Le partage de l’Afrique à Berlin ? La conférence de Berlin à l’épreuve de l’historiographie des sociétés coloniales - par Anthony Guyon

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Le jalon du thème 3 de Première : « Pour se partager des territoires : la conférence de Berlin et le partage de l’Afrique » amène à nuancer l’idée d’une colonisation imposée depuis l’Europe et sans marge de négociation à l’échelle locale.

Par Anthony Guyon [1].

La conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885) apparaît comme un événement majeur des relations internationales du second XIXe siècle. Révélatrice de la poussée du mouvement des nationalités et d’une nouvelle forme de colonisation, cette conférence est perçue comme une étape clé de la répartition des sphères d’influence en Afrique. Pour autant, aucun des belligérants n’y envoya d’acteur majeur et la plupart du temps les négociations n’impliquèrent que les ambassadeurs. Il convient donc de nuancer l’idée de « partage de l’Afrique ». En effet, la conférence réunissait quatorze acteurs plus ou moins rivaux dont chacun avançait avec des objectifs différents et n’accordait au continent ni la même fonction, ni le même degré d’importance. Enfin, conforter l’idée d’un partage serait nier tous les apports historiographiques des deux dernières décennies insistant sur le gouffre entre les décisions prises en métropole et leur application sur le terrain. Une négociation constante des élites locales africaines avec les autorités européennes constituait déjà le cœur de nombreuses sociétés coloniales.

Une nouvelle phase de la colonisation

Les années 1870-1880 ouvrirent de nouvelles opportunités sur un continent qui jusqu’ici intéressait essentiellement les Britanniques. La découverte de diamants dans le Transvaal, puis d’or et de cuivre, attira des aventuriers en quête de fortune en Afrique. L’ère industrielle ouvrit aussi de nouvelles possibilités et des projets plus ou moins téméraires émergèrent, tel celui d’un chemin de fer entre l’Algérie et la boucle du Niger pensé par l’ingénieur Adolphe Duponchel. À cela, la France superposa l’idée d’une nouvelle forme de colonisation, différente de la conquête militaire et selon laquelle les « peuples supérieurs » auraient le devoir de civiliser les peuples africains et asiatiques comme l’expliqua Jules Ferry dans son discours de juillet 1885.
Les explorations furent également aux origines de la conférence. Au milieu du XIXe siècle, les explorateurs, tels Burton et Speke, aspiraient à découvrir les sources du Nil. Les années 1870 conduisirent donc davantage ces hommes, à l’image de David Livingston, vers le bassin du Congo, avant de laisser la place à des explorations plus militaires dans les années 1880, pour relier des territoires séparés. Les rivalités pour le Congo imposèrent alors une rencontre entre les puissances coloniales.

Le déroulement

La conférence de Berlin doit davantage être vue comme la volonté d’établir des règles pour les futures acquisitions territoriales que comme un partage immédiat du continent. D’un côté, la naissance de l’Italie et de l’Allemagne propulsa deux nouveaux acteurs sur le théâtre africain. D’un autre côté, les Européens commençaient à pénétrer l’intérieur des territoires africains et y rencontraient de plus en plus de résistance. Ce fut donc le chancelier Otto von Bismarck qui prit l’initiative de réunir les belligérants à Berlin afin de trouver un terrain d’entente. Les acquisitions avaient déjà commencé avec le protectorat imposé par la France en Tunisie (1881 et 1883), puis l’occupation de l’Égypte par les Britanniques. Il s’agissait alors d’assurer le contrôle du canal de Suez, tout en redressant les finances de ces anciennes provinces ottomanes.
Se déroulant du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, la conférence réunit quatorze membres, dont l’Empire ottoman qui disposait de plusieurs provinces en Afrique du Nord, mais aussi l’Empire russe et les États-Unis aux côtés des puissances européennes. Trois éléments majeurs ressortirent alors de la conférence. Tout d’abord, l’affirmation de la liberté de commerce sur les fleuves majeurs comme le Niger et le Congo ; puis, l’enracinement du principe des sphères d’influence pour la répartition des territoires entre les puissances invitées ; enfin, Léopold II, le roi des Belges, mena une série d’accords binationaux afin de se faire reconnaître la création de l’État du Congo. Le Congo devint un bien personnel du roi puisque le Parlement belge s’était opposé à la colonisation d’un territoire jusqu’ici peu exploré. Le système des sphères d’influence devait permettre, quant à lui, le partage de l’Afrique et éviter les conflits entre les puissances colonisatrices.

