La bande dessinée et l’histoire, par Vincent Marie Un compte-rendu du café histoire-géo de Montpellier, organisé le 3 mars 2020

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Conférencier : Vincent Marie, professeur d’histoire-géographie au lycée Philippe Lamour, Nîmes.
Objet : Aborder la bande dessinée comme un médium privilégié pour enseigner la connaissance historique.

Le café – histoire sur la bande dessinée et l’histoire a eu lieu au Gazette café de Montpellier, le 03 mars 2020 de 18H à 19H30. Il a été organisé par la régionale de l’APHG Languedoc-Roussillon, et plus particulièrement par deux enseignants d’histoire-géographie, Dalila CHALABI et Stéphane DUPONT. Le conférencier invité était Vincent Marie, professeur agrégé d’histoire-géographie. Spécialiste de l’histoire culturelle et médiatique de la bande dessinée, il a publié des études sur Will Eisner, Jacques Tardi, Calvo, Stassen, Baudoin, Hugo Pratt et Comès. Sa thèse de doctorat portait sur « Les mystères de l’Egypte ancienne dans la bande dessinée : essai d’anthropologie iconographique » (2010). Il dirige la collection Graphein aux éditions Manuscrit et a été aussi le commissaire de nombreuses expositions sur la bande dessinée. Il est aussi réalisateur de documentaires où il explore les liens d’appartenance entre dessin et histoire : Bulles d’exil (2014) ; Là où poussent les coquelicots (2016), Bartoli le dessin pour mémoire (2019) et Nos ombres d’Algérie (en production sortie prévue 2021).

PLAN :

I- La bande dessinée comme document historique

II- La bande dessinée comme discours sur l’histoire

I. La bande dessinée, un document historique :
Comment l’historien s’empare-t-il de la bande dessinée ?
A. La bande dessinée accompagne les évolutions sociales, culturelles mais aussi politiques, économiques et esthétiques.

Première piste : La naissance de la bande dessinée américaine s’inscrit dans l’histoire culturelle des médias aux Etats-Unis.

Cf Albums et Bulles d’exil qui interrogent les liens entre BD et immigration. Les premiers dessinateurs dans les quotidiens américains sont des immigrés au début du XXe siècle qui vont constituer la BD américaine comme un genre à part entière.

  • L’un des pionniers : The Yellow kid de Richard Felton Outcault, New York Journal, Octobre, 1897 met en évidence l’art de l’ellipse et « l’art de l’invisible » c’est-à-dire qu’en tant que lecteur, on imagine l’action entre deux images. Ce qui nous intéresse en tant qu’historiens et enseignants (notamment dans l’enseignement de spécialité) c’est que ces bandes dessinées au début du siècle sont des commandes des deux grands fondateurs de la presse moderne que sont Joseph Pulitzer et Randolph Hearst. Les quotidiens américains sont très friands de ces images afin de favoriser les ventes. Par exemple, Outcault est publié dans le World et dans le New York Journal. Ces récits dessinés sont d’abord publiés dans des suppléments dominicaux pour devenir quotidiens à partir de 1907. La BD se développe dans les grands journaux américains, en lien avec les progrès de l’imprimerie. Sociologiquement, The Yellow Kid s’adresse à un public populaire (ouvrier) : les scènes se déroulent dans la rue, l’argument de chaque planche est simple pour distraire le plus grand nombre. Historiquement, la BD américaine s’inscrit dans la société de son temps.

• Deuxième piste : La BD va être aux prises avec des notions comme le protectionnisme, la censure et l’autocensure. Cf la revue d’histoire Le vingtième siècle , où Pascal Ory, historien du culturel, a écrit un article « Mickey go home ! » : la BD devient un objet d’histoire. Il montre comment la France et la Belgique, à la Libération, ont résisté au modèle américain avec des héros comme Tintin et Spirou. Durant la Seconde Guerre mondiale, la BD américaine connaît un essor très important mais très vite on résiste avec deux journaux, le journal de Tintin et celui de Spirou, deux périodiques en France et en Belgique touchant plutôt des classes populaires. Pascal Ory parle de la loi du 16 juillet 1949 pour faire barrage à la production de la BD américaine où la violence était exacerbée. La BD va avoir des répercussions par rapport à cette loi car vont naître des formes de censure et d’autocensure. Exemple : histoire de Lucky Luke qui met en scène la mort des Dalton, Morris publie une planche sur la mort sanglante de Joe Dalton qui sera censurée.

