Rivesaltes, le camp de la France, 1939 à nos jours

Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 20 janvier 2019

Nicolas LEBOURG, Abderahmen MOUMEN, Rivesaltes, le camp de la France. 1939 à nos jours, Ed. Trabucaire, 2015. Préface Philippe Joutard

Au temps où les pratiques patrimoniales des pouvoirs publics français, pour répondre à une sensibilisation croissante de l’opinion, se multiplient depuis les années 1970 – avec des centaines d’articles, de communications, de colloques, d’inaugurations – cet ouvrage est le bienvenu. Nicolas Lebourg et Abderahmen Moumen, historiens de l’Université de Perpignan Via- Domitia, présentent un ouvrage d’apparence modeste : 161 pages, articulées sur 15 courts chapitres (6 à 10 pages chacun), une iconographie restreinte, mais émouvante (cartes d’identité, vieilles photographies …) et une chronologie indicative de 2 pages. Or, ce livre est un modèle de méthode, pour l’enseignant comme pour l’étudiant. 15 chapitres pour comprendre les objectifs de cette étude et définir l’originalité de ce lieu de Mémoire défini, dès l’intitulé, comme « le camp de la France », dans une séquence chronologique allant de l’avant-guerre à nos jours, en passant par la Seconde Guerre mondiale. Un objet « indéfini » adaptable, issu d’« une conjonction impossible » : un décret, plus un exil de masse (La Retirada ), plus une défaite française, plus le Régime de Vichy, plus une météo excessive en 1940 ! Impliqués dans le projet de Mémorial du camp de Rivesaltes, les auteurs ont eu accès aux archives pour ordonner l’histoire complexe du lieu et les débats qui ont aussi marqué l’histoire et la politique locales . D’où la rigueur de la démarche mettant l’accent sur le contexte national et mondial et sur la nécessité d’introduire les apports récents de l’histoire culturelle au moins sur quatre points. L’histoire de la communication et des médias qui fragmentent et mettent en concurrence les groupes. Ensuite, l’enseignement, dans sa massification et la popularisation de l’histoire qui va disposer d’un marché et de niches thématiques. Ajoutons – ce qui n’a pas été dit- de nouveaux programmes accordant désormais une part à l’histoire contemporaine. Enfin, une dynamique du tissu associatif dès la fin de 1990 particulièrement actif en Midi–Pyrénées et Languedoc–Roussillon. A quoi s’ajoutent les évolutions, souvent aléatoires, de l’histoire politique, juridique et administrative qui vont peser sur ce camp, au départ simplement intitulé « camp militaire Joffre ». Au bout de ce lourd parcours, les questions posées au fur et à mesure trouvent des réponses puisque correctement posées : sur la question de la « redécouverte » du camp, à partir de 1991 (affaire des fichiers de Rivesaltes) ; sur la dénomination de ce camp (camp de réclusion ? de déportation ?) ; sur la politique « altérophobe » de la France pour répondre à l’opinion publique en faisant l’économie d’un système de dictature, dès les années 30 – d’abord faisant sa part au vieux courant de l’antisémitisme qui se déploie mondialement ; sur la nécessité de trouver de la main d’œuvre dans l’après-guerre avec l’appel aux travailleurs nord-africains « logés » dans le camp ; sur les retombées de la décolonisation avec les harkis (« réfugiés algériens » ou « Français rapatriés ? »). Et, pour finir, ce constat sur « La misère du monde », avec la création du CRA (Centre de rétention administrative ), dernier avatar qui fait du camp de Rivesaltes, désormais logé près de l’aéroport, l’un des plus grands centres de rétention des immigrés clandestins (en 2013, 1021 immigrés, 92 nationalités surtout du Maghreb et Mali). On apprécie l’analyse critique, qui court en filigrane tout du long de l’ouvrage, notamment pour l’œuvre de l’architecte Rudy Ricciotti qui symbolise et matérialise le Mémorial : quatre arbres, quatre communautés martyrisées, les Espagnols, les Juifs, les Gitans, les Harkis. Or, ce terme de « Communauté » ne correspond à aucune réalité historique. Alors, faut-il y voir, comme le disent les auteurs, une façon d’économiser le concept de « classe » ? Est-ce une « lecture idéologique » procédant d’une vision « essentialiste », comme l’affirment les auteurs ? En conclusion, l’ouvrage a bien sa place dans un CDI, dans la bibliothèque de l’étudiant et celle du Citoyen. Comme le souligne Philippe Joutard, dès l’introduction, il démonte l’apparition d’un régime des Mémoires, son utilisation et comment il doit être lu, comment faire la part de la Mémoire et de l’Histoire, comment passer de « l’émotion et du jugement à postériori » à un essai historique. D’où le redéploiement continu du Camp de Rivesaltes, résumé en « La France des camps ». rivesaltes_le_camp_de_la_france.jpg Site de l’éditeur © Violeta Martinez Auriol pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 20/01/2019.