Transition démocratique au Portugal : après le 25 avril 1974, la question de la « justice transitionnelle » se posait-elle ?

Par Cécile Gonçalves, docteure en études politiques de l'EHESS, spécialiste de l'histoire contemporaine portugaise.
Le 2 octobre 2019

Le 25 avril 1974, a été pour le Portugal le « dia inicial » (le « jour initial ») selon la très belle expression de la poétesse Sofia de Mello Breyner Andressen. Connu comme la « Révolution des Œillets », cet événement enclencha le processus de transition d’un régime autoritaire national-catholique vers un État démocratique. L’Estado Novo salazariste a déposé les armes après 48 années d’oppression sous l’action concomitante d’un coup d’État militaire perpétré par le Mouvement des Forces Armées – MFA (les fameux « Capitaines d’avril ») et la pression des lisboètes. Avec la chute de Marcelo Caetano sont ainsi venues les promesses de la fin des guerres coloniales et le rapatriement des soldats ; de la tenue d’élections libres et transparentes ; de la mise en place d’un État de droit respectueux des libertés individuelles et l’espoir d’une amélioration rapide des conditions de vie de la population. Dès cet instant inaugural, un gouvernement provisoire d’union, la Junta de Salvação Nacional (la Junte de Salut National – JSN), prend les commandes de l’État, les libertés sont proclamées, les partis politiques à nouveau autorisés, y compris le Parti communiste portugais (PCP). Des élections libres sont d’emblée programmées pour l’année 1975 afin de désigner une assemblée nationale constituante qui devra procéder à la rédaction d’une constitution fondant un régime parlementaire libéral dans un cadre républicain. Dans cette ère qui commence, la volonté de « faire justice » est apparue comme une exigence. La transition démocratique portugaise a, depuis, été souvent présentée comme un modèle à l’usage des pays d’Europe centrale, d’Amérique latine ou des pays des « Révolutions arabes » à l’heure d’engager leur propre processus de démocratisation. Ainsi, lundi 10 décembre 2012, le président de l’Assemblée Nationale Constituante tunisienne, Mustapha Ben Jaafar déclarait à l’ouverture d’une conférence sur la transition démocratique que la Tunisie devait s’inspirer de l’expérience de transition démocratique portugaise, le pays ayant à la fois réussi à « transiter » de la dictature à la démocratie et de la guerre vers la paix. Toutefois, le désir de solder les comptes avec l’ancien régime dictatorial répondait-il vraiment à ce que l’on qualifie depuis les années 1990 de « justice transitionnelle » ?

Le Secrétariat général des Nations-Unies comprend la notion de « justice transitionnelle » (JT) comme une exigence universelle c’est-à-dire applicable à toute société et tout contexte de conflit armé ou sortie de crise. Elle se définit comme « l’éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue de rétablir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation. Peuvent figurer au nombre de ces processus des mécanismes tant judiciaires que non judiciaires, avec (le cas échéant) une intervention plus ou moins importante de la communauté internationale, et des poursuites engagées contre des individus, des indemnisations, des enquêtes visant à établir la vérité, une réforme des institutions, des contrôles et des révocations, ou une combinaison de ces mesures »(1). Il s’agit, en fait, d’une réponse globale (juridique, politique, psychologique et...