• Troisième piste : La BD est témoin de son temps car elle illustre un changement de mentalités, à travers un corpus vaste, l’étude de plusieurs auteurs ou un parcours de certaines œuvres. Exemple du travail de Nicolas Rouvière, Astérix ou la parodie des identités. Premier élément de contextualisation : exemple de Tintin au Congo, révélateur de l’influence de l’opinion publique ou des mentalités sur des productions artistiques, et qui montre que certaines productions peuvent évoluer dans le temps. Les premières planches sont publiées en 1930 dans les pages du Petit Vingtième, le Congo est un eldorado pour la Belgique donc il convient d’en faire la publicité. Certaines planches de Tintin au Congo ont évolué entre la version de 1930 et celle de 1946 : le contexte a changé, Hergé a subi des pressions le contraignant à ces changements. Un autre exemple pour étudier le militantisme féminin, à travers l’œuvre de Claire Bretécher, qui publie deux séries de femmes héroïnes, Agrippine et Cellulite. On peut réfléchir à l’évolution de la femme dans la société des années 1960 à 1970. Un autre dessinateur peut être interrogé, Reiser qui accompagne la libération des mœurs, de la presse dans la France du général De Gaulle. Dernier exemple avec Chez Astérix en Corse, à travers une histoire qui se passe durant l’Antiquité, on aura des résurgences dans notre société contemporaine.

B. La bande dessinée en temps de guerre

• Première piste : La BD comme témoignage de l’histoire.

Exemple d’une lettre d’un poilu en 1915, Léon Penet, qui fait usage de la bande dessinée, soucieux de l’éducation de ses enfants. Dans les camps, des déportés usent de la bande dessinée à des fins de témoignage, de transmission d’une mémoire : carnets de dessins de Rosenthal au camp de Gurs en octobre 1940 : il dessine trois carnets de croquis où il décrit tout l’univers concentrationnaire.

Deuxième piste : la BD comme outil de propagande. Pendant la Première Guerre mondiale, la BD participe à l’effort de guerre, à travers le personnage de Bécassine en 1915 qui devient une marraine de guerre, en écrivant des courriers aux soldats. Exemple d’un document britannique en 1915 qui est une reprise de la tapisserie de Bayeux, et qui raconte une bataille britannique. C’est une forme de récit séquentiel à des fins de propagande. Essor de la bande dessinée américaine : 700 supers héros créés durant la Seconde Guerre mondiale, des héros luttant contre l’ennemi nazi et japonais : exemple de Captain America. La bande dessinée participe, en tant que document historique, à l’effort de guerre. Exemple de Will Eisner, grand dessinateur américain : il est très intéressant d’étudier son parcours, qui met son talent au service de l’armée américaine. Il conçoit des planches didactiques dans des magazines militaires pour sensibiliser les soldats à l’entretien du matériel. Il met en scène aussi par la bande dessinée les moments vécus au front (Mon dernier jour au Vietnam).

C. La bande dessinée historique ou le reflet d’histoire

Il s’agit d’incarner l’histoire à travers des grands personnages. Par exemple, le héros de Jacques Martin, Alix, est un personnage de fiction, qui voyage dans l’Antiquité de la Rome de César. Certaines dimensions sont plus didactiques, comme le personnage de Timour qui voyage dans les temps historiques, de la Préhistoire à nos jours.

• Première piste : La bande dessinée comme la « résurrection du passé » (Michelet). Le rapport aux sources est interrogé surtout pour la période antique. Les dessinateurs apportent des éléments qui permettent une concrétisation de l’histoire, comme Jacques Martin qui utilise la couleur pour montrer les temples égyptiensqui, s’ils sont en ruine à l’heure actuelle, comportaient des façades très colorées. L’objectif est de reconstituer le passé. Exemple des récits mythologiques pour reconstituer le passé. Comment faire intervenir des divinités dans une société polythéiste ? Dans la bande dessinée Gilgamesh, récit de l’épopée à travers le récit des tablettes sumériennes. Dans ce cas, les divinités sont représentées par des pièces proches de pièces archéologiques ou de documents historiques.

