Si la Chine était un village
Compte-rendu / Histoire contemporaine - Sciences humaines
Le 14 mars 2018
par Paul Stouder 1
LIANG Hong, Si la Chine était un village, Editions Philippe Picquier, 2017, 440 pages, 23 €
De la Chine trépidante des mégapoles et des usines, rares sont désormais les voix qui nous parlent des campagnes1 . Celle de Liang Hong en fait partie. Originaire du village de Liangzhuang, province du Henan, dans la grande plaine de Chine du Nord, Liang Hong est professeure de littérature contemporaine à l’Université du Peuple de Pékin (le clan des Liang, auquel elle appartient, a donné son nom au village). Au cours d’une période de doute sur le sens même de son travail à l’université, elle revient, l’hiver 2008-2009, passer plusieurs mois au pays natal. De ce séjour elle a tiré, en 2014, un livre en forme d’enquête qui est aussi une chronique de son village et de sa famille.
L’enquête porte d’abord sur les mutations du monde rural. De retour au village après une quinzaine d’années, l’auteure est immédiatement frappée par le changement de paysage : l’ancien bourg est à l’abandon, y compris la maison de son enfance qu’elle revisite ; une nouvelle agglomération a surgi sur les étangs comblés et le long de la nouvelle route rectiligne qui mène au chef-lieu du district de Rang. Des sablières ont défiguré la rivière dont les eaux sont par ailleurs polluées par les rejets de la papeterie du district.
A partir d’entretiens avec son père et d’autres membres de sa famille, avec les cadres locaux, avec l’ancien instituteur et avec des personnes âgées, Liang Hong brosse le tableau d’une société villageoise en crise. L’école a fermé à la fin des années 1990 en raison de la baisse de la natalité (politique de l’enfant unique) et personne ne se soucie de la rouvrir alors qu’il faudrait trois classes et que des fonds que l’Etat continue de verser sont détournés par le chef du village. La corruption est en effet endémique. Impossible, par exemple, d’avoir un emploi sans faire jouer ses relations. Par une série de portraits, l’auteure montre ceux qui réussissent, comme Qingdaoge, l’ex-secrétaire du Parti devenu éleveur de poulets et restaurateur, ou Juxiu, la joueuse professionnelle de mah-jong, et ceux qui sont à la peine qu’elle appelle les « Runtu » en référence au paysan accablé de soucis de la nouvelle Terre natale de Lu Xun.
Mais c’est la situation des « enfants laissés à l’arrière » qui est la plus pathétique. Il s’agit des enfants laissés au village à leurs grands-parents par des parents partis travailler en ville. Ces migrants, mingong en chinois, ont une condition difficile : ouvriers d’usine ou sur les chantiers, sans permis de résider en ville, ne revenant que rarement au village en raison de leur éloignement, leur vie de famille est souvent détruite. En interrogeant certains des grands-parents chargés d’élever une deuxième génération, parfois sans ressources, l’auteure révèle l’envers de la croissance tumultueuse de la Chine qui provoque l’exode rural, lui-même à l’origine d’une déstructuration sociale et familiale.
Au-delà de ce qu’elle qualifie modestement de « petite chronique » de mon pays natal, Liang Hong cherche à comprendre le fatalisme des ruraux face à la brutalité des transformations économiques. Pour l’ancien secrétaire de la cellule du Parti de Liangzhuang, « la collectivité est une coquille vide » car « les paysans consacrent tous leurs efforts à l’économie » (p. 285). La nouvelle politique macro-économique instaurée dans les campagnes depuis 2004 a en effet été bien accueillie : désormais les paysans gardent l’intégralité de leur récolte et l’État, qui verse aux communes une subvention de 40 à 50 yuans par foyer, investit dans les infrastructures. Les paysans, qui se déclarent satisfaits, font confiance au Parti, mais ils ne s’intéressent pas à la politique et, en dernière analyse, le village n’a pas de projet. Pis, les paysans sont maintenant considérés comme un fardeau par la société. Pour l’ancien secrétaire de la cellule du Parti : « La démocratie se transforme tôt ou tard en centralisme démocratique léniniste ». A l’échelle du village, le dualisme prospérité économique, même relative, pouvoir au Parti communiste, fonde le système politique en Chine populaire et fonctionne comme une lointaine réminiscence du mandat du ciel.
Les structures mentales traditionnelles sont aussi à l’œuvre dans la vie quotidienne au point que la pékinoise Liang Hong confesse, p. 393 : « je sens qu’il est difficile de pénétrer la structure profonde du système villageois, qu’il n’y a presque pas moyen d’accéder au discours des villageois. » Parmi les exemples qu’elle évoque, citons le désir d’avoir un garçon, tradition qu’elle oppose au monde contemporain. Mais c’est peut-être le drame vécu par les parents de migrants qui éclaire le mieux la nature de la mutation en cours. « Les parents âgés n’osent pas exiger de leurs fils qu’ils remplissent leurs devoirs filiaux car ils n’ont pas été capables de les aider financièrement » (p. 387). C’est le cœur du système clanique, fondement millénaire de la Chine, qui est remis en cause par les valeurs économiques contemporaines.
Difficile, en refermant le livre de Liang Hong, de ne pas penser à La fin des paysans d’Henri Mendras qui prévoyait en 1967 la disparition de la civilisation paysanne en France. Si la Chine était un village a la force des ouvrages qui mettent en lumière les ruptures au moment où elles se produisent. Se considérant comme une universitaire en sciences humaines, Liang Hong fait tour à tour appel à l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’anthropologie mais se défie de toute tentation holistique. Sa « compréhension émotionnelle du terroir chinois » (p. 436) rappelle l’observation participative des ethnologues. Dédiant finalement son travail aux membres de sa famille qui vivent toujours au pays natal, elle a voulu que ce livre soit « un reportage littéraire ». Celui-ci constitue l’une des clés de compréhension de la Chine contemporaine.
