« Les châteaux du Jura … trop forts ! »
Lors de notre journée d’étude « Les châteaux : entre mythe et réalité » du 20 juin 2026, coorganisée avec le Musée de Lons-le-Saunier, nous avons eu la chance de suivre une visite guidée par les riches explications de Pascale DUMETZ, médiatrice culturelle du musée, complétées par Christophe MELOCHE archéologue jurassien membre du conseil scientifique de l’exposition.
Genèse de l’exposition
Le musée de Lons-le-Saunier est un musée dont l’exposition permanente est essentiellement tournée vers les beaux-arts mais qui monte régulièrement des expositions temporaires dédiées à l’archéologie et qui est un acteur local important pour les journées de l’archéologie au mois de juin. Son ancien conservateur Jean-Luc MORDEFROID, qui a largement contribué aux recherches archéologiques et à leur diffusion au grand public durant des années, a initié la préparation de cette exposition avant son décès brutal en 2024. Cette exposition tire son inspiration dans les nombreux châteaux et mottes castrales jurassiens, dont on en compte plus de trois cents pour la période médiévale. Cette exposition repose sur la recherche actuelle en archéologie et en histoire, en partant d’exemples jurassiens importants avec des objectifs scientifiques et culturels qui rentrent dans ceux des programmes scolaires. La scénographie de l’exposition appuie son propos par une vue extérieure du château avant de rentrer dans le château, d’une manière très visuelle. Cette exposition est nourrie par des archives textuelles et iconographiques reproduites dans l’exposition, mais aussi des objets retrouvés grâce aux différentes fouilles archéologiques menées dans le département.
Contexte historique jurassien
Cette exposition revient tout d’abord sur la chronologie des formes castrales et des différents pouvoirs dans le Jura, en les mettant en parallèle avec le royaume de France. Ainsi, le Jura, qui compte déjà des sites fortifiés en hauteur, comme le site de la Châtelaine, avec une occupation du IIIème siècle à la fin du XVIIème siècle, a été annexé par les Francs en 534 avec le reste de la Burgondie, puis en 843 avec le traité de Verdun, l’espace Bourguignon est séparé en deux entités basse et haute Bourgogne la première devenant à partir de 982 le duché de Bourgogne tandis que la seconde devient le comté de Bourgogne. Entre ses deux dates les premiers châteaux à motte et châteaux de pierre font leur apparition. En 1032 le comté de Bourgogne est rattaché au Saint-Empire romain germanique, et en même temps le nombre de châteaux jurassiens, se trouvant à la frontière, voit leur nombre se multiplier. Le Jura reste en position frontalière entre 1384 et 1477 par un contrôle du comté de Bourgogne par les ducs de Bourgogne. À la mort de Charles le Téméraire, Louis XI, essaie de s’emparer du comté de Bourgogne, menant au siège de Dole qui est finalement rattaché à nouveau au Saint-Empire romain germanique.
Ce contexte est très éclairant pour comprendre la multiplication des châteaux dans le Jura. Les première mottes castrales retrouvées datent de la fin du XIIème siècle, avec notamment l’aménagement de la motte de Choisey, profitant de facilités pour construire dans la plaine doloise. On retrouve la même chose en Haute-Saône à Vesoul et dans le Doubs à Ornans à la même époque, avec une tour maçonnée en pierre et avec un toit en tuile. Aucune motte n’a été retrouvée le Haut Jura.
Les fonctions traditionnelles du château
L’exposition, revient sur les trois fonctions traditionnelles du château : aula camera capella, un triptyque que l’on retrouve dans l’organisation de la Tour du Pin d’après l’archéologue Stéphane GUYOT. Les pièces d’apparat pour l’aula sont souvent proches des cuisines, puis la camera, s’étend sur les premier et deuxième étages de la tour maîtresse. Enfin, le troisième pilier, la capella, est aussi présent dans les châteaux jurassiens comme en témoigne certaines archives écrites telles que l’acte de pariage de 1253 conclu entre l’abbé de Baume et Jean de Chalon, (conservé AD 39, fonds de l’abbaye de Baume, 1H18) où il est fait mention que Jean de Chalon est autorisé à avoir une chapelle dans la Tour du Pin. Celle-ci s’installe à proximité d’une des camera. Enfin le tour dernier étage de la tour abritait les logements des domestiques et des gardes.
Les vestiges qui demeurent sont les architectures de pierre, mais il ne faut pas penser que la pierre a remplacé le bois, on se rend compte à travers les fouilles des différents sites castraux, que le choix des matériaux répondait surtout à une logique d’approvisionnement.
