Michelle Perrot : « Chacun ici a son chemin des livres, qui est une manière de reparcourir sa vie. »
L’historienne Michelle Perrot a déposé ses archives professionnelles aux Archives nationales ; ses livres ont été accueillis par la bibliothèque de l’Université Paris 8. Ces deux institutions voisines ont organisé, ce jeudi 19 mars, une journée d’études pour marquer l’ouverture de ces ressources aux chercheuses et aux chercheurs. Intitulée « Le chemin des livres », la rencontre a été ouverte par Michelle Perrot elle-même qui, dans une communication de plus de quarante minutes, est revenue sur les livres lus et écrits au long de son parcours de vie.
Michelle Perrot souligne tout d’abord que, pour sa génération, les livres tenaient une place centrale, mais que cette place n’est sans doute pas éternelle, et qu’il y a d’autres manières de lire que de lire des livres. Les premiers livres qu’elle a fréquentés sont ceux de la bibliothèque de ses grands-parents, une bibliothèque qui reproduisait la division hommes/femmes. Son grand-père travaillait dans le service des plantations de la Ville de Paris. Il possédait de nombreux ouvrages techniques, et difficiles pour la petite fille qu’elle était. Il était aussi passionné par le métro, comme beaucoup de gens de sa génération. Dans les livres de sa grand-mère, la jeune Michelle Perrot a découvert des femmes héroïques et vertueuses. Mais elle surprend son auditoire en déclarant : « Je lisais plus d’illustrés que de livres ». Elle était abonnée à La Semaine de Suzette (où elle a lu des récits comme « La Petite fille tombée de la lune ») et à Fillette (où elle dévore « Celle qu’on n’attendait plus », un roman qui raconte le naufrage du Titanic). Ce sont ces récits qui ont nourri son imaginaire. Chez ses parents en revanche, il n’y avait pas vraiment de bibliothèque, même si son père était un grand-lecteur, notamment de littératures russe et américaine. Michelle Perrot habitait alors à Montmorency dans une grande maison isolée ; elle se souvient des hivers de la Seconde Guerre mondiale, qui étaient froids et pendant lesquels son père (marchand de cuir qui n’avait plus rien à vendre) lisait dans son lit. La famille fréquentait alors les cabinets de lecture, dont elle souligne qu’ils étaient des institutions fondamentales de circulation des livres, dans lesquels on pouvait emprunter des ouvrages. C’est à cette époque qu’elle a lu Ann Vickers, roman racontant l’histoire d’une femme américaine dans les années 1930. L’héroïne fait des études de médecine, rencontre un médecin, dont elle tombe amoureuse, mais son futur mari veut qu’elle abandonne son métier. Elle renonce alors à cet amour. Le père de Michelle Perrot lui donne Ann Vickers à lire en lui disant que c’est le modèle à suivre, elle doit être indépendante.
La vie étudiante commence pour Michelle Perrot à l’automne 1946, et avec elle l’entrée dans d’autres bibliothèques : bibliothèque de la Sorbonne, Sainte Geneviève, bibliothèque Lavisse et la Bibliothèque nationale (dont l’accès n’était pas autorisé avant le « diplôme », l’équivalent du master). Une fois ce diplôme obtenu, elle devient un pilier de la BN, pour les livres mais aussi pour le département des périodiques. En effet, il fallait alors faire une thèse principale (la sienne porte sur les grèves) et une thèse secondaire, utilisant des documents. Pour cette seconde thèse, Michelle Perrot avait décidé de faire un répertoire de la presse socialiste entre 1880 et 1914. Elle passe donc de longues journées au département des périodiques. Mais, alors qu’elle est en cours de rédaction, le principe de la thèse complémentaire est supprimé… et elle jette toutes ses recherches. Elle fréquente aussi, rue de Turenne, la Bibliothèque des Amis de l’Instruction (fondée par des ouvriers du Second Empire), puis la bibliothèque Marguerite Durand.
