Les tirailleurs sénégalais. Les soldats noirs entre légendes et réalités 1939-1945
Compte rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 20 février 2018
Par Christian Bougeard. 1
Julien Fargettas, Les tirailleurs sénégalais. Les soldats noirs entre légendes et réalités 1939-1945, Paris, Tallandier, 2012, 382 p. Index. 21,90 €. Préface de Marc Michel.
L’ouvrage de Julien Fargettas, tiré de sa thèse soutenue à l’IEP d’Aix-en-Provence en 2010, traite un sujet méconnu : la place et le sort des soldats africains noirs mobilisés par la France en 1939-1945 et désignés comme « tirailleurs sénégalais », un corps créé en 1857. En 1937, le Plan E a fixé la contribution des soldats coloniaux de l’AOF et de l’AEF à 178 000 hommes mais en 1940 entre 40 et 65 000 hommes seulement ont été acheminés en métropole et en Afrique du Nord.
La première partie du livre s’intéresse, selon son titre, à ce « soldat indispensable » : la place des tirailleurs sénégalais dans l’effort de guerre français, leur situation dans l’armée (les différents statuts de ces « sujets ») et leur vie quotidienne : équipement, « bouffement » (alimentation), rapport à l’alcool, pratiques religieuses, situation sanitaire. L’auteur souligne « le rôle primordial de l’encadrement », français et indigène, jugé insuffisant pour des soldats considérés comme de « grands enfants ». Le paternalisme colonial est de mise.
La seconde partie suit les tirailleurs sénégalais sur les différents théâtres d’opérations. Sur tous les fronts, les autorités militaires surveillent de près ces troupes coloniales qui entretiennent souvent des rapports difficiles aux « Autres » (méfiance à l’égard des civils en France, tensions avec les Maghrébins en Afrique du Nord, question du « danger musulman », recours à la prostitution mais aussi relations de prisonniers africains en métropole avec des Françaises et même formation de quelques couples mixtes, situation non prévue par les textes administratifs…). Rappelant le poids de la « honte noire » en Allemagne, c’est-à-dire le rejet raciste des troupes coloniales qui ont participé à l’occupation de la Rhénanie au début des années 1920, thématique exploitée par la propagande nazie, Julien Fargettas a enquêté sur les fusillades et les massacres en 1940 de tirailleurs sénégalais commis par la Wehrmacht et certaines divisions SS dans plusieurs départements. Capturés souvent après de durs combats, dans le Nord, l’Oise, le Rhône ou ailleurs, ces soldats africains sont systématiquement abattus comme à Chasselay près de Lyon (51 massacrés) et pourchassés. Les corps n’ont pas toujours été identifiés. On ne dispose pas encore de données chiffrées complètes mais « il est indiscutable que plusieurs centaines d’entre eux furent passés par les armes à l’issue des combats ». C’est une nouvelle étape dans la nazification de l’armée allemande.
La formation, l’équipement et l’armement, y compris le coupe-coupe, de ces troupes envoyées au combat et ayant subi des pertes élevées en 1940 sont présentées. De même, un chapitre est consacré à « l’autre captivité », celle des prisonniers de guerre indigènes étudiés par Armelle Mabon qui sont plus durement traités que les Français. Particularité : ces PG sont internés dans des Frontstalags en France car les Allemands ne veulent pas de ces « sous-hommes » sur leur territoire. En octobre 1941, dans 21 camps, on dénombre 68 850 prisonniers « indigènes » : 64 % de Nord-Africains, 23 % de « Sénégalais », ces derniers en baisse de 45 % à la fin de 1943 (beaucoup de malades réformés). Au camp de Rennes, 6 400 hommes sont concentrés. Gardés par des Français, ils sont victimes de la sous-alimentation qui est le lot commun et des ravages de la maladie, soumis aux « expériences » de médecins allemands à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde). Comme en Allemagne, certains PG coloniaux sont requis pour travailler pour l’occupant. Quelques réseaux d’évasion se mettent en place dans la Nièvre, à Besançon ou à Saumur. En 1944, des libérations sont organisées par des maquis et des tirailleurs participent aux combats de la libération dans plusieurs régions (Vosges, Isère, Vercors, Loir-et-Cher…). L’auteur insiste sur l’anonymat et l’oubli de ces maquisards de couleurs dont quelques photographies gardent pourtant la trace.
La troisième partie porte sur l’après-guerre avec d’abord un chapitre sur la question controversée des conditions des démobilisations et des « retours », c’est-à-dire du renvoi des tirailleurs en Afrique. Les rapatriements de 1940, depuis la zone sud ou d’Afrique du Nord avaient déjà été chaotiques. À l’automne 1944, parce qu’il convient de « blanchir » la nouvelle armée française et d’y intégrer les FFI, et parce que « le moral » de ces hommes qui ont passé quatre ans dans des camps n’est pas bon, les autorités décident de les rapatrier dans de mauvaises conditions alors que le mécontentement gronde. Incidents et mutineries éclatent aussi bien dans le sud de la France (Sète, Fréjus) qu’à Morlaix en Bretagne ou à Versailles du fait des dysfonctionnements des versements et de l’insuffisance des soldes. FFI et gendarmes sont pris à partie. Cet esprit de rébellion débouche sur ce que l’auteur qualifie de « tragédie de Tiaroye », un camp près de Dakar. Là, le 1er décembre 1944, la répression des anciens PG coloniaux fait au moins 35 morts parmi les « mutins » et de nombreux blessés selon les sources militaires directes. Marqués par la guerre et la détention, sensibles à l’injustice, ces hommes n’acceptent plus la discipline imposée par le colonisateur. Le dernier chapitre examine le passage du tirailleur à l’ancien combattant à partir de la réintégration de ces soldats dans les sociétés africaines, des carences de l’administration coloniale, de la question des pensions et des enjeux mémoriels qui donnent souvent lieu à des polémiques en France.
Par son étude argumentée et tout en soulignant les limites des sources officielles, Julien Fargettas comble un vide historiographique faisant la part entre « les légendes et les mythes » et les réalités – en 1940, il y a bien eu quelques cas de « colliers d’oreilles » confectionnés par des « Africains ». Ces tirailleurs sénégalais participèrent à la Seconde Guerre mondiale et en payèrent le prix.
Site internet
© Christian Bougeard pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19/02/2018.
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Notes
- Historien, Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bretagne occidentale, Centre de Recherche Bretonne et Celtique.