1. C’est le sujet du roman de Gao Xingjian, Une canne à pêche pour mon grand père, éditions de l’aube, 2001.
Site de l’éditeur
© Paul STOUDER pour Historiens & Géographes – 14/03/2018. Tous droits réservés.
L’enquête porte d’abord sur les mutations du monde rural. De retour au village après une quinzaine d’années, l’auteure est immédiatement frappée par le changement de paysage : l’ancien bourg est à l’abandon, y compris la maison de son enfance qu’elle revisite ; une nouvelle agglomération a surgi sur les étangs comblés et le long de la nouvelle route rectiligne qui mène au chef-lieu du district de Rang. Des sablières ont défiguré la rivière dont les eaux sont par ailleurs polluées par les rejets de la papeterie du district.
A partir d’entretiens avec son père et d’autres membres de sa famille, avec les cadres locaux, avec l’ancien instituteur et avec des personnes âgées, Liang Hong brosse le tableau d’une société villageoise en crise. L’école a fermé à la fin des années 1990 en raison de la baisse de la natalité (politique de l’enfant unique) et personne ne se soucie de la rouvrir alors qu’il faudrait trois classes et que des fonds que l’Etat continue de verser sont détournés par le chef du village. La corruption est en effet endémique. Impossible, par exemple, d’avoir un emploi sans faire jouer ses relations. Par une série de portraits, l’auteure montre ceux qui réussissent, comme Qingdaoge, l’ex-secrétaire du Parti devenu éleveur de poulets et restaurateur, ou Juxiu, la joueuse professionnelle de mah-jong, et ceux qui sont à la peine qu’elle appelle les « Runtu » en référence au paysan accablé de soucis de la nouvelle Terre natale de Lu Xun.
Mais c’est la situation des « enfants laissés à l’arrière » qui est la plus pathétique. Il s’agit des enfants laissés au village à leurs grands-parents par des parents partis travailler en ville. Ces migrants, mingong en chinois, ont une condition difficile : ouvriers d’usine ou sur les chantiers, sans permis de résider en ville, ne revenant que rarement au village en raison de leur éloignement, leur vie de famille est souvent détruite. En interrogeant certains des grands-parents chargés d’élever une deuxième génération, parfois sans ressources, l’auteure révèle l’envers de la croissance tumultueuse de la Chine qui provoque l’exode rural, lui-même à l’origine d’une déstructuration sociale et familiale.
Au-delà de ce qu’elle qualifie modestement de « petite chronique » de mon pays natal, Liang Hong cherche à comprendre le fatalisme des ruraux face à la brutalité des transformations économiques. Pour l’ancien secrétaire de la cellule du Parti de Liangzhuang, « la collectivité est une coquille vide » car « les paysans consacrent tous leurs efforts à l’économie » (p. 285). La nouvelle politique macro-économique instaurée dans les campagnes depuis 2004 a en effet été bien accueillie : désormais les paysans gardent l’intégralité de leur récolte et l’État, qui verse aux communes une subvention de 40 à 50 yuans par foyer, investit dans les infrastructures. Les paysans, qui se déclarent satisfaits, font confiance au Parti, mais ils ne s’intéressent pas à la politique et, en dernière analyse, le village n’a pas de projet. Pis, les paysans sont maintenant considérés comme un fardeau par la société. Pour l’ancien secrétaire de la cellule du Parti : « La démocratie se transforme tôt ou tard en centralisme démocratique léniniste ». A l’échelle du village, le dualisme prospérité économique, même relative, pouvoir au Parti communiste, fonde le système politique en Chine populaire et fonctionne comme une lointaine réminiscence du mandat du ciel.
Les structures mentales traditionnelles sont aussi à l’œuvre dans la vie quotidienne au point que la pékinoise Liang Hong confesse, p. 393 : « je sens qu’il est difficile de pénétrer la structure profonde du système villageois, qu’il n’y a presque pas moyen d’accéder au discours des villageois. » Parmi les exemples qu’elle évoque, citons le désir d’avoir un garçon, tradition qu’elle oppose au monde contemporain. Mais c’est peut-être le drame vécu par les parents de migrants qui éclaire le mieux la nature de la mutation en cours. « Les parents âgés n’osent pas exiger de leurs fils qu’ils remplissent leurs devoirs filiaux car ils n’ont pas été capables de les aider financièrement » (p. 387). C’est le cœur du système clanique, fondement millénaire de la Chine, qui est remis en cause par les valeurs économiques contemporaines.
Difficile, en refermant le livre de Liang Hong, de ne pas penser à La fin des paysans d’Henri Mendras qui prévoyait en 1967 la disparition de la civilisation paysanne en France. Si la Chine était un village a la force des ouvrages qui mettent en lumière les ruptures au moment où elles se produisent. Se considérant comme une universitaire en sciences humaines, Liang Hong fait tour à tour appel à l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’anthropologie mais se défie de toute tentation holistique. Sa « compréhension émotionnelle du terroir chinois » (p. 436) rappelle l’observation participative des ethnologues. Dédiant finalement son travail aux membres de sa famille qui vivent toujours au pays natal, elle a voulu que ce livre soit « un reportage littéraire ». Celui-ci constitue l’une des clés de compréhension de la Chine contemporaine.
1. C’est le sujet du roman de Gao Xingjian, Une canne à pêche pour mon grand père, éditions de l’aube, 2001.
Site de l’éditeur
© Paul STOUDER pour Historiens & Géographes – 14/03/2018. Tous droits réservés.
Notes
- IA-IPR honoraire de l’Académie de Versailles