« Les lieux que nous avons connus… » Deux essais sur la géographie, l’humain et la littérature
Compte-rendu de lecture / Géographie
Le 12 mars 2018
Henri Desbois et Philippe Gervais-Lambony, « Les lieux que nous avons connus… » Deux essais sur la géographie, l’humain et la littérature, Collection Humanités-Hominités, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2017,142 p., 19 euros.
Œuvres de géographes, enseignants-chercheurs à Paris Nanterre, membres du « Laboratoire Architecture Ville Urbanisme », ces deux essais s’inscrivent dans un programme de recherches intitulé : « L’humain impensé : débats et enquêtes », proposé par « l’université Paris Lumières », associant Paris Nanterre, Paris Vincennes-Saint Denis et le Collège international de philosophie. L’objet en était de mieux saisir les rapports qu’entretiennent les sciences sociales avec l’humain, leur commun objet. Car si la géographie, science physique et humaine, pose effectivement la question de l’homme et de sa place dans le monde, elle repose en fait, à l’origine, « sur un modèle épistémologique, hérité de la cartographe scientifique, qui s’est constitué en inventant un idéal d’objectivité qui passe par une forme de liquidation de l’humain ». L’enjeu est donc ici « d’expliciter de quel humain parle le géographe », de préciser « comment la question de l’humain peut émerger dans cette discipline », ce qui suppose, « une entrée par (l’étude) de la relation de l’homme à l’espace, de l’expérience spatiale au sens le plus fort ».
Le texte d’Henri Desbois – « L’humain de la géographie humaine : espace, science et littérature » – explique, en 75 pages, pourquoi la géographie a eu « plutôt tendance à peu traiter la question humaine », puisque en 1891, pour Vidal de la Blache, l’essentiel de ce qui faisait la géographie relevait encore des sciences de la nature. Il faudra attendre en effet la publication, en 1911, de la Géographie humaine de J. Brunhes, première synthèse en français sur le sujet, pour que le mot soit enfin explicitement lancé, quoique Maurice Zimmermann ait pris soin de noter dans le compte-rendu qu’il donne de cet ouvrage aux Annales de Géographie, que c’était là un sujet d’étude assez « nouveau », aux frontières « indécises » et qui n’avait « pas encore acquis la « solidité » de la géographie physique ».
Et c’est surtout par le biais de la « monographie régionale », un mode d’approche de la réalité assez systématiquement cultivé par les géographes dans la première moitié du vingtième siècle, que l’humain viendra s’inscrire dans la pratique de la discipline.
Pourtant l’objet de la réflexion de l’auteur n’est pas à proprement parler de remonter ainsi aux origines de la géographie, mais plutôt d’insister sur les développements les plus récents de celle-ci en réaction aux excès du quantitativisme qui allait bientôt faire émerger cette aspiration à une géographie dite « humaniste » que devait, parmi les premiers, illustrer en France, Eric Dardel, professeur de lycée, docteur en géographie, auteur aux débuts des années 1950 d’un texte de 130 pages intitulé L’Homme et la Terre – comme le livre de Reclus publié entre 1905 et 1908 – sous-titré Nature de la réalité géographique, dont le propos était de recentrer la géographie sur le thème de l’humain, « une géographie du sujet plongé dans l’espace géographique, tournée vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur », largement inspirée des travaux de Gaston Bachelard. Ce qui l’amenait à prendre en compte l’espace « tel qu’il est perçu, y compris à travers ses diverses interprétations, en particulier littéraires » – car c’étaient les écrivains et les poètes qui constituaient l’essentiel de ses références, privilégiant une « géographie du vécu » – sollicitant abondamment une littérature de fiction.
L’histoire de la géographie que propose ainsi Dardel dans la seconde partie de son livre, « n’est donc pas un progrès vers l’exactitude scientifique, mais l’entremêlement des modes d’appréciation de l’espace géographique, la littérature étant le mode d’expression le plus à même de prendre en compte toutes ces dimensions ». L’ouvrage n’eut certes pas à l’époque connu le moindre écho car l’auteur « n’était pas dans une position institutionnelle influente », mais il devait être plus tard redécouvert avec l’émergence à l’étranger dans les années 1980 d’une géographie dite « humaniste » et connaître une certaine notoriété quand son œuvre à nouveau publiée, en 1990, lui permettra de prendre rang parmi les précurseurs d’une géographie en grande partie conçue en réaction aux excès contemporain de la dictature du chiffre « parée des séductions de l’ordinateur ».
