Le Familistère de Guise: un succès industriel, un projet social, un patrimoine réinventé

Par Jessica Dos Santos
Le 19 septembre 2021

En 2015, le Familistère de Guise (à prononcer Güise) est récompensé par le prix du musée européen de l’année, décerné par le Forum des musées européens. Cette attribution vient couronner près de 15 ans de réhabilitation et de valorisation de ce site unique en son genre. En effet, le terme « Familistère » désigne un groupe de bâtiments construits au milieu du XIXe siècle pour servir de lieu de vie communautaire à plusieurs milliers d’ouvriers ainsi que leurs familles : logements, magasins, théâtre, écoles, buanderie… L’ensemble a été conçu par le patron et fondateur de l’usine qui emploie ces ouvriers, Jean-Baptiste André Godin, inventeur des poêles éponymes qui ont fait sa fortune. Son œuvre est souvent, à tort, associée au paternalisme qui se développera plus tard en France : à tort, car le Familistère est en réalité un système fondé sur les principes de démocratie directe et de propriété collective. C’est pourquoi l’histoire de ce site exceptionnel se prête tout particulièrement à une exploitation en classe, que ce soit en 4ème ou en première, pour aborder la question de l’industrialisation et de ses conséquences sociales. Parallèlement, il offre un exemple très pertinent de valorisation patrimoniale, à exploiter dans le cadre du programme d’HGGSP de Terminale.

Aborder le processus d’industrialisation

La construction du Familistère a été rendue possible par un succès économique, celui d’un petit atelier fondé en 1840 par André Godin. Dès sa création, Godin dépose un brevet pour la fabrication d’un poêle en fonte de fer. Jusqu’à cette époque, les appareils de chauffage étaient majoritairement fabriqués en faïence (et donc extrêmement chers) ou en tôle de fer. L’usage de la fonte est une innovation essentielle, car elle permet une production en série, et donc des prix de vente beaucoup plus bas. Les appareils Godin rencontrent ainsi un succès croissant en s’adressant à un public peu aisé, à la fois rural et urbain. L’usine grandit en parallèle de la demande en produits, et dépasse les 2 000 ouvriers à la veille de la Grande Guerre. Cette croissance industrielle favorise le développement de la ville de Guise, dont la population va plus que doubler entre les années 1840 et 1914. Celle-ci a été choisie par Godin, originaire d’un petit village tout proche, pour la main-d’œuvre disponible qu’elle offre, mais aussi parce qu’elle est située sur des axes de communication : s’y croisent des routes menant vers Saint-Quentin, vers les Ardennes, et vers le bassin minier du Nord. De plus, à proximité se trouve le canal de la Sambre à l’Oise, qui permet aussi bien la fourniture en matières premières que l’expédition des appareils. Mais à partir des années 1870, la ville va être rattrapée par la révolution ferroviaire : de multiples lignes de chemin de fer, aujourd’hui disparues, relient progressivement Guise au Nord et à la Belgique, aux Ardennes, et à la région parisienne, ce qui contribue grandement au développement de l’usine. On le voit à travers ce tableau rapide, l’usine Godin représente un exemple pertinent pour aborder en classe les différents aspects du processus d’industrialisation en France au cours du Second Empire : rôle conjoint des deux facteurs que sont l’innovation technologique et la demande de consommation, place centrale occupée par le charbon, importance du développement ferroviaire dans la transformation de la France sous le Second Empire. On peut également évoquer les Expositions universelles, dans lesquelles l’entreprise Godin est systématiquement primée pour ses innovations.

Le Familistère, une réponse à la « Question sociale »

