ÉDITORIAL : SE RETROUVER Historiens & Géographes n° 463 (parution en août 2023)

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SE RETROUVER

Par Joëlle ALAZARD [1]

L’APHG vous souhaite une agréable rentrée et se réjouit de vous préparer un bel automne, chaleureux, pédagogique et éclairé : de l’accueil des stagiaires à la reprise de l’opération « Coup de pouce » pour nos adhérents préparant l’agrégation interne, l’association restera plus que jamais au service des enseignants. Les rendez-vous qui nous rassemblent et nous consolident, tant scientifiquement que dans notre identité professionnelle, s’annoncent particulièrement nombreux. Qu’il s’agisse des cafés virtuels de l’association, des conférences et journées d’étude, du festival international de géographie de Saint-Dié, des Rendez-vous de l’Histoire de Blois ou bien sûr de nos « agoras » organisées, cette année, autour du « Patrimoine en Nord » [2], les occasions de nous retrouver ne manqueront pas. Dans un contexte où le ministère minore, trop souvent, les urgences du terrain, et où nombre de journalistes et de parents dénigrent le métier, ces rendez-vous s’avèrent particulièrement précieux pour prendre de la hauteur, réaffirmer nos missions, nos valeurs et nos attentes… et pour nous retrouver.

LE POISON DE LA DIVISION

« Il nous faut un cogneur » : la phrase, laissant augurer un changement de style, rend songeur. C’est ainsi qu’Elisabeth Borne aurait justifié à Pap Ndiaye son départ au profit de Gabriel Attal, le 20 juillet dernier (« Le calvaire solitaire de Pap Ndiaye », Le Monde, 4 août 2023 [3]). Départ qui retentit comme une victoire de l’extrême-droite, tout en sonnant définitivement le glas de la chimérique tentative de réconciliation de l’Elysée avec les enseignants. Le « pacte » mis en place par le ministre historien, loin de satisfaire les attentes, a en effet suscité, d’emblée, une large hostilité. Comment la « revalorisation historique » promise par le candidat-président, entre les deux tours, a-t-elle pu se muer en un très sarkozien « travailler plus pour gagner plus » ?

On nous objectera que l’augmentation est là. Certes… Mais comment se contenter de cette obole compte tenu de la longue perte du pouvoir d’achat des enseignants, aggravée par le taux d’inflation de ces deux dernières années ? [4] La promesse des 10% d’augmentation formulée par le candidat-président, entre les deux tours, est loin d’être tenue. Conditionner la hausse des salaires des enseignants à l’acceptation d’heures et de missions supplémentaires traduit un mépris total pour l’investissement et la charge de travail de ces derniers : travaillant plus de 43h par semaine [5] en moyenne, nous sommes sans doute les seuls fonctionnaires à ne jamais avoir bénéficié ni de la réduction du temps de travail, ni d’une revalorisation honnête.

Bien que les syndicats appellent à ne pas accepter le pacte, certains collègues seront cependant volontaires. Comment en vouloir à ceux, en situation de fragilité financière, qui le signeront, ou qui y trouveront un moyen de mieux rémunérer ce qu’ils assumaient déjà ? À celles et ceux qui remboursent un emprunt immobilier, financent les études de leurs enfants ou la prise en charge de leurs parents ? Le pacte, poison de division, altérera les relations en salle des professeurs et compliquera les rapports avec nos directions ; il détériorera le climat scolaire pourtant essentiel à la cohésion de la communauté éducative, elle-même fondamentale pour la prévention et l’endiguement des violences.

FACE AUX URGENCES DU RECRUTEMENT… RIDEAU DE FUMÉE ET RUSTINES DE « COM’ »

Dans ce contexte, les décrets publiés les 9 et 12 août, organisant la mise en place de la « continuité pédagogique » des établissements à la rentrée, confirment les craintes apparues à la fin du printemps : les enseignants signataires du pacte devront accepter des créneaux d’astreinte pour les remplacements de courte durée tandis que les personnels de direction pourront confier à des assistants d’éducation (AED) la prise en charge de séquences pédagogiques numériques préparées par le CNED. Pour tenter de satisfaire à l’engagement présidentiel du 24 juillet dernier, « un professeur devant chaque classe », il y aura donc, nuance, un adulte devant chaque classe : habile écran de fumée pour les parents, terrible négation supplémentaire de la spécificité du métier d’enseignant.

