Pour que vive l’histoire. Écrits (Madeleine REBÉRIOUX)

Compte rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 20 février 2018

Jacques Girault. 1

REBÉRIOUX Madeleine, Pour que vive l’histoire. Écrits, Préface de Gilles Candar, Vincent Duclert et Marion Fontaine. Postface de Michelle Perrot, Paris, Belin, 2017, 800 p.

pour-que-vive-l-histoire.jpg J’ai hésité avant d’accepter de rendre compte de cette anthologie. Madeleine Rebérioux, pour de nombreux historiens, et surtout pour moi, représente un modèle. Que dire sur ses écrits sélectionnés par ses élèves et amis ? Cette grande dame fut pour beaucoup, et pour moi en particulier, un guide, une amie, une conseillère sans complaisance. Elle sut par sa présence et son engagement nous former, nous conseiller, nous critiquer sans attendre une contrepartie, en établissant une hiérarchie implicite entre nous tout en agissant pour tous avec générosité. Il était donc normal de donner à lire ses écrits toujours animés par une passion militante de la recherche historique, militantisme qui ne se limitait pas à la connaissance de la société, du socialisme et de Jaurès en particulier. Historienne engagée pour les grandes causes, elle sut associer la politique au sens noble du terme et la recherche historique magistrale sans que la première tendance prenne plus d’importance pour elle qui se définissait comme une chercheuse. Ses curiosités variées expliquent sans doute l’absence de la magistrale synthèse que tout le monde espérait sur Jaurès. L’ouvrage regroupe ses écrits, souvent articles de revues historiques ou de participation à des ouvrages collectifs. Notons l’absence d’une liste complète de ses écrits signés et de ses participations à des entreprises collectives. Dans le premier ensemble sur la France contemporaine, se détachent les socialismes, héritiers de la Révolution française, matrice dont la filiation est « globalement assumée » par toutes les familles socialistes. Les interrogations sur la place de la femme dans la société et dans les organisations militantes constamment abordent la division sexuée du travail, toujours évidente comme dans les métiers du Livre, plus subtile à discerner quand il s’agit d’aborder la santé ouvrière. Une sélection des travaux de Madeleine Rebérioux sur Jaurès s’imposait, mais aussi il faut regretter que son rôle dans la naissance et le développement de la Société des études jaurésiennes n’ait pas retenu suffisamment l’attention. Relire le rapport de Jaurès et plus largement des socialistes français à la Nation offre une brillante introduction à ses nombreux apports sur les diverses composantes de l’action et de la pensée du député du Tarn. Pour le deuxième axe sur la conquête et la défense des droits conquis, l’historienne se penche sur « l’affaire Dreyfus » qui constitue une de ses principales interventions. En peu de pages, elle montre l’importance de l’ouvrage de Jaurès, Les Preuves, réédité cent ans plus tard en 1998. Une partie porte sur la République et les luttes pour le respect, la défense et la conquête des droits de l’homme, de la citoyenneté. Et ici, l’historienne rejoint la militante engagée dans les luttes de la Ligue des Droits de l’Homme qu’elle présida à partir de 1991, rappelant notamment les aspirations des femmes ou la signification de la montée au Mur des Fédérés, symbole de « l’amour de la Révolution et celui de la République ». Une des grandes passions de Madeleine Rebérioux fut l’engagement anticolonial, marqué notamment par la guerre d’Algérie. Mais dans son œuvre la question coloniale apparaît peu traitée à partir de l’analyse faite par la deuxième Internationale. Enfin les regards sur les arts et la culture servent de prétextes pour comprendre les rapports avec la société et le militantisme collectif. Je peux témoigner de la volonté de Madeleine Rebérioux d’encourager le traitement des questions culturelles et des intellectuels dans la revue Le Mouvement social qu’elle dirigea. Les avant-gardes retenaient son attention et, étape peu évoquée dans ces mélanges, comme vice-présidente de 1981 à 1987, dans la mise en place des collections du musée d’Orsay, son rôle fut de la première importance. Elle donne quelques pistes sur le rapport créé par la mise en perspective des productions artistiques du XIXème siècle dans ce « musée novateur ». Lire, relire, découvrir l’œuvre dispersée de cette historienne nous est facilité par cet ouvrage imposant. On peut considérer cet hommage comme un nouveau bilan après le recueil Parcours engagés dans la France contemporaine (éditions Belin, 1999) ou comme une conclusion. Je pense plutôt qu’il s’agit d’une introduction à l’analyse historique telle qu’elle pourrait être, que dis-je telle qu’elle devrait être. Site de l’éditeur © Jacques Girault pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 20/02/2018. Tous droits réservés.

Notes

  1. Historien du monde ouvrier et du mouvement social.