unique en son genre. En effet, le terme « Familistère » désigne un groupe de bâtiments construits au milieu du XIXe siècle pour servir de lieu de vie communautaire à plusieurs milliers d’ouvriers ainsi que leurs familles : logements, magasins, théâtre, écoles, buanderie… L’ensemble a été conçu par le patron et fondateur de l’usine qui emploie ces ouvriers, Jean-Baptiste André Godin, inventeur des poêles éponymes qui ont fait sa fortune. Son œuvre est souvent, à tort, associée au paternalisme qui se développera plus tard en France : à tort, car le Familistère est en réalité un système fondé sur les principes de démocratie directe et de propriété collective. C’est pourquoi l’histoire de ce site exceptionnel se prête tout particulièrement à une exploitation en classe, que ce soit en 4ème ou en première, pour aborder la question de l’industrialisation et de ses conséquences sociales. Parallèlement, il offre un exemple très pertinent de valorisation patrimoniale, à exploiter dans le cadre du programme d’HGGSP de Terminale.
Aborder le processus d’industrialisation
La construction du Familistère a été rendue possible par un succès économique, celui d’un petit atelier fondé en 1840 par André Godin. Dès sa création, Godin dépose un brevet pour la fabrication d’un poêle en fonte de fer. Jusqu’à cette époque, les appareils de chauffage étaient majoritairement fabriqués en faïence (et donc extrêmement chers) ou en tôle de fer. L’usage de la fonte est une innovation essentielle, car elle permet une production en série, et donc des prix de vente beaucoup plus bas. Les appareils Godin rencontrent ainsi un succès croissant en s’adressant à un public peu aisé, à la fois rural et urbain. L’usine grandit en parallèle de la demande en produits, et dépasse les 2 000 ouvriers à la veille de la Grande Guerre. Cette croissance industrielle favorise le développement de la ville de Guise, dont la population va plus que doubler entre les années 1840 et 1914. Celle-ci a été choisie par Godin, originaire d’un petit village tout proche, pour la main-d’œuvre disponible qu’elle offre, mais aussi parce qu’elle est située sur des axes de communication : s’y croisent des routes menant vers Saint-Quentin, vers les Ardennes, et vers le bassin minier du Nord. De plus, à proximité se trouve le canal de la Sambre à l’Oise, qui permet aussi bien la fourniture en matières premières que l’expédition des appareils. Mais à partir des années 1870, la ville va être rattrapée par la révolution ferroviaire : de multiples lignes de chemin de fer, aujourd’hui disparues, relient progressivement Guise au Nord et à la Belgique, aux Ardennes, et à la région parisienne, ce qui contribue grandement au développement de l’usine. On le voit à travers ce tableau rapide, l’usine Godin représente un exemple pertinent pour aborder en classe les différents aspects du processus d’industrialisation en France au cours du Second Empire : rôle conjoint des deux facteurs que sont l’innovation technologique et la demande de consommation, place centrale occupée par le charbon, importance du développement ferroviaire dans la transformation de la France sous le Second Empire. On peut également évoquer les Expositions universelles, dans lesquelles l’entreprise Godin est systématiquement primée pour ses innovations.Le Familistère, une réponse à la « Question sociale »
Dans un second temps, on peut aborder avec les élèves l’œuvre sociale de Godin à savoir le Familistère proprement dit. Les programmes actuels de collège et de lycée invitent à s’interroger sur les mouvements ouvriers, sans forcément rentrer en détail dans la diversité des idées et débats qui animent ce mouvement. On pourra donc simplement retenir que Godin, ouvrier lui-même, a construit ses idées sous l’influence des théories de Charles Fourier, un des socialistes utopistes. Toutefois, il entretient également des relations avec de nombreux autres mouvements d’idées : coopérateurs, pacifistes, féministes… Il est lui-même un homme politique engagé, opposant au Second Empire, élu député en 1871, maire puis conseiller général sous la Troisième République. Au cours de sa vie, il rédige de nombreux ouvrages destinés à présenter