Le sel de nos Larmes
Compte-rendu de lecture
Le 23 mai 2018
RUTA SEPETYS, Le sel de nos Larmes, Scripto Gallimard, coll. Gallimard jeunesse 477 p., 16,50 euros.
Février 1945, les troupes allemandes reculent devant l’avancée de l’Armée Rouge, et les populations civiles fuient les pillages, les viols, les destructions massives et cherchent à trouver un passage vers la Baltique.
Ce roman historique met en scène quatre adolescents qui n’ont rien en commun, Joana, une infirmière lituanienne, Florian, Prussien, restaurateur d’œuvres d’art ou faussaire ?, Emilia, une jeune polonaise enceinte cachant sa nationalité et Alfred, un matelot allemand aveuglé par le discours nazi. Quatre regards sur un même drame. Tous vont unir leurs voix pour nous raconter leur calvaire. Au cours de leur aventure, d’autres personnages vivant la même tragédie vont se joindre à leur histoire, l’enfant et son lapin en peluche, le vieux cordonnier, etc…
Tour à tour chacun raconte avec beaucoup de pudeur ce qu’il a vécu avant de se retrouver sur les routes. Au départ la méfiance règne entre eux mais tous vont se rendre compte que leur destin est lié et qu’ils doivent s’unir. Leur projet commun est de rejoindre Gotenhaffen pour embarquer sur le Wilhem Gusstloff. Ce navire de croisière a été réquisitionné par l’amiral Dönitz pour déplacer des troupes et des civils fuyant l’avancée de l’Armée Rouge dans la cadre d’une opération de grande ampleur « l’opération Hannibal ».
La première partie du livre est peu dynamique sur le plan de l’action, en revanche le rythme des évènements s’accélère et le lecteur est pris dans le tourbillon du départ du bateau et de son naufrage.
Le rythme du roman est donné par une succession de chapitres très courts constitués de la parole de chacun des quatre protagonistes. L’histoire de chacun est dévoilée au compte-goutte et pour le lecteur il faut avancer dans sa lecture pour mettre en place les pièces du puzzle. L’auteur ne se contente pas de peindre le drame, elle peint la vie quotidienne des passagers avec leur lot de souffrances mais aussi de joie comme la naissance d’un enfant.
Les personnages sont fictifs mais le contexte et les évènements sont réels et la derrière partie de l’ouvrage « notes de l’auteur » et « recherches et sources » permet d’appréhender le travail de recherche réalisé par l’auteur. La construction du roman repose sur une série d’évènements majeurs de la Seconde Guerre mondiale, l’embarquement de 10 000 personnes fuyant la terreur, la faim, la culpabilité et la détresse, puis la disparition tragique de ce navire torpillé par un sous-marin soviétique, le S 13, tuant au moins 9000 personnes dont de nombreuses femmes et enfants. Seulement environ un millier seront sauvés par les navires allemands. Cet évènement appartient à « l’opération Hannibal », évoquée plus haut.
Ruta Sepatys a utilisé les témoignages de survivants de ces évènements, Lettons, Polonais, Allemands, Danois… qui sont les vraies sources de renseignements. Ce sont ces personnes qui par leurs témoignages ont permis de donner vie à Emilia, Joana, Alfred et Florian. Ces témoins bien malgré eux révèlent des pans entiers d’innombrables histoires perdues, souvent soigneusement cachées par les États. La grande force des romans historiques est de ne pas laisser la vérité disparaître avec les survivants et la demande de Ruta Sepetys est de leur donner une voix.
On ne peut s’empêcher en lisant ces récits de réfugiés de penser à tous ceux qui sont aujourd’hui sur les routes et qui ont eux aussi besoin qu’on leur donne une voix.
Lien de l’éditeur
© Marie-Alice Hellmann pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 26/04/2018.
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