Dix questions à Pierre-Emmanuel Guigo, biographe de Michel Rocard (1930-2016)

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Par Joëlle Alazard. [1]

Pierre-Emmanuel Guigo, MCF en histoire contemporaine à l’Université de Paris-Est Créteil [2], signe la première biographie posthume de Michel Rocard aux éditions Perrin. De la jeunesse aux derniers jours de celui qui fut Premier ministre mais aussi plusieurs fois ministre, député ou encore sénateur, l’exploitation minutieuse d’archives souvent inédites et personnelles (carnets, courriers...) permet de retracer avec intelligence la vie et les engagements d’une éminente figure de la Ve République. Tout en discernant l’influence et le rôle des acteurs du premier cercle du célèbre maire de Conflans-Ste-Honorine, ce patient travail revisite, plus largement, l’histoire du parti socialiste, de ses différentes sensibilités, de ses tensions et de ses évolutions. L’ouvrage, qui ne manquera pas d’intéresser étudiants et collègues curieux de l’histoire de la gauche en France, nuance également la filiation mendésiste et les relations complexes de Michel Rocard avec celui qui contrecarra ses ambitions présidentielles, François Mitterrand.

1. Du militant contestataire et révolutionnaire au ministre puis Premier ministre réformiste social-démocrate, la trajectoire politique de Michel Rocard a considérablement évolué : comment saisir l’unité de ce socialiste, énarque et Inspecteur des finances issu du PSU ?

Un parcours politique, long de soixante ans est rarement linéaire. Le plus curieux est effectivement le passage en peu de temps (entre 1973 et 1974) d’un discours révolutionnaire au réformisme social-démocrate. Cette évolution (qui n’est d’ailleurs pas vraiment perçue par l’opinion) lui a d’ailleurs fait quelques ennemis, notamment au PSU, pourtant son parti d’origine qu’il a dirigé de 1967 à 1973. A y regarder de plus près, on voit toutefois que l’engagement révolutionnaire est très épisodique, lié à l’ébullition post-68 à un moment où le PSU se transforme et sa base change complètement. Michel Rocard gauchise son discours pour pouvoir conserver la tête du parti et rester fidèle aux idées de 68. Son engagement qui précède (aux côtés d’Alain Savary notamment, puis de Pierre Mendès France) l’inscrit déjà dans la social-démocratie et le réformisme. Plus qu’une rupture, c’est donc en 1974 un retour à son positionnement politique d’origine, après la parenthèse gauchiste. La révolution n’était d’ailleurs présente que dans le discours, et encore celui des congrès du parti. En campagne nationale, comme pour la présidentielle de 1969, l’argumentaire était largement édulcoré.

2. Le rapport que Michel Rocard rédigea sur les camps de regroupement en Algérie fut un élément déclencheur de son engagement. Pouvons-nous revenir brièvement sur celui-ci et en souligner les enjeux ?

Michel Rocard est envoyé en 1959 comme jeune énarque en Algérie. Sur place son ami Jacques Bugnicourt l’informe des conditions inacceptables dans lesquelles sont parquées les populations algériennes, afin de couper le contact entre le FLN et l’arrière. Michel Rocard prend alors contact avec Paul Delouvrier qui est le délégué général du gouvernement en Algérie. Celui-ci lui confie la mission de faire un rapport secret sur ces camps organisés par l’armée. Le rapport est accablant mettant en valeur des conditions sanitaires très difficiles qui font craindre pour la vie de dizaine de milliers de paysans algériens.
Le rapport est transmis à Delouvrier, à la présidence de la République et au ministre de la Justice, Edmond Michelet, qui le fait fuiter dans la presse pour mieux saisir l’opinion. Michel Rocard est mis sur la sellette, mais ne sera finalement pas l’objet de sanctions. Ce rapport est donc une étape importante de son engagement, mais pas le point de départ qui se situe une quinzaine d’années auparavant, à la fin de la guerre lorsque Michel Rocard prend conscience de l’horreur du nazisme et décide de s’inscrire à Sciences Po, puis d’adhérer aux Etudiants socialistes. Lors de ce rapport en 1959, Michel Rocard a déjà dix ans de socialisme derrière lui et a été le dirigeant des étudiants socialistes.

3. Comment définir le « rocardisme » et à partir de quand peut-on employer ce terme ? La définition que l’on en donne, le plus souvent, n’est-elle pas née tardivement, entre 1988 et 1991, des trois ans et cinq jours passés à Matignon ?