Michelle Perrot insiste ensuite sur le fait que, pour les chercheuses et chercheurs de sa génération, les archives étaient plus importantes que les livres pour la recherche. Les livres étaient vus comme des produits déjà élaborés, alors que les archives permettaient de toucher la première main ; elles donnaient le sentiment d’un contact charnel avec les archives. De fait la fréquentation des archives amène un peu à refouler les livres, objets de la bibliographie, perçue comme une opération préalable qui n’est que le vestibule de la recherche. Depuis, elle dit avoir pris conscience de l’illusion : les archives sont elles aussi les produits d’une construction, de jeux de pouvoirs.
L’amour des livres se déplace alors vers le livre ancien ; témoin d’une époque, il est quasiment une archive. Cette mutation vers les livres rares Michelle Perrot l’a vécue sur le plan professionnel et personnel. Professionnellement, parce qu’elle devient l’assistante de Labrousse à l’Institut d’histoire économique et social Marc Bloch (installé escalier C, au 3e étage Sorbonne) : elle doit recevoir les étudiants et enrichir la bibliothèque de l’Institut. Elle devient alors familière des catalogues (de livres anciens) et apprend à connaître le milieu des bibliothèques. Sur le plan personnel, son mari, Jean-Claude, était bibliophile. Michelle Perrot raconte qu’il avait plus de respect qu’elle pour les livres (« tu ne peux pas écrire sur un livre », lui disait-il quand elle annotait un ouvrage au crayon). Elle a appris avec lui ce qu’était un livre ancien, l’importance des marges, des premiers tirages… Au fil des années, Jean-Claude Perrot a constitué une importante bibliothèque autour des questions d’économie politique. Michelle Perrot y a ajouté sa touche, recherchant notamment les grandes enquêtes sociales publiées au XIXe. Le milieu des libraires anciens les a fasciné ; ils y ont eu beaucoup d’amis.
C’est parce qu’elle aimait beaucoup les livres que Michelle Perrot s’est soucié de les présenter au plus grand nombre, au-delà de l’enseignement. Elle a bénéficié pour cela de deux importantes tribunes médiatiques : à Libération et à France Culture. A Libération, c’est Daniel Rondeau qui lui demande de venir rendre compte des livres d’histoire (Roger Chartier en présentait déjà certains ; Arlette Farge est arrivée ensuite, et Michelle Perrot a beaucoup apprécié la collaboration avec elle). C’est alors l’apprentissage d’un autre métier : rendre compte d’un livre dans Libé, nécessite d’apprendre à écrire court, dans un format réduit. Aujourd’hui Michelle Perrot dit qu’elle ne « sait plus écrire long ». Elle raconte que cet apprentissage était formidable, mais regrette de ne pas avoir eu plus de contact avec le reste de la rédaction. Pour France Culture, elle participe aux « Les lundis de l’histoire », à l’invitation de Jean-Marie Borzeix qui trouvait que l’émission manquait de voix féminines. Il lui revient de sélectionner les livres, puis d’inviter un ou plusieurs auteurs. Michelle Perrot raconte que la conversation commençait au Café des ondes, puis se prolongerait à la radio pour l’enregistrement. Là, c’est pour elle un apprentissage de la parole et du contrôle du temps.
Michelle Perrot a donc passionnément aimé lire des livres, mais elle en a aussi écrit… elle commence par dire n’avoir jamais osé se penser comme une écrivaine. C’est son ambition inaboutie, ce qu’il y a de mieux pour elle. L’écriture de l’histoire, dit-elle « c’est autre chose » L’écriture historique n’est pas romanesque et littéraire. L’historien a ses notes et documents ; il en fait une synthèse et la transmet par l’écriture. Il est esclave de la vérité. Le travail de l’écriture historique est très particulier, mais elle regrette de ne pas avoir été écrivaine.
