Le général de Gaulle et la Russie

Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 1 septembre 2018

Hélène Carrère d’Encausse, Le général de Gaulle et la Russie, Fayard, 2017, 284 p.
(bibliographie, annexes, 20 €)

Si le sujet a été largement traité, Hélène Carrère d’Encausse, excellente connaisseuse de l’histoire soviétique, de ses sources françaises et soviétiques ainsi que de la bibliographie (cf. Maurice Vaïsse (sd), de Gaulle et la Russie, CNRS éditions, 2006), fait une œuvre de synthèse, clairement documentée sur les relations entre de Gaulle et l’URSS à partir de la Deuxième Guerre mondiale. C’est, inévitablement, un panorama de la période de la guerre froide. On voit un de Gaulle exaspéré par Staline lors de leur rencontre en décembre 1944, alors que l’alliance franco-soviétique est conditionnée par la reconnaissance par le président du GPRF du Comité de Lublin. S’il est reproché au Général d’avoir fait un pas dans ce sens, l’auteur rappelle que, outre le poids très faible de la France au regard des armées soviétiques libératrices d’une partie du continent européen, les membres de la Grande Alliance se proposaient peu ou prou de le reconnaître. De Gaulle entendait rompre l’isolement de la France et reconstituer, dans une certaine mesure, la traditionnelle alliance de revers qu’il a toujours considérée comme indispensable à l’équilibre européen. Les conférences de Yalta et de Potsdam lui rappellent le peu de poids du pays qui n’est pas convié : c’est « la grande illusion ». Staline et son entourage affichent, finalement, du mépris pour la France : elle est faible et peu fiable : « l’appareil de la France gaulliste est peuplée de vichystes et infiltrés d’agents allemands » écrit Bogomolov à Molotov. La mainmise de Moscou sur l’Europe de l’Est est un constat d’échec de la politique d’équilibre en Europe, que souhaitait le Général. Pourtant les relations franco-soviétiques ne sont pas que tensions : de Gaulle et Moscou se rejoignent dans leur refus de la CED (1952-1955). Le retour du Général aux affaires en 1958 permet l’établissement d’un « dialogue des égaux » entre le président de la République et Khrouchtchev. Pourtant, la France se rapproche de l’Allemagne fédérale, présentée par Moscou comme le danger perpétuel, et à chaque crise de la guerre froide (menace de donner à la RDA le statut d’État souverain en 1958, construction du mur en 1961, Cuba en 1962) autant d’occasions pour Charles de Gaulle d’afficher sa détermination à défendre le camp du libéralisme et non le bloc soviétique. Mais ils se retrouvent pour vilipender la politique américaine au Vietnam. Cependant, le général de Gaulle n’admet pas la logique des blocs, et il pense toujours que la France peut jouer un rôle d’intermédiaire entre les deux grands ; il est alors déçu par la mise en place du téléphone rouge entre Washington et Moscou qui peut renforcer les relations entre les deux grands, alors qu’il voulait faire de Paris « la capitale des négociations Est-Ouest » comme le rappelle l’auteur. La politique de détente du président français se renforce à partir de 1964, avec succès comme le montre son voyage triomphal en Union soviétique deux ans plus tard. Pourtant les espoirs – ou les illusions – de de Gaulle s’effondrent en 1968 avec l’échec du Printemps de Prague et la crise politique que vit la France l’affaiblit. C’est alors vers les États-Unis de Nixon que le Général se tourne, manifestant clairement son ancrage à l’Ouest. Les relations entre de Gaulle et la Russie ont été chaotiques voire tumultueuses, mais conduites par celui-ci avec une certitude : les idéologies passent et non les nations, ce qui rend nécessaire ce long travail de rapprochement, de compréhension, « de détente, entente et coopération ». C’est une question d’intérêt national, le seul qui vaille, au fond. Cet intérêt est relié à l’actualité par Hélène Carrère d’Encausse. Dans son avant-propos, elle rappelle que la Russie compte sur l’échiquier international, et elle affirme que faire comme si Poutine était un dictateur à écarter, est un danger pour l’équilibre mondial. Ce que le général de Gaulle avait compris face aux dirigeants soviétiques. Voir la présentation en ligne sur le site de l’éditeur 9782213705552-001-t.jpg © Chantal Morelle pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 01/09/2018.