Les femmes dans la Révolution Russe

Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 14 mars 2018

Jean-Jacques Marie, Les femmes dans la Révolution Russe, Paris, Le Seuil, 2017.

En ces temps de commémoration, Jean-Jacques Marie publie un remarquable ouvrage sur les femmes dans le processus révolutionnaire en Russie. Le principal apport de ce livre est qu’il prend la question dans la profondeur historique et qu’il l’étaye sur l’excellente connaissance que son auteur a de la société russe d’avant et d’après la révolution. Il commence naturellement par évoquer l’héritage, dominé pour des siècles par le servage. Cela construit le cadre général qui combine l’atroce misère dans laquelle vivent des millions de Russes des deux sexes, au fait que cette dernière se double pour les femmes par l’oppression patriarcale renforcée par le discours de l’Église Orthodoxe. Mais, cette situation est elle-même contradictoire. Dans l’intelligentsia, groupe certes fort réduit, les femmes peuvent bénéficier de conditions qui sont supérieures à celles des pays occidentaux. Comme le montre le cas de Vera Figner, la condition des femmes de la bourgeoisie et de la noblesse est meilleure que ce que l’on a à la même époque en France. A une époque où la profession de médecin est, en France, quasiment le monopole des hommes et où la première femme médecin ne sera reçue docteur qu’en 1875, il n’était pas rare en Russie de voir, surtout dans les milieux libéraux, les filles choisir cette profession. En 1887, sur les 114 femmes inscrites aux études de médecine en France, seules 12 étaient françaises et 70 russes1. Cette contradiction explique l’engagement de nombreuses jeunes femmes issues de la noblesse et de la bourgeoisie dans le mouvement de contestation du tsarisme. Les chapitres II et III du livre de Jean-Jacques Marie en rendent compte. Ces femmes prennent des responsabilités, assument le tournant vers l’action violente des narodniki2, et font preuve d’un courage exemplaire. La situation va cependant évoluer. La classe ouvrière se développe rapidement. Il y avait environ 700 000 ouvriers dans les années 1860 soit à la suite de l’abolition du servage ; ils seront plus de 1,4 millions en 1890 et près de 3 millions en 19133. Or, cette classe ouvrière se compose de femmes tout autant que d’hommes. La participation de femmes dans les combats syndicaux et politiques s’affirmera progressivement. L’apothéose de ces combats sera la grève et la manifestation pour le 8 mars 1917, déclenchées contre les consignes des partis révolutionnaires, par les ouvrières de Saint-Pétersbourg, et qui donneront le coup d’envoi à la révolution de février qui abattra le tsarisme. Jean-Jacques Marie rend compte aussi des phases de doute et de découragement qui les ont précédées. Il montre bien, à travers les trajectoires de personnes connues, comme Kroupskaïa, Kollontaï ou Clara Zedkin, les tensions qui se révèlent dans ces combats. Elle donne l’occasion de constater que le patriarcat imprègne le mouvement ouvrier, jusque dans ses franges les plus révolutionnaires. Il y a une régression par rapport au militantisme, certes bien plus restreint, des années 1870-1880. De ce point de vue, on constate les prémices du phénomène de ruralisation des élites et de la société urbaine qui prendra tout son sens après la révolution de 1917 et qui connaîtra son apogée dans les années 1930. Cette ruralisation entraîne le retour de comportements et d’une idéologie bien plus patriarcale que celle qui dominait dans les élites de la fin du XIXe siècle. Ceci pose la question de l’articulation entre l’exploitation qui est engendrée par le mode de production capitaliste et l’oppression qui découle des modes de vie et de pensée patriarcaux. Jean-Jacques Marie montre bien les tensions que cette articulation produit, en particulier entre militantes (et militants) qui considèrent que seule l’abolition de l’exploitation permettra une éradication complète de l’oppression et militantes (et militants) qui considèrent qu’il y a une spécificité dans la lutte contre l’oppression qui ne peut se réduire à la lutte contre l’exploitation. Dans cette situation dramatique, le nouveau pouvoir chercha à faire évoluer favorablement la condition des femmes de Russie. Des progrès furent incontestablement enregistrés, mais l’écart entre les discours tenus par l’aile marchante des militantes et des militants, et la situation réelle des femmes rendait toujours possible un brutal retour en arrière. Cet écart dont on a parlé fut à la base du retour en arrière qui se manifesta dès le début des années trente et s’amplifia jusqu’à la guerre. Au total, Jean-Jacques Marie nous propose un tableau très juste de la situation des femmes dans la Russie d’avant et d’immédiatement après la Révolution. Les débats qu’il retrace et qu’il décrit sont la base même des débats d’aujourd’hui. 1. Schultze, C., Les femmes médecins au XIXe siècle. Paris, Ollier-Henry, 1888. p. 16. 2. Broido V., Apostles into Terrorists: Women and the Revolutionary Movement in the Russia of Alexander II. New York: Viking Press, 1977. Venturi F., Roots of Revolution: A History of the Populist and Socialist Movements in Nineteenth-Century Russia, New York, Alfred A. Knopf, 1960. 3. Voir Marie J-J., Le Dimanche Rouge, Paris, Larousse, 2008.les_femmes_dans_la_revolution_russe.jpg Site de l’éditeur © Jacques Sapir pour Historiens & Géographes 14/03/2018 – Tous droits réservés.