Repenser la conférence

Il convient de prendre un peu de distance avec ces éléments bien connus. S’il paraît indéniable que la conférence de Berlin renforça le contrôle des Européens sur le continent, elle n’empêcha pas les rivalités entre Européens de persister et la violence à l’intérieur du continent de franchir un seuil, comme en témoigne le génocide des Herero et Nama (1904—1908) par les Allemands. Par ailleurs, l’appropriation d’un territoire dans les colonies ne revêtait pas le même sens qu’en Europe puisque le contrôle demeurait rarement complet. Cette domination impliquait des alliances locales et des négociations sans lesquelles les Européens ne pouvaient parvenir à une administration efficiente des territoires concernés.
Pour la première fois, une réunion au sommet entre Européens portait exclusivement sur l’Afrique. Si l’idée de partage doit être relativisée au moment de la conférence, celui-ci se mit en place entre 1885 et 1900. En effet, au début du XXe siècle, la majorité des territoires africains furent appropriés par les Européens, même si certains États maintinrent leur indépendance tels le Libéria et surtout l’Éthiopie où l’empereur Ménélik mit sur pied une armée de 100 000 hommes qui parvint à battre l’armée italienne à Adoua en 1896. Cette histoire parfaitement connue nous invite surtout à changer d’échelle pour repartir des territoires et acteurs locaux. La conférence de Berlin et la bataille d’Adoua n’avaient en effet guère de sens pour la majorité des peuples africains. Les Européens n’ont jamais disposé des moyens militaires et administratifs pour conquérir l’ensemble de l’Afrique. Ensuite, les colonies n’étaient pas des déserts à modeler selon des volontés européennes. Ce fut donc la négociation qui l’emporta à l’échelle des plus petites unités administratives.
Il est donc plus important que jamais de sortir de schémas éculés reposant sur une surévaluation de la conférence de Berlin. La société coloniale apparaît comme un monde d’hybridités : si certains ont rejeté le modèle européen, d’autres s’en sont accommodés, et la majorité l’ont recomposé, puis réinterprété au mieux, selon leurs intérêts.

Transcription pédagogique

Le risque de l’étude de ce jalon serait de retomber dans une vision binaire et manichéenne ne correspondant en rien aux sociétés coloniales où prédominait la « grammaire de la différence » (Frederick Cooper, Ann-Laura-Stoler). Ainsi, si les traditionnelles cartes et caricatures présentant le partage demeurent incontournables, il serait intéressant de les nuancer en repartant des acteurs locaux pour montrer que la théorie adoptée à Berlin fut, comme toutes les décisions métropolitaines, adaptée aux réalités locales. L’aspect le plus intéressant sera de montrer que ce parfait schéma théorique excluant les Africains de la négociation ne pouvait fonctionner sans passer à un moment ou un autre par les acteurs locaux.
Dans une perspective pleinement géopolitique et profitant de la prochaine réédition de l’excellent livre de Michel Foucher, il convient de rappeler l’artificialité des frontières dessinées entre 1885 et 1910 et progressivement adoptées par les Africains. Les frontières africaines se sont superposées sur certains tronçons à différents systèmes d’allégeance et pratiques pastorales. Les colonisateurs ont donc dû tenir compte des pratiques locales. Par exemple, quand l’usage communautaire s’appliquait à un puits situé sur la ligne frontière, il restait accessible aux populations vivant de chaque côté du tracé théorique. Ces frontières d’Afrique devenues progressivement frontières africaines et ces obstacles devenus ressources témoignent de la nécessité de repartir des Afriques et des Africains pour comprendre le continent, y compris pendant la période coloniale.

Bibliographie :

Michel FOUCHER, Frontières d’Afrique. Pour en finir avec un mythe, Paris, CNRS Éditions, 2014 (nouvelle édition à paraître en septembre 2020).

Frederick COOPER, Ann-Laura STOLER, Repenser le colonialisme, Paris, Payot, 2013.

Isabelle SURUN, François-Xavier FAUVELLE (dir.), Atlas historique de l’Afrique, Paris, Autrement, 2019..

François-Xavier FAUVELLE, « Leçons de l’histoire de l’Afrique », Leçon inaugurale au Collège de France, le 3 octobre 2019..

Illustration
Bismarck partage le « gâteau » Afrique - Caricature parue dans L’Illustration en 1885.

© Anthony Guyon, Historiens & Géographes, 12/05/2020, tous droits réservés.

Notes

[1Enseignant agrégé en lycée et à Sciences-Po Paris. Anthony Guyon a rédigé sa thèse sur les tirailleurs sénégalais entre 1919 et 1940. Membre de l’équipe de rédaction de Nonfiction.fr, il contribue à l’écriture de manuels de spécialité HGGSP.