Montesquieu (biographie)
Compte-rendu de lecture / Histoire moderne
Le 10 mars 2018
Catherine Volpilhac-Auger, Montesquieu, Gallimard, Folio biographies, Paris, 2017, 332 pages, annexes.
Les biographies de Montesquieu ne manquent pas. Il en est de solides et d’autres moins inspirées. Le travail de Catherine Volpilhac-Auger renvoie aux premières sans les répéter et ne se soucie guère des secondes sinon pour en dénoncer les approximations. Ce en quoi il ne s’ajoute pas inutilement à une littérature déjà abondante. Il repose au contraire sur une approche originale permise par un long compagnonnage avec les Œuvres complètes dont Catherine Volpilhac-Auger codirige la nouvelle édition savante. D’emblée, les choix qui le façonnent sont annoncés, tel le refus de proposer la chronique des alcôves, de forcer l’intimité du cœur et encore la volonté de ne pas céder à une autre tentation de bien des topiques biographiques consistant à compartimenter une existence en épisodes distincts afin de développer sous le mauvais prétexte d’une finalité morale des analyses psychologiques qui, en vérité, en disent plus long sur l’imaginaire ou l’idéologie du biographe que sur la vérité de son sujet. On en sait gré à l’auteure, d’autant qu’en l’occurrence, l’investigation du for privé dont des pans entiers ont laissé peu de traces, demeure assez délicate et expose parfois à de médiocres conjectures. Montesquieu, dont rien de sa vie personnelle ne semble avoir transpiré dans ses écrits, n’avait guère le goût de parler de lui et moins encore celui de l’introspection. Et puis, avouons-le, tout dans sa personnalité n’est pas de nature à séduire ses lecteurs.
Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, protégé par ses titres, une fortune et un domaine, héritier d’une présidence à mortier au parlement de Guyenne, toujours soucieux de défendre ses privilèges et faire respecter ses droits seigneuriaux face à l’intendant comme aux paysans, époux et père peu aimant, présente les caractères de celui qui s’est donné la peine de naître dans une société profondément inégalitaire, comme figée dans un ordre social et politique immuable. Son destin lui promettait avec la prééminence sociale une voie pavée de notabilité et d’honneurs où il pouvait avancer comme juge aussi bien que partie, ce qu’il fit parfois, convaincu que les valeurs nobiliaires, et d’abord le sens de l’honneur, demeuraient le pilier de la monarchie. Pourtant, ce même aristocrate s’engagea sur la route plus aride et encombrée de risques de la science politique. Il fut alors celui qui convainquit ses contemporains de penser autrement – « Il ne s’agit pas de faire lire mais de faire penser » – qui brava bien des interdits, toujours mû par sa curiosité, son esprit moqueur, son goût du paradoxe, sa liberté d’esprit, cette liberté intellectuelle et morale qui, exemples parmi bien d’autres, le fit écrire que l’esclavage était « contre le droit naturel » et le poussa à dénoncer la sinophilie de ses contemporains. Il fit scandale – et rire aussi – avec Les Lettres persanes en montrant le pape comme « une vieille idole qu’on encense par habitude » et en ne se laissant pas abuser par les airs de majesté du roi. Il choqua avec le licencieux Temple de Gnide. Il rechercha des principes d’explicitation du changement dans l’histoire qui ne se rapportent pas au schéma providentialiste ni à la vision téléologique avec ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il envisagea l’ensemble des institutions humaines dans L’Esprit des lois et soumit les gouvernements à une analyse structurale pour mettre en évidence le risque constant du despotisme. Par son affirmation que l’essentiel demeure la liberté des individus, Montesquieu fit bien plus qu’acquérir une gloire éternelle ; il écrivit des pages essentielles du long récit des origines de la démocratie moderne. C’est pourquoi, malgré les siècles, malgré Rousseau et le Contrat social, son souvenir nous reste familier.
Le philosophe, on l’aura compris, intéresse davantage Catherine Volpilhac-Auger que l’aristocrate, et l’intellectuel bien plus que le magistrat. Le gros du récit se développe le long de la chronologie des œuvres pour montrer au plus près les conditions de la gestation d’une pensée ou, pour mieux dire, l’espace imaginaire et intellectuel qui la rend possible. L’effort biographique est donc ici soumis à la volonté de produire l’histoire d’un système de pensée pragmatique, tendu par la volonté de rendre les hommes heureux et libres. Une soif jamais étanchée de connaissances apparaît comme le premier facteur de ce système facteur de cette philosophie. Pour Montesquieu, l’homme s’accomplit en multipliant les connaissances et la connaissance est la première condition du bonheur. La bibliothèque de La Brède révèle une curiosité insatiable qui nourrit l’abondance des mémoires – nous dirions aujourd’hui des articles scientifiques – traitant de questions scientifiques, politiques ou morales. Mais l’expérience personnelle demeure également un principe d’action philosophique. Si Montesquieu se veut philosophe, c’est bien parce qu’il considère que l’objet de son travail est de transformer l’événement en expérience. L’expérience sociale conditionne une réflexion soumise à la volonté de s’adresser aux autres hommes. Dès lors, la vie et l’œuvre nourrissent une dialectique fondatrice puisque la vie s’anime des idées et réciproquement. Montesquieu vécut ainsi en accord avec lui-même, sans nécessairement théoriser et revendiquer ce qui lui semblait relever d’une évidence et non pas d’un combat. En cela, il se distingue d’autres Lumières, telles Rousseau et Voltaire.
Cette philosophie n’est pas une pure pensée spéculative. Expérimentale, toujours en mouvement, elle se veut utile à l’humanité. Les principes qui produisent des conséquences ne sont valides que si leur utilité sociale est démontrée. La première liberté est donc la « liberté de philosopher », celle que donne le libre examen quand il s’appuie sur Descartes, Malebranche et Bayle et qui s’affranchit de toutes les censures. Elle n’épargne pas la religion, toutes les impostures devant être dénoncées : « Il est impossible d’être philosophe et théologien tout ensemble. » Reste encore à changer les esprits et les regards plutôt que les institutions, car si l’homme ne change pas, rien ne change. « Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu’ils raisonnent ; de là sort la liberté, qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements. » La liberté est donc bien « ce bien qui fait jouir des autres biens ».
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© Marc Vigié pour Historiens & Géographes – 10/03/2018. Tous droits réservés.