Dans un second temps, on peut aborder avec les élèves l’œuvre sociale de Godin à savoir le Familistère proprement dit. Les programmes actuels de collège et de lycée invitent à s’interroger sur les mouvements ouvriers, sans forcément rentrer en détail dans la diversité des idées et débats qui animent ce mouvement. On pourra donc simplement retenir que Godin, ouvrier lui-même, a construit ses idées sous l’influence des théories de Charles Fourier, un des socialistes utopistes. Toutefois, il entretient également des relations avec de nombreux autres mouvements d’idées : coopérateurs, pacifistes, féministes… Il est lui-même un homme politique engagé, opposant au Second Empire, élu député en 1871, maire puis conseiller général sous la Troisième République. Au cours de sa vie, il rédige de nombreux ouvrages destinés à présenter le Familistère mais aussi divers projets de réformes qu’il porte souvent seul : réforme du parlement pour le rendre plus démocratique et ouvert aux femmes, création de syndicats patronaux et ouvriers obligatoires chargés de négocier les conditions de travail et de salaire par branches, système d’assurance maladie et de retraite financé par l’impôt… Pour comprendre le Familistère, il est nécessaire de garder en tête l’étendue de ce que l’on appelle à l’époque la « Question sociale » : la pauvreté structurelle qui frappe les ouvriers du fait de l’absence d’encadrement des salaires. Dans un contexte d’urbanisation rapide qui entraîne une pénurie de logements, les conditions de vie des travailleurs sont souvent misérables et choquent les contemporains. Godin lui-même a décrit dans de nombreux textes l’état insalubre des logements ouvriers, la précarité absolue des travailleurs qui n’ont ni retraite, ni épargne pour se protéger de la misère, ou encore la violence des grèves qu’il juge légitimes mais inutiles. Ces textes peuvent être mis en parallèle avec beaucoup d’autres – on pense à Villermé, aux « Caves de Lille ! » de Victor Hugo – pour dresser un tableau sombre de cette situation et ainsi expliquer en quoi le Familistère s’en démarque. Le Familistère, que Godin commence à construire vers 1860 en s’inspirant du phalanstère de Fourier, est donc avant tout un corps de logements destinés aux ouvriers. Ils sont conçus pour offrir tout le confort et la salubrité nécessaires à une vie correcte : les appartements, qui ont des fenêtres donnant à la fois sur l’extérieur et sur la cour centrale couverte, sont spacieux, sains et lumineux. Chaque étage dispose d’un accès à l’eau courante et de services sanitaires. Des magasins, les économats, proposent une grande variété de produits du quotidien à un prix bas – ce qui ne sera pas sans créer des tensions avec les commerçants de la ville. Face aux logements, le théâtre, lieu de réunions et de spectacles, est flanqué de part et d’autre de bâtiments scolaires : ceux des petits et des grands, puisque l’instruction, pour les enfants du Familistère, est obligatoire, laïque et mixte jusque 14 ans. Plus loin, au bord de la rivière, une buanderie accueille les travaux de lessive (interdits dans les logements pour lutter contre l’humidité), mais également des douches et une piscine à l’eau chaude (elle vient de l’usine où elle a servi à refroidir des circuits). On comprend pourquoi Godin appelle le mode de vie familistérien « les équivalents de la richesse ». Cependant, au-delà de ce confort matériel, le Familistère présente de nombreux autres avantages qui permettent d’approfondir la description du mouvement ouvrier de l’époque. Godin n’est en effet pas un patron paternaliste. Il souhaite créer un système communautaire, dans lequel les ouvriers reprennent le contrôle de leur travail et de ses fruits. C’est pourquoi le Familistère est organisé selon des principes complexes, qui ont pour but de garantir plusieurs droits aux ouvriers :
  • une protection sociale : s’inspirant des idées mutualistes, Godin crée pour ses ouvriers un système qui leur garantit un revenu en cas de maladie ou d’accident, un accès gratuit aux soins médicaux, et une retraite à partir de 60 ans.
  • le partage des profits issus du travail : cette fois, ce sont les idées de coopération que l’on retrouve. Chaque année, les bénéfices de l’usine sont intégralement redistribués aux salariés, de même que les bénéfices des économats qui sont partagés entre les clients.
  • la propriété collective : Godin ne partage pas que les bénéfices avec les ouvriers. A partir de 1880, il leur transfère progressivement la propriété de l’entreprise. A sa mort en 1888, l’ensemble de la société du Familistère devient propriété collective des salariés.
  • la démocratie dans le travail : au sein de l’usine comme du Familistère, Godin encourage les ouvriers à prendre des initiatives et des décisions. Le système d’assurance maladie, celui des retraites et l’usine elle-même sont gérés par des conseils élus par les salariés. Une assemblée générale se réunit chaque année pour approuver les choix de la direction, et valider certaines décisions.
Le fonctionnement de la Société du Familistère est particulièrement complexe, et on n’en retrouve là que les grandes lignes. Mais cette description permet de faire un lien avec les idées de l’époque et d’établir certaines comparaisons : on pense notamment à la grève qui éclate au Creusot à la fin du Second Empire pour réclamer le droit de gérer seuls la caisse de secours, ou encore aux mineurs d’Albi qui, encouragés par Jaurès, créent leur propre verrerie coopérative pour contourner l’autorité patronale.