Sur ces remplacements de courte durée devenus l’abcès de fixation de journalistes et de parents exaspérés, nourrissant tous les stéréotypes contre le prétendu « absentéisme des enseignants », on aimerait rappeler que les heures perdues – souvent à cause d’une autre obligation professionnelle ! - ne représentent qu’une minorité des cours non assurés [6]… Et qu’il y aurait bien des solutions simples à apporter pour notre profession, moins absentéiste que les autres salariés de la fonction publique ou même du privé : si l’on prend le seul exemple du lycée, le maintien des épreuves de spécialité en mars, au mépris de tous les avertissements et préconisations des associations et des syndicats, a par exemple fait perdre, selon les syndicats enseignants, plus d’un million d’heures. Quant à l’affectation des TZR (titulaires remplaçants pour les étudiants qui liront ce texte), elle connaît bien souvent des retards en début d’année, laissant des classes sans professeur durant une période particulièrement stratégique de la scolarité.

Restent les absences de longue durée. Pour les non-enseignants qui nous lisent, clarifions ce que nous appelons ainsi : il s’agit des absences liées à des accidents, à des congés maternité ou à ce que l’on appelle pudiquement les « affections de longue durée » - qui explosent chez les enseignants comme pour toutes les catégories professionnelles [7]. Ces absences constituent le problème le plus saillant pour nos élèves. On peut jeter un voile pudique sur celles-ci pour se concentrer sur le problème des remplacements de courte durée ; on peut aussi sauter sur sa chaise comme un cabri en répétant « Remplacement ! Remplacement ! Remplacement ! » : le problème restera insoluble tant que les vocations pour le professorat continueront à diminuer.

C’est cet étiage, fort préoccupant, qui constitue aujourd’hui l’urgence des urgences. En continuant à faire appel à des vacataires que le métier éprouve particulièrement faute de formation et d’accompagnement, c’est tout notre système éducatif que nous affaiblissons… Les campagnes de communication, les clips « Un professeur, ça change la vie pour toute la vie », c’est joli, rafraichissant, sans doute enregistré à peu de frais au ministère, bref : on aime bien (pour une fois qu’on nous flatte !). Avouons néanmoins que ce petit dispositif de com’ ressemble davantage à une modeste rustine qu’à un grand plan ambitieux de recrutement. Pour rendre le métier plus attractif, rien ne remplacera un salaire valorisant et la considération retrouvée pour le métier. Cela nécessiterait de pouvoir trouver davantage d’appui auprès de nos hiérarchies dans les situations difficiles, mais surtout la fin de ce que l’on appelle, abominablement, le « prof bashing » dans les médias ou la classe politique. Quel gouvernement aura le courage de redessiner les contours du métier, de redéfinir les missions et les tâches d’un professeur, en cessant d’empiler les mesures et de semer la confusion ? En attendant celui-ci, les collègues de lycée disposeront-ils dès la rentrée d’un calendrier précis de leur année pour planifier leur travail et celui des élèves ? Qu’en sera-t-il des ajustements annoncés en juin pour les épreuves de spécialité, passées l’an dernier en mars ? Si l’absence d’anticipation n’est pas une fatalité, nos urgences enseignantes (maîtriser son calendrier, travailler avec des équipes pédagogiques stables et formées d’experts) ne sont que trop rarement prises en considération. La situation est encore plus difficile en lycée professionnel, où les incertitudes sur les contenus comme sur l’avenir des collègues demeurent préoccupantes [8].

REJOIGNEZ-NOUS POUR NOS NOMBREUX RENDEZ-VOUS DE L’AUTOMNE

Dans un contexte professionnel rendu difficile par l’alourdissement de nos charges, les atteintes à la laïcité, les multiples traumatismes des années passées, notre association maintient son indépendance et œuvre sans relâche à la production de ressources : plus de 500 précieuses « Fenêtres sur cours » sont ainsi disponibles sur le site ; les cafés virtuels, ouverts à tous sur inscription, peuvent être (ré)écoutés dans la partie adhérents du site, où se trouvent aussi des séquences pédagogiques. Ancrés dans les différentes académies où nous travaillons avec les universités, les archives, les musées…, nous avons plaisir à nous retrouver fréquemment pour des évènements scientifiques qui permettent à des enseignants issus de tous les horizons, du primaire au supérieur, de se côtoyer et de nouer de solides relations amicales.

