Le réseau SHELBURNE
Compte-rendu de lecture
Le 23 mai 2018
Alain STANKE et Jean Louis MORGAN, Le réseau Shelburne, L’Archipel, 2017.
268 pages, dont 8 pages d’illustrations en couleur (photos et documents d’époque)
19 euros
La résistance intérieure est souvent illustrée par le cheminot posant des explosifs sur une voie ferrée. En réalité la Résistance a commencé dès l’occupation du territoire d’une manière plus discrète avec la mise en place de réseaux d’évasion destinés à exfiltrer les Anglais du corps expéditionnaire britannique, restés sur le sol national ou d’aviateurs « tombés du ciel » à la suite d’accidents, d’avaries ou abattus par la Flack allemande.
Cet ouvrage présente l’un de ces réseaux d’évasion mis en place par le MI9 du SOE. Il était composé de Britanniques et de résistants recrutés sur place. Il a permis d’exfiltrer, en 1944, 135 aviateurs alliés ou agents du SAS lors de plusieurs opérations menées à partir des côtes de Bretagne.
Les auteurs ont utilisé les archives laissées par les acteurs et s’appuient sur la mémoire des survivants ou des membres de leurs familles, dont Jane Birkin, fille d’un officier de marine britannique qui a participé à cette épopée.
Le récit commence par la présentation de Lucien Dumais, « le vieux Léon », sergent-major canadien rescapé de l’enfer de Dieppe le 19 août 1942. Son évasion d’un train de prisonniers lui permet de parcourir toute la France : de l’Eure à Marseille en passant par Le Mans, Poitiers et Limoges. Il embarque finalement à Perpignan le 12 octobre et rejoint Gibraltar, puis Londres en avion. Il est recruté par le major Langley du SOE pour être parachuté en France le 19 novembre 1943 et atterrir près de Chauny. Il établit des contacts avec les anciens du réseau d’évasion Oacktree dont Paul Campinchi, qui devient responsable du secteur de Paris. Leur mission est d’exfiltrer les nombreux aviateurs alliés présents dans la région parisienne après le crash de leurs appareils et de les amener en Bretagne sur l’anse de Cochat, près de Plouha, à proximité de Guingamp. La zone choisie est favorable car peu fortifiée à cause des falaises, qui sont cependant truffées de mines. Huit opérations se sont déroulées dans le secteur. Qui était Lucien Dumais ? Un homme d’action froid, calculateur, parfois sans concession, intraitable sur les questions de sécurité ; ce qui permit la réussite et la durée de vie de ce réseau.
Un autre beau portrait est présenté par sa fille : Paul Campinchi, résistant de la première heure, employé à la préfecture de la Seine, particulièrement bien placé pour fournir tous les papiers nécessaires : cartes d’identité, certificats de démobilisation de travail, certificats médicaux de réforme, factures commerciales justifiant une adresse… Dès janvier 1941 il s’engage dans une filière d’évasion qu’il dirige vers la Bretagne et participe à la désastreuse mission Oacktree. Il passe dans la clandestinité pour éviter l’arrestation en septembre 1943 et est recruté dans la mission Shelburne.
La mémoire des survivants, de leurs familles et des spécialistes des réseaux d’évasion permet de mesurer la difficulté et la complexité de ces opérations. Sont présentées successivement les différentes opérations : accueil, transport, hébergement par les équipes françaises recrutées sur place, difficulté des transmissions radio. Il fallait une coordination sans faille des opérations entre les équipages des canonnières britanniques venues de Dartmouth où sont basés les MGB (Motor Gun Boat) et les plages où doit se faire le débarquement des malles chargées d’armes, de munitions, d’argent, de vêtements et l’embarquement des hommes.
Malgré quelques redites et des témoignages pas toujours précis, les auteurs ont mis en lumière le rôle des agents étrangers agissant en France aux côtés des résistants français, partageant avec eux les mêmes périls. Une liste des 18 membres français (dont 7 femmes) du réseau Oacktree permet de mesurer la diversité des âges, des conditions sociales et des tâches à accomplir dans un contexte de clandestinité. « La discrétion faisait partie de notre job », souligne l’ancien officier anglais Guy Hamilton.
Ce livre retrace un épisode peu connu de la guerre. Il analyse le rôle de cette armée des ombres qui comportait un certain nombre d’étrangers, notamment des Canadiens parlant français ou des Britanniques obéissant aux ordres du SOE. L’histoire officielle a voulu ignorer le rôle de ces héros qui ont pris leur part dans l’épopée de la Résistance.
Lien de l’éditeur
© Odile Louage pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 26/04/2018.
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