L’écriture de ses livres a souvent répondu à des demandes. Les premières sont venues d’Ernest Labrousse, qui l’incitait à faire de la recherche et à écrire. Le féminisme n’était alors pas un combat prioritaire pour elle ; elle se demande si cela ne vient pas de ce bon accueil professionnel de ses collègues hommes. A Caen, c’est ensuite Michel de Boüard, (historien du Moyen-Age, ancien résistant et déporté, communiste) qui s’occupait des Annales de Normandie qui l’incite à écrire dans cette revue locale. Par la suite, elle reçoit l’importante demande de Georges Duby pour L’Histoire de la vie privée. La vie privée était un objet neuf pour les années 1980 ; Duby demande à Michelle Perrot de diriger le volume sur le XIXe siècle. Les enjeux de sources sont très importants pour l’émergence de cette histoire, et elle salue Philippe Lejeune et la fondation de l’APA à Ambérieu-en-Bugey.
Dans la suite de sa carrière, les sollicitations sont venues de maison d’édition : le Seuil pour la collection « La Librairie du XXe siècle » et l’éditeur italien Laterza qui commande une histoire des femmes. Michelle Perrot lance dans ce projet le groupe de travail (Arlette Farge, Françoise Thébaud…) avec lequel elle avait commencé à lire les ouvrages américains d’histoire des femmes et du genre. C’est ce projet qui a donné naissance à L’Histoire des femmes en Occident. Sa publication représente une date importante dans l’affirmation du fait que les femmes ont une histoire et qu’on ose de la faire. Michelle Perrot raconte qu’elles étaient ravies de travailler pour un éditeur italien, se percevant comme Européennes, travaillant dans un cadre européen. Plus récemment, Michelle Perrot a été sollicitée par les éditions Grasset qui lui ont demandé un essai biographique sur un personnage peu connu. C’est alors qu’elle s’est souvenue de Lucie Baud, ouvrière en soie à Vizille, qui avait rédigé son autobiographie. Elle a alors cherché à reconstituer l’histoire de cette ouvrière, ce qui a donné l’ouvrage Mélancolie ouvrière.
Pour Michelle Perrot, le « chemin des livres est multiple : des quêtes, des rencontres, des plaisirs… mais c’est un beau chemin. Chacun ici a son chemin des livres, qui est une manière de reparcourir sa vie. »
Après cette enthousiasmante présentation, et alors qu’elle fêtera dans quelques semaines ses 98 ans… Michelle Perrot a participé activement à toute la journée consacrée au dépôt de ses archives. Plus de 80 personnes étaient rassemblés dans le grand auditorium des Archives nationales. Dans la matinée, l’historien Patrick Fridenson est tout d’abord revenu sur le rôle de Michelle Perrot au sein de la revue Le Mouvement social. Il a rappelé comment les questionnements sur l’histoire des femmes ont doucement émergé en histoire sociale à la fin des années 1970. Michel Bouvier, libraire de livres rares, est revenu sur la place des livres et les bonheurs de la bibliophilie, qu’il avait pu partagés avec Jean-Claude et Michel Perrot. L’après-midi, Françoise Thébaud a souligné l’ampleur de l’activité éditoriale et scientifique de Michelle Perrot. Parcourant la bibliographie francophone en histoire des femmes, elle a montré la diffusion des recherches en direction des enseignant·e·s et du grand public. Judith Lyon-Caen prenant ensuite la parole, a présenté les liens de l’écriture de Michelle Perrot avec la littérature, grâce à un premier parcours des archives pour traquer les annotations. Et c’est sur scène que Michelle Perrot a terminé la journée, entourée de Jacques Rancière et Laure Adler pour une table ronde animée par Philippe Artières. Chacun·e est revenu·e sur sa lecture des livres de Michelle Perrot… si elle-même ne se dit pas écrivaine, ces lecteurs lui en donnaient le titre.
Sous la côté 757AP, les archives professionnelles de Michelle Perrot sont désormais inventoriées et disponibles pour la recherche. Sa bibliothèque « féminine et féministe » a rejoint les fonds spécialisés de la bibliothèque de l’Université Paris 8. Seule la rue Guynemer sépare donc ces deux nouvelles ressources essentielles pour l’histoire des femmes et du genre.