H. Desbois prend soin de nous rappeler les noms des principaux tenants de cette école parmi lesquels notamment Y-E Tuan, qui fut « le premier à l’avoir expressément théorisée », avec l’ambition, par une approche « inspirée de la phénoménologie », de faire une géographie conçue « comme « miroir de l’homme », tout en prenant soin de préciser qu’il serait sans doute « excessif de dire que la géographie « humaniste », fort éloignée de la conception conventionnelle de la discipline telle qu’elle se manifeste dans l’enseignement ou dans ses applications, ait « fait école ». Du moins a-t-elle trouvé depuis son prolongement dans le « regain d’intérêt récent des géographes pour la littérature », car « la littérature nous rend ce dont parfois la science nous prive ».
Le texte de Ph. Gervais-Lambony ensuite – « Littérature et géographie de l’expérience » – est, en 67 pages, une mise en pratique de ce type d’approche « à partir de la restitution de l’espace dans l’œuvre de Saint-Exupéry, suivi d’une réflexion spécifique sur l’expérience de l’espace urbain ici envisagée à travers l’œuvre de deux auteurs sud-africains, Yvan Vladislaviç et avant lui Herman Charles Boseman. Cendrars, Camus, Proust et d’autres sont ainsi mobilisés, pour « montrer de quelle façon la littérature, en rendant compte de l’expérience subjective de l’espace permet de réintégrer le facteur humain ».
Ainsi, à partir d’une réflexion sur la géographie, ce livre veut être « un appel et une ouverture ». Appel « à des croisements disciplinaires sur l’expérience humaine de l’espace ; Ouverture sur des projets à venir, des lectures aussi, des écritures différentes enfin. C’est pour cela que le livre n’a pas de conclusion » comme il nous est signalé dans la préface de l’ouvrage.
Voilà un petit livre, au titre assurément ésotérique, non pourvu d’intérêt, mais qui retiendra surtout l’attention des curieux de l’évolution récente de la discipline, des disciples notamment de C. Raffestin qui, en 1987, dans les Cahiers de géographie du Québec, publiait un texte de contrition intitulé : « Pourquoi n’avons-nous pas lu Eric Dardel ? », de ceux en tout cas que pourrait séduire cette dérive moderniste de la géographie dans la littérature et la philosophie, si éloignée de ses origines. Chemin faisant on y trouvera certes d’intéressants développements sur l’histoire de la cartographie qui place plutôt la géographie « du côté des sciences de la nature que des humanités » ou la naissance tardive de la géographie humaine « qui émerge à la fin du XIXe siècle comme discipline universitaire » ; mais certains, beaucoup peut-être, seront surpris par l’importance donnée par ces deux essais à un type de géographie « spéculative » si éloignée de nos besoins et soucis immédiats.
Il y a après tout tellement d’occasions d’une application concrète de notre discipline sans nécessairement s’égarer à ce type de spéculations gratuites.
Site de l’éditeur
© Jean-Claude Maillard pour Historiens & Géographes. Tous droits réservés.
Le texte d’Henri Desbois – « L’humain de la géographie humaine : espace, science et littérature » – explique, en 75 pages, pourquoi la géographie a eu « plutôt tendance à peu traiter la question humaine », puisque en 1891, pour Vidal de la Blache, l’essentiel de ce qui faisait la géographie relevait encore des sciences de la nature. Il faudra attendre en effet la publication, en 1911, de la Géographie humaine de J. Brunhes, première synthèse en français sur le sujet, pour que le mot soit enfin explicitement lancé, quoique Maurice Zimmermann ait pris soin de noter dans le compte-rendu qu’il donne de cet ouvrage aux Annales de Géographie, que c’était là un sujet d’étude assez « nouveau », aux frontières « indécises » et qui n’avait « pas encore acquis la « solidité » de la géographie physique ».
Et c’est surtout par le biais de la « monographie régionale », un mode d’approche de la réalité assez systématiquement cultivé par les géographes dans la première moitié du vingtième siècle, que l’humain viendra s’inscrire dans la pratique de la discipline.