le Familistère mais aussi divers projets de réformes qu’il porte souvent seul : réforme du parlement pour le rendre plus démocratique et ouvert aux femmes, création de syndicats patronaux et ouvriers obligatoires chargés de négocier les conditions de travail et de salaire par branches, système d’assurance maladie et de retraite financé par l’impôt… Pour comprendre le Familistère, il est nécessaire de garder en tête l’étendue de ce que l’on appelle à l’époque la « Question sociale » : la pauvreté structurelle qui frappe les ouvriers du fait de l’absence d’encadrement des salaires. Dans un contexte d’urbanisation rapide qui entraîne une pénurie de logements, les conditions de vie des travailleurs sont souvent misérables et choquent les contemporains. Godin lui-même a décrit dans de nombreux textes l’état insalubre des logements ouvriers, la précarité absolue des travailleurs qui n’ont ni retraite, ni épargne pour se protéger de la misère, ou encore la violence des grèves qu’il juge légitimes mais inutiles. Ces textes peuvent être mis en parallèle avec beaucoup d’autres – on pense à Villermé, aux « Caves de Lille ! » de Victor Hugo – pour dresser un tableau sombre de cette situation et ainsi expliquer en quoi le Familistère s’en démarque. Le Familistère, que Godin commence à construire vers 1860 en s’inspirant du phalanstère de Fourier, est donc avant tout un corps de logements destinés aux ouvriers. Ils sont conçus pour offrir tout le confort et la salubrité nécessaires à une vie correcte : les appartements, qui ont des fenêtres donnant à la fois sur l’extérieur et sur la cour centrale couverte, sont spacieux, sains et lumineux. Chaque étage dispose d’un accès à l’eau courante et de services sanitaires. Des magasins, les économats, proposent une grande variété de produits du quotidien à un prix bas – ce qui ne sera pas sans créer des tensions avec les commerçants de la ville. Face aux logements, le théâtre, lieu de réunions et de spectacles, est flanqué de part et d’autre de bâtiments scolaires : ceux des petits et des grands, puisque l’instruction, pour les enfants du Familistère, est obligatoire, laïque et mixte jusque 14 ans. Plus loin, au bord de la rivière, une buanderie accueille les travaux de lessive (interdits dans les logements pour lutter contre l’humidité), mais également des douches et une piscine à l’eau chaude (elle vient de l’usine où elle a servi à refroidir des circuits). On comprend pourquoi Godin appelle le mode de vie familistérien « les équivalents de la richesse ». Cependant, au-delà de ce confort matériel, le Familistère présente de nombreux autres avantages qui permettent d’approfondir la description du mouvement ouvrier de l’époque. Godin n’est en effet pas un patron paternaliste. Il souhaite créer un système communautaire, dans lequel les ouvriers reprennent le contrôle de leur travail et de ses fruits. C’est pourquoi le Familistère est organisé selon des principes complexes, qui ont pour but de garantir plusieurs droits aux ouvriers :- une protection sociale : s’inspirant des idées mutualistes, Godin crée pour ses ouvriers un système qui leur garantit un revenu en cas de maladie ou d’accident, un accès gratuit aux soins médicaux, et une retraite à partir de 60 ans.
- le partage des profits issus du travail : cette fois, ce sont les idées de coopération que l’on retrouve. Chaque année, les bénéfices de l’usine sont intégralement redistribués aux salariés, de même que les bénéfices des économats qui sont partagés entre les clients.
- la propriété collective : Godin ne partage pas que les bénéfices avec les ouvriers. A partir de 1880, il leur transfère progressivement la propriété de l’entreprise. A sa mort en 1888, l’ensemble de la société du Familistère devient propriété collective des salariés.
- la démocratie dans le travail : au sein de l’usine comme du Familistère, Godin encourage les ouvriers à prendre des initiatives et des décisions. Le système d’assurance maladie, celui des retraites et l’usine elle-même sont gérés par des conseils élus par les salariés. Une assemblée générale se réunit chaque année pour approuver les choix de la direction, et valider certaines décisions.