Tout comme les mots en -isme, le rocardisme n’est pas des plus simples à manier. Il s’agit du courant incarné par Michel Rocard et des idées qu’il a pu défendre. Alain Bergounioux et Jean-François Merle se sont essayés il y a deux ans à un livre pour tenter de le définir (Le rocardisme, droit d’inventaire, Paris, Le Seuil, 2018). Plus souvent que le rocardisme, on trouve l’appellation « Deuxième Gauche » qui prend ses racines dans le discours fait par Michel Rocard au congrès de Nantes en 1977. Celui-ci évoque les deux cultures de la gauche : l’une jacobine, centralisatrice, verticale et l’autre, la deuxième gauche plus décentralisatrice, plus démocratique. C’est évidemment de celle-ci dont il se revendique et dont il trouve les racines chez Proudhon, Jaurès ou Blum. Cette deuxième gauche qui se veut très extensible au départ, va peu à peu se limiter au courant rocardien, notamment après son échec de candidature à l’élection présidentielle en 1980. Toutefois, avec l’exercice du pouvoir, on voit des traits distincts du rocardisme émerger : la recherche du compromis, le dialogue social, le rejet des coups de com.

4. Vous montrez très bien que celui qui sut jouer des médias sut aussi travailler loin d’eux (sur le dossier de la Nouvelle-Calédonie en 1988 notamment) ou qu’ils le mirent à plusieurs reprises en difficulté, voire en échec. Comment passe-t-on de « l’idylle » au discours critique sur les médias ? L’évolution du monde médiatique entraîne-t-elle un renouvellement de la réflexion démocratique de sa part ?

C’était l’interrogation principale de ma thèse que j’espère publier dans les années à venir. A mon avis le point de bascule se situe au moment de son échec à l’élection présidentielle de 1981. Il se retire de la course au profit de François Mitterrand, comme il l’avait d’ailleurs promis en 1979, au congrès de Metz. Il prend alors conscience que les médias peuvent pousser une carrière, comme ce fut le cas pour lui depuis 1969, mais ils peuvent aussi contribuer à l’échec d’une stratégie (déjà bien mal engagée). Il se fait alors beaucoup plus austère et va se refuser de manière croissante aux journalistes. A Matignon, il est l’un des Premiers ministres les moins communicants. Si on peut expliquer cette mutation par des facteurs internes, il est vrai que le paysage médiatique a aussi évolué. Les journalistes militants des années 1960 et 1970 s’effacent peu à peu au profit de nouvelles générations plus intéressées par la lutte politique que les idées, ce qui agace Michel Rocard. Enfin, le développement du divertissement lui déplaît également.

5. On rappelle très souvent que Michel Rocard était né dans une famille calviniste, qu’il fut éclaireur unioniste et que ses premiers engagements étaient liés au protestantisme. Comment cet héritage a-t-il structuré durablement son action ?

On le rappelle souvent, mais on l’explore peu. Comme si c’était une explication à tout, mais sans jamais chercher à savoir ce qu’il y fit concrètement. On trouve notamment cette clé d’analyse chez Alain Duhamel (lui-même protestant) : Rocard était protestant, ce qui explique la dualité avec Mitterrand. Point.
J’ai essayé dans ce livre d’explorer sa jeunesse grâce à des archives personnelles inédites. On comprend ainsi mieux le glissement de la religion, héritée de sa mère, vers le combat pour une société plus juste, puis le socialisme, et enfin l’agnosticisme par la suite. Le scoutisme dans lequel il fut actif très longtemps lui a en outre permis d’acquérir nombre de compétences utiles par la suite : l’art de conduire un groupe, la solidarité etc.

6. Les relations entre Michel Rocard et François Mitterrand constituent un autre fil rouge de la biographie que vous avez consacrée à celui que J.-P. Chevènement surnomma « le candidat rituel » . Comment expliquer, au-delà des rivalités liées aux ambitions présidentielles, l’impossible entente entre ces deux figures majeures du socialisme français ?

On peut les réduire à des différences de caractère qui sont réelles. François Mitterrand le littéraire, Rocard le technocrate, Mitterrand le stratège, Michel Rocard le technicien, le catholique/le protestant. Mais c’est limiter l’analyse à une interprétation psychologique un peu réductrice. François Mitterrand a travaillé avec d’autres personnalités très différentes de lui. Les parcours laissent des traces dans leurs relations à venir. Lorsque Rocard débute à peine en politique dans les années 1960, Mitterrand est déjà une personnalité nationale très connue et bientôt l’unificateur de la gauche. La guerre d’Algérie qui fut un moment clé de l’engagement de Rocard les a vu de côtés différents du conflit, François Mitterrand appliquant une politique de fermeté et de répression à l’égard des mouvements indépendantistes. Le conflit de la fin des années 1970, pour le leadership au PS scelle une inimitié désormais définitive.

