Compte-rendu : conférence de Tal Bruttmann
L’APHG Lyon a eu le plaisir d’accueillir Tal Bruttmann lors d’une soirée aux Archives municipales de Lyon pour évoquer la place des images d’Auschwitz en tant que sources. Marc Jampy nous en livre ici un compte-rendu.
Mercredi 14 janvier l’APHG Lyon en partenariat avec les Archives Municipales de Lyon a eu le plaisir d’accueillir Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah. Une cinquantaine d’auditeurs, dont une vingtaine d’étudiants, sont venus l’écouter. Tal Bruttmann, après avoir codirigé une nouvelle étude sur l’album d’Auschwitz en 2023[1] a prolongé ce travail en venant de publier, avec Christoph Kreutzmüller, un livre qui élargit la réflexion sur l’image comme source[2].
Tal Brutmann a commencé, lors de la conférence, par rappeler la provenance de l’exemplaire de l’album d’Auschwitz retrouvé par Lili Jacob au camp de Dora-Mittelbau, selon toute vraisemblance l’exemplaire personnel du SS Bernhard Walter, l’un des deux photographes auteur de l’album, ce qui explique son aspect « moche ». Tal Bruttman a ensuite souligné que la diffusion de l’album a été progressive et s’est faite au détriment d’autres documents iconographiques, notamment des dessins qui ont été écartés, au profit des photos qui semblent faire plus vraies. Ce qui est problématique car les photos comportent des biais. Dans l’album d’Auschwitz c’est le regard des assassins qui veulent soit vanter l’efficacité des méthodes employées à Auschwitz-Birkenau ou rabaisser les victimes.
Un des premiers biais est que ces scènes de déportation, en l’absence de bruits et d’odeurs, semblent calmes et sans violence, dans la plupart des clichés, pour accréditer l’efficacité des méthodes employées. Pourtant à y regarder de près on peut deviner les odeurs, la désorganisation et la violence. Le calme apparent de ces photos pourrait accréditer la thèse de la résignation des juifs à leur sort. C’est oublier que les attitudes calmes et dignes des personnes qui se savent prises en photo est une première forme de résistance à la déshumanisation qu’elles subissent. D’autres, notamment des femmes, vont plus loin en tirant la langue sur les photos.
Un autre biais est de percevoir Auschwitz comme un lieu clos voire un non-lieu alors que l’arrière-plan de certaines photos montre le passage de trains régulier de voyageurs à proximité du camp. Tal Bruttmann produit d’ailleurs des photos prises des voies à proximité d’Auschwitz-Birkenau où l’on distingue bien le camp.
Enfin, à l’arrière-plan de la série de photos des rabbins, on distingue des ouvriers qui sont en train de travailler. Ceux-ci oeuvrent pour l’entreprise de construction ferroviaire Reckman. Tal Bruttmann a pu, après recherches, nommer ces ouvriers et découvrir qu’ils faisaient des allers-retours réguliers entre l’intérieur du camp lors de sélection, à proximité immédiate des chambres à gaz, et l’Allemagne où ils rejoignaient leurs familles ce qui montre bien que le camp n’est pas une île.
[1] Tal Bruttmann, Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller, Un album d’Auschwitz : Comment les nazis ont photographié leurs crimes, Paris, SEUIL, 2023, 304 p.
[2] Tal Bruttmann et Christoph Kreutzmüller, Auschwitz. L’image comme source, Paris, SEUIL, 2025, 160 p.