ÉDITORIAL : La chaîne et le maillon Historiens & Géographes n° 460 (parution le 30/11/2022)

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Par Franck Collard. [1]

La chaîne et le maillon.

Temps douloureux du souvenir de l’abominable assassinat de Conflans, période éprouvante du procès du massacre islamiste de Nice, ces mois d’automne viennent aussi rappeler le sacrifice de la jeunesse du monde voici un peu plus d’un siècle alors que la guerre sévit de nouveau en Europe dans toute sa dureté. Dans leur douceur suspecte, ces jours automnaux rappellent aussi l’évidence d’un réchauffement climatique causé par l’hybris productiviste et consumériste que l’Occident a imposé à la planète, sacrifiée à la loi prédatrice du profit immédiat. Et que trouve à dire un 11 novembre sur une matinale de radio périphérique une Secrétaire d’État à demi rattachée au ministère de l’Éducation nationale ? Que l’augmentation – au demeurant avérée mais aux facteurs complexes – des atteintes à la laïcité aurait à voir avec les « démissions de la chaîne éducative ».

Le maillon affaibli

Nous autres enseignants d’histoire et de géographie, qui sommes en charge de la majeure partie des enseignements formant l’esprit civique et l’esprit critique, nous qui sommes le maillon tellement en tension entre les familles et la hiérarchie, aurions-nous donc failli ? Les hommages convenus, pour ne pas dire mécaniques, que la membre du gouvernement s’est empressée d’adresser au corps professoral à la suite de sa sortie radiophonique n’enlèvent pas à cette impudente imputation son caractère totalement déplacé. Si démission il y a pour expliquer un phénomène indubitablement préoccupant – n’en déplaise à ceux qui, sur ce sujet, victimes d’une soudaine perte de vigilance, regardent systématiquement ailleurs –, elle n’est pas là où la place l’analyse si inspirée de Madame la Secrétaire d’État. Le bout parental de la chaîne éducative ne tire plus depuis bien longtemps dans la même direction que l’École et la « co-éducation » prônée dans les milieux éclairés n’a abouti jusqu’ici qu’à l’ingérence croissante des parents d’élèves dans des domaines de contenu d’enseignement ou d’évaluation que rien ne les autorise à investir. À cet égard, le passage en contrôle continu d’une partie du baccalauréat n’a pas peu contribué à accentuer le phénomène de pression de certaines familles sur la notation, affaiblissant ainsi un peu plus l’autorité professorale déjà mise à mal par la rectification subreptice de certaines notes du dernier baccalauréat. Le maillon enseignant de la chaîne éducative souffre aussi des contestations communautaristes ou obscurantistes assorties de menaces odieuses dont l’actualité, malheureusement, présente des cas fort significatifs à Grand Quevilly ou à Montauban. Qui, à l’autre bout de la chaîne éducative, a longtemps failli à reconnaître et à traiter ces manifestations d’intimidation et d’irrespect ? Certes, après les événements effroyables que l’on sait, l’Institution a fini par réagir de différentes façons et le récent plan ministériel de prévention contre les atteintes à la laïcité va dans le bon sens, même s’il reste encore de nombreuses zones floues. Les fermes déclarations du ministre venant en appui au monde enseignant dont il est lui-même issu, son intention sincère de restaurer l’autorité des maîtres, son désir d’une communication de proximité, quoi qu’on pense de la forme, sont à saluer. Mais le refus de la rue de Grenelle de revenir sur des réformes néfastes au lycée (avec un bac qui reste problématique à maints égards), en LP (où d’autres projets vont accentuer le sacrifice de la formation générale), et dans la formation et le recrutement des nouveaux professeurs, ainsi que les projets de réforme du collège conçus pour l’instant en dehors des associations disciplinaires, n’œuvrent pas à la consolidation du maillon professoral de la chaîne éducative.