Le château, un espace de vie et de représentation
L’exposition revient aussi sur les modes de vies à l’intérieur de ces châteaux et plus globalement les différentes relations entre seigneurs, et du seigneur avec les habitants de la seigneurie. Il s’agit au Moyen-Âge de lieux d’expression importants, dans la rivalité entre les différentes familles, où s’invite les différents symboles héraldiques pour montrer son lien avec un grand suzerain. Ce discours passe par des objets plus ou moins luxueux comme au château d’Orgelet, où on a retrouvé le plus grand pavage en Franche-Comté. L’expression du pouvoir par l’architecture ou la décoration comme un pavement avec des blasons des ducs de bourgogne avec le lion affrontant Jean de Chalon sur une des routes de contrôle du sel est à replacer dans ce contexte frontalier, cela permet d’exprimer dans l’espace public qu’il est le vassal du Comte de Bourgogne. Ces décorations ne sont pas toujours retrouvées par l’archéologie, mais sont la plupart du temps documentées dans les inventaires et comptabilités des seigneuries. Lons-Le-Saunier faisait partie d’une co-seigneurie entre les familles des Vienne et des Chalon, qui étaient en rivalité et ont construit de très nombreux châteaux.
Les objets du quotidien
À l’intérieur des logis on se rapproche des modes de vie. On retrouve de la vaisselle et de la verroterie, avec des céramiques dont on a du mal en Franche-Comté de suivre la trajectoire et les classifier par style, étant donné que pour le moment aucun atelier de céramiste n’a été retrouvé. Par le carbone 14 et l’archéologie magnétique, il est possible de dater une production. La recherche est plus développée sur les tuileries que les ateliers de potiers pour le moment, alors que l’on en connait pour l’époque antique, et un atelier à Etrepigney pour l’époque moderne qui possède un service verre et reprend le répertoire de la céramique de l’Ain. On sait que les fours de l’antiquité n’ont pas pu être utilisé au Moyen-Âge, car le feu abime la structure des bâtiments. Cette absence d’atelier de potier identifié pour le Moyen-Âge, fait que les archéologues sont contraints d’utiliser des référentiels d’autres régions. On connait un atelier à Seveux en Bourgogne, et on sait qu’il a un peu inondé le comté, mais il ne pouvait pas être le seul atelier. Souvent ces céramiques sont retrouvées dans des fouilles de bourgs comme à Petit-Noir. Dans les idées reçues, on pense souvent que les toitures des châteaux étaient en tuile, alors qu’en réalité ce n’était pas toujours le cas, on retrouve aussi de nombreux toit en tavaillon comme sur les sites de Montrond et de la Châtelaine.
Le Jura est en grande partie sur un sentier karstique, ce qui fait que l’eau ne reste pas et ce qui demande une gestion de l’eau particulière pour pouvoir récupérer l’eau comme à Chaux-des-Crotenay, et qui montre aussi que les eaux usées ne finissent pas nécessairement dans des douves.
Pour les grands seigneurs ces châteaux ne sont que des lieux de passage, ce qui explique le peu de mobilier présent. On stocke les affaires comme les vêtements dans des coffres, les tables sont dressées sur des tréteaux, et on possède des plus petits coffrets pour les biens plus précieux comme les livres.
Dans les objets des seigneurs on retrouve aussi des objets symboles des circulations méditerranéennes comme des jeux d’échec. Dans la version orientale on trouve un quadrige alors que dans la version occidentale, comme celle retrouvé à Montmorot on retrouve une tour, montrant là aussi l’importance de ce bâtiment.
L’exposition propose aussi une reconstitution d’une trompe d’appel, qui était l’outil utilisé pour faire venir les habitants du bourg au château, et où l’on note qu’elles avaient une portée de 7km pour émettre un signal sonore.
Ces châteaux jurassiens, ont été pour beaucoup délaissés au cours de l’époque moderne, mais on se rend compte que le château demeure une représentation et un marqueur du territoire après le Moyen-Âge.
Cette exposition est aussi intéressante pour étudier la patrimonialisation des châteaux, avec les vues du XIXème siècle. Dans Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France. Franche-Comté par MM. Ch. Nodier, J. Taylor et Alph. De Cailleux (disponible sur GAIA), on observe des gravures où les châteaux jurassiens sont mis à l’honneur, en insistant sur leur aspect défensif. On retrouve aussi l’idée première du château avec sa tour et ses créneaux dans ses images romantisées. Le XIXème siècle met aussi en avant la littérature de ruine.
L’exposition se termine sur la question de ces châteaux jurassiens aujourd’hui. Les associations de protections ont un rôle clé dans le Jura pour porter des programmes de fouilles archéologiques ou de restauration de ces sites.
Exploitation pédagogique
Cette exposition est exploitable par diverses entrées dans les programmes scolaires de la maternelle à la terminale, et propose différents ateliers et visites. Pour les plus petits, le musée revient sur l’imaginaire du château et propose une réflexion sur les matériaux avec un château de paille, de bois ou de pierre. Pour les CM1, l’exposition est une belle façon d’entrer dans le thème 2 d’histoire « Le temps des rois » par une approche locale. Pour les programmes du secondaire la thématique du château peut être reprise dans plusieurs matières et peut donner lieu à des projets pluridisciplinaires. En histoire-géographie, cela concernera surtout les classe de 5ème autour des seigneuries, les classes de secondes par une entrée des circulations méditerranéenne que l’on peut retrouver dans le Jura autour des jeux notamment, ou encore par le patrimoine en terminale HGGSP. De nombreux documents de l’exposition sont exploitables à travers le dossier pédagogique du musée et donne les informations utiles pour venir visiter l’exposition avec des classes.
Pour accéder au site du musée, et obtenir le dossier pédagogique