Pourtant l’objet de la réflexion de l’auteur n’est pas à proprement parler de remonter ainsi aux origines de la géographie, mais plutôt d’insister sur les développements les plus récents de celle-ci en réaction aux excès du quantitativisme qui allait bientôt faire émerger cette aspiration à une géographie dite « humaniste » que devait, parmi les premiers, illustrer en France, Eric Dardel, professeur de lycée, docteur en géographie, auteur aux débuts des années 1950 d’un texte de 130 pages intitulé L’Homme et la Terre – comme le livre de Reclus publié entre 1905 et 1908 – sous-titré Nature de la réalité géographique, dont le propos était de recentrer la géographie sur le thème de l’humain, « une géographie du sujet plongé dans l’espace géographique, tournée vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur », largement inspirée des travaux de Gaston Bachelard. Ce qui l’amenait à prendre en compte l’espace « tel qu’il est perçu, y compris à travers ses diverses interprétations, en particulier littéraires » – car c’étaient les écrivains et les poètes qui constituaient l’essentiel de ses références, privilégiant une « géographie du vécu » – sollicitant abondamment une littérature de fiction.
L’histoire de la géographie que propose ainsi Dardel dans la seconde partie de son livre, « n’est donc pas un progrès vers l’exactitude scientifique, mais l’entremêlement des modes d’appréciation de l’espace géographique, la littérature étant le mode d’expression le plus à même de prendre en compte toutes ces dimensions ». L’ouvrage n’eut certes pas à l’époque connu le moindre écho car l’auteur « n’était pas dans une position institutionnelle influente », mais il devait être plus tard redécouvert avec l’émergence à l’étranger dans les années 1980 d’une géographie dite « humaniste » et connaître une certaine notoriété quand son œuvre à nouveau publiée, en 1990, lui permettra de prendre rang parmi les précurseurs d’une géographie en grande partie conçue en réaction aux excès contemporain de la dictature du chiffre « parée des séductions de l’ordinateur ».
H. Desbois prend soin de nous rappeler les noms des principaux tenants de cette école parmi lesquels notamment Y-E Tuan, qui fut « le premier à l’avoir expressément théorisée », avec l’ambition, par une approche « inspirée de la phénoménologie », de faire une géographie conçue « comme « miroir de l’homme », tout en prenant soin de préciser qu’il serait sans doute « excessif de dire que la géographie « humaniste », fort éloignée de la conception conventionnelle de la discipline telle qu’elle se manifeste dans l’enseignement ou dans ses applications, ait « fait école ». Du moins a-t-elle trouvé depuis son prolongement dans le « regain d’intérêt récent des géographes pour la littérature », car « la littérature nous rend ce dont parfois la science nous prive ».
Le texte de Ph. Gervais-Lambony ensuite – « Littérature et géographie de l’expérience » – est, en 67 pages, une mise en pratique de ce type d’approche « à partir de la restitution de l’espace dans l’œuvre de Saint-Exupéry, suivi d’une réflexion spécifique sur l’expérience de l’espace urbain ici envisagée à travers l’œuvre de deux auteurs sud-africains, Yvan Vladislaviç et avant lui Herman Charles Boseman. Cendrars, Camus, Proust et d’autres sont ainsi mobilisés, pour « montrer de quelle façon la littérature, en rendant compte de l’expérience subjective de l’espace permet de réintégrer le facteur humain ».
Ainsi, à partir d’une réflexion sur la géographie, ce livre veut être « un appel et une ouverture ». Appel « à des croisements disciplinaires sur l’expérience humaine de l’espace ; Ouverture sur des projets à venir, des lectures aussi, des écritures différentes enfin. C’est pour cela que le livre n’a pas de conclusion » comme il nous est signalé dans la préface de l’ouvrage.
Voilà un petit livre, au titre assurément ésotérique, non pourvu d’intérêt, mais qui retiendra surtout l’attention des curieux de l’évolution récente de la discipline, des disciples notamment de C. Raffestin qui, en 1987, dans les Cahiers de géographie du Québec, publiait un texte de contrition intitulé : « Pourquoi n’avons-nous pas lu Eric Dardel ? », de ceux en tout cas que pourrait séduire cette dérive moderniste de la géographie dans la littérature et la philosophie, si éloignée de ses origines. Chemin faisant on y trouvera certes d’intéressants développements sur l’histoire de la cartographie qui place plutôt la géographie « du côté des sciences de la nature que des humanités » ou la naissance tardive de la géographie humaine « qui émerge à la fin du XIXe siècle comme discipline universitaire » ; mais certains, beaucoup peut-être, seront surpris par l’importance donnée par ces deux essais à un type de géographie « spéculative » si éloignée de nos besoins et soucis immédiats.
Il y a après tout tellement d’occasions d’une application concrète de notre discipline sans nécessairement s’égarer à ce type de spéculations gratuites.
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