7. Vous soulignez l’importance du bilan des trois années passées à Matignon, de 1988 à 1991. Alors que bon nombre de ministres avaient été imposés par François Mitterrand et que le Président reprocha à son Premier ministre son « immobilisme », les chantiers furent nombreux. Quelles sont pour vous les trois actions / réformes les plus importantes et durables ?

Effectivement ce bilan important de Michel Rocard a par la suite été un peu oublié. Lui-même l’a mal défendu, s’excusant presque de la politique menée !
Si l’on ne devait retenir que trois actions/réformes, ce serait :

  • la paix en Nouvelle-Calédonie
  • la création du RMI, dernière grande avancée sociale pour le PS des années 1980
  • la création de la CSG qui, on l’oublie trop souvent, a pour but de mettre à plat une fiscalité très complexe, et de renflouer la sécurité sociale.

8. On apprend, dans votre ouvrage, que Michel Rocard aurait aimé diriger le ministère de l’Education nationale tout en étant en poste en Matignon. Quels étaient ses projets, avant que le ministère ne soit confié à Lionel Jospin ?

Effectivement, il avait beaucoup axé sa campagne de 1988 (oui, il était à nouveau candidat pour l’Elysée, mais sans trop y croire) sur l’éducation. En tant que ministre de l’Agriculture il s’était d’ailleurs occupé de la fusion entre l’enseignement laïque agricole et l’enseignement confessionnel, le volet agricole de ce qu’aurait dû être la loi Savary en quelque sorte. Son idée était de renforcer le système éducatif pour aboutir à une plus grande égalité des chances. Il voulait aussi une meilleure formation continue pour permettre à tout un chacun de reprendre des études après avoir découvert le monde du travail. Il veut également une école où chacun participe de la prise de décision et est mieux entendu, du côté du personnel enseignant, mais aussi des élèves. C’est un peu l’autogestion à l’école. Enfin, il envisageait une revalorisation du statut enseignant, se traduisant en partie par une hausse salariale. Une fois à Matignon, l’Education restera une de ses priorités et un grand plan de rénovation est d’ailleurs adopté.

9. Comment Michel Rocard, qui n’a jamais réussi à devenir Président malgré ses multiples tentatives, est-il devenu une référence pour une partie de la classe politique française, dont bon nombre d’acteurs majeurs de ces dernières années se réclament, y compris en dehors du Parti socialiste ?

C’est la conclusion de mon livre, donc je ne veux pas tout dévoiler ! Mais finalement son échec a peut-être été sa force. Il reste toujours un espoir non accompli.
Son bilan aussi et sa popularité restent encore enviables pour beaucoup de politiques. Enfin, son entourage a été un vivier politique important. Les gouvernants ne font pas que s’en réclamer, ils en sont souvent issus. Manuel Valls a été le chef des jeunes rocardiens (Forum), ainsi qu’Olivier Faure par la suite. Edouard Philippe a lui été membre d’un autre groupe de jeunes rocardiens (Opinion). Quant à Emmanuel Macron il a beaucoup côtoyé Michel Rocard dans ses dernières années.

10. Et que reste-t-il, en 2020, du rocardisme ? Et de la « Rocardie » ?

La Rocardie a en bonne partie disparu avec la fin de la carrière nationale de Michel Rocard en 1994. Elle s’est largement dissoute par la suite dans le jospinisme (Huchon, Valls notamment). Aujourd’hui on trouve des anciens rocardiens un peu partout comme vous l’avez souligné. Benoit Hamon a lui aussi été jeune rocardien et c’est d’ailleurs ainsi qu’il a pris la tête du MJS recréé par Michel Rocard lorsque celui-ci a été éphémère Premier secrétaire du PS en 1994.
On peut également évoquer l’existence d’une association dédiée à Michel Rocard qui met en ligne des discours, vidéos, livres de Michel Rocard, publie des analyses et organise des colloques.
Quant au rocardisme, il reste une manière de gouverner par le dialogue social, en réduisant les inégalités, avec la recherche du compromis. Autant d’idéaux qui ne sont pas tout à fait périmés.

Liens :

  • Présentation du livre sur le site de l’éditeur
  • Un entretien de la fondation Jean Jaurès pour en savoir notamment plus sur les sources et la genèse du livre.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 17/08/2020. Tous droits réservés.