Un patrimoine réinventé

Ce système économique et social exceptionnel survit donc à la mort de Godin, en 1888 : l’usine comme le Familistère continuent à fonctionner selon les mêmes principes jusqu’en 1968. A cette date, dans un contexte de grave crise économique, les membres de l’assemblée générale votent à contre cœur la transformation de la coopérative en société anonyme afin de permettre son rachat par un concurrent. L’objectif est alors, en priorité, de sauver les emplois. Le nouveau propriétaire s’intéresse peu aux bâtiments communautaires qui ont, en parallèle, perdu de leur attrait du fait de la modernisation du pays : ceux-ci sont donc vendus, voire laissés à l’abandon. A la fin des années 1980, des associations, créées par des anciens Familistériens et par des passionnés, se développent afin de sauvegarder les lieux et les faire visiter. En 1991, la plupart des bâtiments sont classés au titre de la loi sur les Monuments historiques. Mais les travaux nécessaires à la conservation et à la valorisation des lieux nécessitent un financement important : la ville va donc s’associer au département de l’Aisne, à la Région Picardie, au Ministère de la Culture et à l’Union européenne pour mettre en place un vaste projet baptisé « Utopia ». Ce programme extrêmement ambitieux vise à constituer un ensemble touristique et culturel malgré le caractère isolé et rural du site. Dans un premier temps, il s’agit de racheter l’ensemble des bâtiments et logements qui ont été revendus à plus d’une centaine de propriétaires différents. Par la suite, ceux-ci sont progressivement réhabilités grâce à une série de travaux qui se poursuivent toujours. A partir de 2006, les visiteurs sont accueillis dans les espaces nouvellement aménagés : la muséographie choisie met en valeur l’architecture tout autant que les expositions permanentes. Alors que certains des logements sont toujours occupés, les lieux accueillent régulièrement des expositions temporaires, pédagogiques ou artistiques, et des spectacles qui prennent possession des différents espaces intérieurs ou extérieurs. La muséographie mise en place se veut résolument innovatrice et expérimentale. Pour ne citer que quelques exemples, on peut évoquer la « coupe grandeur nature » : dans le pavillon central, les façades intérieures ont été « écorchées », de façon à rendre visible la structure interne du bâtiment. Autre exemple, en 2018, le Familistère accueille en résidence l’artiste Olivier Darné, qui crée l’ « Apistère » : une chambre inoccupée est transformée en ruche, afin d’y élever des abeilles, symbole ancien du Travail et de la communauté. C’est pour cette capacité d’innovation que le Familistère remporte, en 2019, l’appel à projet interministériel baptisé « Réinventer le patrimoine » : le projet récompensé, intitulé « Familistère campus » visant à constituer, dans l’aile gauche, un établissement hôtelier associé à une structure d’éducation aux multiples facettes. Fondé sur un esprit collaboratif, cet établissement proposera des espaces de formation, d’apprentissage et d’échanges au sein d’un hôtel ouvert aux visiteurs de passage, aux scolaires ou à des groupes qui souhaiteraient s’y établir pour étudier sur une plus longue période. Le Familistère apparaît donc comme un objet d’études particulièrement riche à travailler dans le cadre du Thème 4 du programme d’HGGSP de Terminale (Identifier, conserver et valoriser le patrimoine). La diversité des acteurs, principalement publics, engagés dans le projet Utopia, les enjeux d’une restauration qui cherche à respecter les structures d’origine tout en repensant la fonctionnalité du lieu, les différentes formes que prend la valorisation du site, entre muséification et reconversion, sont autant de thèmes qui peuvent permettre aux élèves d’aborder les notions au cœur de ce chapitre. Le Familistère de Guise – Documents © Jessica Dos Santos pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19 septembre 2021.