Maillon si abimé que, comme vient de l’indiquer le prolongement des dates d’inscription aux concours, de moins en moins de jeunes gens envisagent de rejoindre le métier. Des études universitaires de plus en plus difficiles à mener, un master MEEF organisé en dépit du bon sens, un concours du Capes diluant toujours davantage les savoirs disciplinaires et empruntant des éléments aux méthodes d’embauche des managers du privé (un « club des managers » existe du reste dans une académie francilienne), des conditions matérielles et morales de travail très âpres en début de carrière, une mobilité réduite ensuite, une contractualisation pointilleuse des missions supplémentaires à remplir, une fin de carrière sans cesse repoussée, on ne peut pas trouver meilleurs agents pour corroder le chainon central du système scolaire et éducatif. Le marché n’attend que sa rupture pour jeter son dévolu sur l’immense champ d’action lucratif qu’est l’École. Ce n’est pas en substituant aux services du ministère des associations censées aider les professeurs débutants ou en laissant des officines payantes apprendre aux élèves ce qui n’a pas pu être acquis lors de la scolarité gratuite, faute d’effectifs raisonnables et d’horaires suffisants, que les choses vont s’arranger. Le mal est ancien et profond. Il résulte assurément de démissions successives dont, loin d’être comptables, les professeurs ont été et sont les premières victimes, entre le marteau et l’enclume.

La forge des solidarités

À ces constats ressassés hélas de livraison en livraison de la revue Historiens & Géographes parce que le changement tant vanté va toujours vers du pire quand les pesanteurs du système le permettent, il convient d’opposer des motifs de ne pas désespérer. L’action associative en est un, puissant. Une des raisons d’être de l’APHG est de renforcer la solidarité professionnelle, en cultivant l’amour du métier si fantastique qu’est celui de professeur, et de mettre en relief la fierté de l’exercer comme spécialistes de disciplines cardinales et passionnantes. Sans vouloir reprendre le slogan d’un vénérable établissement financier, la finalité fondamentale de l’association, c’est d’être utile. Utile à l’exercice de la profession par la production de ressources de plus en plus diversifiées, par la diffusion d’informations scientifiques, pédagogiques et professionnelles sur des supports variés, par le port de la parole des collègues aux plus hauts responsables (après son cabinet, début septembre, Monsieur le Ministre a longuement reçu en personne le jour même de la rédaction de cet éditorial une délégation de l’APHG), utile encore par l’ouverture aux idées neuves en matière didactique, utile aussi par l’établissement et l’entretien de liens de confraternité qui font se sentir moins seul et moins démuni face aux défis sans cesse grandissants de la formation des jeunes esprits. Les rendez-vous traditionnels de l’automne, à St-Dié, à Blois, à l’IMA ont occasionné cette année encore des moments chaleureux et intenses de réflexions sur nos disciplines, de partage des savoirs et des expériences, de rencontres donnant aux acteurs de l’association la satisfaction des remerciements formulés par beaucoup de celles et ceux qu’ils croisent. Établir des liens qui libèrent, pour reprendre cette fois le nom d’un éditeur militant, c’est-à-dire qui donnent confiance et rendent audacieux, voilà un autre but de l’APHG.

Une illustration de cette démarche est son action inlassable à destination des candidats au Capes et à l’Agrégation. Bibliographies, journées d’étude, publications, podcasts visent à leur faciliter la tâche. Une autre illustration est la fondation du Prix Samuel-Paty et sa remise à la suite d’un premier concours marqué par le nombre important des classes inscrites (de collège seulement en 2022) et par la qualité des productions distinguées. Honorée de la présence de Pap N’Diaye dont le discours est reproduit, avec son aimable autorisation, dans les colonnes de ce n° 460, la cérémonie très émouvante de la Sorbonne, le 15 octobre dernier, est venue couronner un projet magistralement mené, au prix de beaucoup d’investissement y compris émotionnel, par J. Alazard et Ch. Guimonnet dans la perspective d’entretenir la mémoire de notre collègue sauvagement tué mais aussi de montrer la voie de la résilience par la réflexion, l’intelligence et la créativité d’élèves portés à leur point d’excellence par des enseignants très impliqués. Consacrée à la désinformation par les réseaux sociaux, cette plaie qui menace les jeunes esprits encore plus que les autres et qui n’est pas étrangère à l’acte affreux du 16 octobre 2020, la seconde saison du Prix s’ouvrira aux lycéens. Les intentions d’inscription en forte hausse annoncent un succès d’ampleur. La chaîne éducative s’orne de ce maillon forgé par l’APHG. Soyons en fiers, dans la modestie et la gravité qu’imposent les circonstances de naissance de cette initiative.