Pour les rendez-vous nationaux, notre agenda sera particulièrement chargé en ces mois de rentrée. En effet, au-delà des grandes fêtes annuelles du Festival de Saint-Dié (du 29 septembre au 1er octobre), et des Rendez-vous de l’Histoire de Blois (4- 8 octobre), nous vous espérons nombreux pour les Agoras organisées par la dynamique équipe de la plus septentrionale de nos régionales ; les interventions et les visites seront prises en charge par d’excellents collègues qui ne manqueront pas de nous faire découvrir, avec chaleur et générosité, ce riche « Patrimoine en Nord » (testé et approuvé !). Que ceux qui n’osent pas venir ou craignent d’être isolés pour ces XIIIe Agoras nous contactent : ces journées, essentielles pour l’association, constituent de formidables moments de découverte et de partage ponctués par de nombreux interludes festifs… Ne vous en privez pas et (re)découvrez avec nous les Flandres du 24 au 28 octobre 2023 !

L’automne sera aussi marqué par deux grandes journées d’étude mises en place par le national : la première, plus particulièrement destinée aux étudiants préparant le CAPES et les agrégations, se déroulera le samedi 14 octobre à l’université de Paris Nanterre. Concoctée par notre ancien Président Franck Collard que nous remercions pour cet événement prometteur, elle sera consacrée à la nouvelle question d’histoire médiévale « Église, société et pouvoirs dans la chrétienté latine, 910-1274 ». La seconde, aussi stimulante, se déroulera à la Sorbonne, le samedi 18 novembre ; confiée à Côme Simien, que nous remercions pour sa disponibilité et son efficacité, elle s’intitulera « Quoi de neuf sur la Révolution ? » et n’oubliera pas les khâgneux qui planchent, cette année, sur « L’Europe et la Révolution, 1789-1799 ».

Que les amoureux de la géographie ne se désespèrent pas : une journée consacrée au changement climatique suivra durant l’hiver ; la saison froide sera également l’occasion d’une grande journée d’étude montée en partenariat avec le CEMA (« Information et désinformation en temps de guerre ») à l’École militaire. Une dernière, imaginée avec nos partenaires de l’excellente association « Parlons démocratie », traitera d’une autre question primordiale, celle de « L’état de la démocratie en France ». Informations à suivre sur le site, par l’infolettre et les réseaux sociaux !

Bien sûr, l’automne sera aussi marqué, le 14 octobre prochain, par la remise du prix Samuel-Paty aux classes lauréates de l’édition 2023 du concours. Que le rectorat de Paris, qui nous permet d’organiser la cérémonie dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, soit vivement remercié pour sa bienveillance et son soutien technique très précieux. Comme vous le verrez bientôt sur notre site, les travaux fournis par les classes ont été de belle qualité ; les objectifs pédagogiques et cognitifs fixés par le jury du concours, en l’honneur de notre collègue assassiné, ont été pleinement atteints.

En espérant que ce numéro de la revue, magistralement dirigé par Philippe Prudent, satisfera vos attentes et en remerciant tous les contributeurs de cette nouvelle livraison, dont Christophe Léon pour son dossier consacré au FIG, j’aimerais achever cet éditorial en témoignant de ma profonde gratitude à l’égard de tous les membres du bureau national : merci donc à François Da Rocha Carneiro, Christine Guimonnet, Philippe Prudent, Fabien Salesse, Dalila Chalabi et Elena Pavel qui, très sollicités cet été par nos différents chantiers en cours, ont œuvré avec bonne humeur et efficacité. Si Napoléon vous avait eus avec lui, nul doute qu’il serait allé jusqu’à Vladivostok ! C’est une chance et un plaisir chaque jour renouvelé de travailler avec vous, au service de tous les étudiants et enseignants soucieux d’apprendre pour mieux transmettre.

Veules-les-Roses, le 15 août 2023

Sommaire en ligne du n° 463 de la revue Historiens & Géographes

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