Renforcer les concaténations

Modestie qu’impose aussi l’état de nos forces. Certes la visibilité de notre association a considérablement progressé. Les Cafés démultipliés lui valent beaucoup d’audience et de reconnaissance parce qu’ils permettent une respiration intellectuelle salutaire dans la lourdeur des tâches à accomplir. Certes, des liens se créent encore et toujours avec de nouveaux partenaires, l’INED par exemple, pour ne citer que cet Institut de référence. Mais ne nous éblouissons pas si vite. Grâce au travail très minutieux de la trésorerie nationale, nous disposons d’une vision fine de la santé de l’APHG et de la revue qui en émane. Or la situation a cessé de s’améliorer comme c’était le cas depuis quelques années. Un peu moins d’adhérents, même si le rajeunissement de ceux-ci constitue une bonne nouvelle et si le sang neuf apporté chaque année représente des effectifs de plusieurs centaines de personnes. Un peu moins d’abonnés à la revue, malgré le bel effort fait par certaines Régionales à destination des CDI des établissements scolaires et en dépit de la qualité sans cesse améliorée de son contenu, grâce au labeur infatigable du rédacteur en chef et aux nombreux contributeurs jeunes ou chevronnés. Ce 460e numéro très riche et très varié aborde une multitude de thèmes inspirants et utiles. Mais le compte n’y est pas, d’autant que le coût de fabrication a subi des hausses vertigineuses.

C’est pourquoi, une fois encore, l’auteur de ces lignes exhorte les lectrices et les lecteurs à renforcer les liens associatifs, à les entretenir, à militer activement, à s’engager hardiment en promouvant notamment l’acquisition de la revue auprès des collèges et des lycées trop nombreux à ne pas ou plus la recevoir, en faisant connaître nos ressources aux nouveaux professeurs, en acceptant aussi de prendre, malgré tout le poids d’obligations professionnelles sans cesse alourdies, des responsabilités au sein des Régionales ou dans les instances nationales. Le renouvellement du Conseil de Gestion puis celui du Bureau National requièrent du sang neuf. C’est en constituant chacune et chacun les maillons solides de notre chaîne associative que nous ferons vivre et rayonner notre belle APHG.

Montrouge, le 14 novembre 2022

Hommage à André ZWEYACKER

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) a appris, le 5 octobre dernier, la disparition à l’âge de 96 ans, de l’inspecteur général honoraire André Zweyacker. Instituteur, agrégé d’histoire puis inspecteur général, il fut un collaborateur historique de Louis François, auquel il rendit hommage en 2002 dans les colonnes d’Historiens & Géographes. Il lui succéda à la tête de la Fédération Européenne des Associations et Clubs UNESCO, entre 1979 et 1997.

Acteur engagé et militant infatigable de la cause de l’éducation, en France comme à l’international, André Zweyacker était investi dans de très nombreuses associations et il était un adhérent fidèle de l’APHG, qui s’incline devant sa mémoire. Elle adresse à sa famille ses condoléances attristées. La revue Historiens & Géographes lui rendra hommage dans un prochain numéro.

Les obsèques d’André Zweyacker ont eu lieu le 12 octobre à Vallereuil (Dordogne).

Marc CHARBONNIER
Secrétaire général de l’APHG
Rédacteur en chef de la revue Historiens & Géographes

Sommaire en ligne du n° 460 de la revue Historiens & Géographes

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 30 novembre 2022. Mise en ligne le 14 décembre 2022.

Notes

[1Président national de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie - APHG. Professeur en Histoire médiévale à l’université de Paris-Nanterre.