• Deuxième piste : La fabrique d’un imaginaire historique, des fictions d’archives. Par exemple, dans le cadre de la Première Guerre mondiale, de nombreuses bandes dessinées utilisent des sources iconographiques d’époque. Par exemple dans Les diables bleus de Carin, les soldats représentés sont la traduction d’une photographie de l’époque. Importance d’explorer le rapport des dessinateurs aux sources historiques. Exemple de Jacques Tardi dans Putain de guerre, formalisation d’une culture visuelle, les sources permettent de créer un imaginaire dessiné de la Grande guerre. La bande dessinée met des images sur les mots. Illustration du récit de son grand-père. Lorsque les archives sont absentes, le dessinateur se projette dans l’élément à représenter, Tardi se prenait souvent en photo lui-même (autoportraits).

II- La bande dessinée comme discours sur l’histoire :

A- La bande dessinée didactique : de l’histoire de France en BD à l’histoire dessinée de la France

Comment la bande dessinée peut-elle participer à la construction d’un raisonnement historique ? Comment la bande dessinée peut-elle mettre en scène l’histoire ?

  • Exemple de l’Histoire de France en BD qui est proche du roman national : récit évènementiel. Entreprise pionnière dans les années 1976-1978, aux éditions Larousse. Volonté de présenter une histoire de France à travers la bande dessinée, on fait appel aux grands dessinateurs de l’époque comme Raymond Poïvet.
    Comment aujourd’hui réinvestit-on l’histoire de France dans L’histoire dessinée de la France ?
  • Collection de l’histoire dessinée de la France qui propose une relecture du récit national en associant dessinateurs et historiens dans la construction de la bande dessinée. Par exemple, La balade nationale de Sylvain Venayre et d’Etienne Davodeau, dans laquelle il s’agit de déconstruire les mythes fondateurs et écrire une histoire critique de la France.

B- L’enquête sur le terrain

Dimension de l’enquête dans la bande dessinée, notamment dans le roman graphique. Les dessinateurs vont aller sur le terrain de l’histoire. Développement du roman graphique à partir des années 1980 et surtout dans les années 2000 ; l’objectif est de mener une enquête à la recherche d’une vérité ou d’un fait social oublié.

  • Exemple : Ulysse de Jean Harambat qui raconte le récit d’Homère en interrogeant des penseurs comme Jean Pierre Vernant sur la signification de ce récit homérique. L’œuvre d’Homère est éclairée à travers la réflexion de Harambat.
  • Exemple : travail de Joe Sacco Gaza 1956 qui fait figure de contre-histoire, il s’intéresse aux marges de l’histoire. Il s’agit d’interroger par des reportages sur le terrain, interroger les anonymes qui ont une place restreinte dans la grande histoire. Il interroge la Palestine, les femmes tchétchènes, les crimes de guerre dans sa BD Reportages. Il intègre de nombreux documents à son récit comme une carte, des témoignages. Il montre ainsi la complexité des évènements inscrits dans le temps présent.
  • Exemple du travail de Sylvain Savoia Les esclaves oubliés de Tromelin, c’est l’histoire d’un naufrage. Il utilise le récit fictionnel de l’un des esclaves et le journal de bord d’une expédition d’archéologues. Comment à partir de sources archéologiques on va ressusciter l’histoire dans la bande dessinée et par la bande dessinée ?

C. Le récit mémoriel ou l’écriture des souvenirs en bande dessinée
Première piste : Une des formes d’écriture de l’histoire par la bande dessinée c’est l’écriture visuelle des souvenirs, évoquée dans la thèse d’Isabelle Delorme qui parle de « récit mémoriel » : pour elle, c’est l’expression d’une mémoire individuelle, intime et chargée d’émotions qui est représentative d’une mémoire collective. Il s’agit de fictions de méthode.

  • Exemple : Maus d’Art Spiegelman qui interroge son père, rescapé de la Shoah.
  • Exemple : La résistance du sanglier de Stéphane Levallois qui interroge la façon dont son grand-père s’est engagé dans la résistance. Comment représenter des évènements douloureux à travers la bande dessinée ? Il crée un récit parallèle pour montrer la torture.

Deuxième piste : Les écritures de soi, les récits de vie. Le récit mémoriel permet d’étudier une société dans un espace donné à une échelle très réduite d’une famille ou d’une communauté. Deux exemples qui s’inscrivent dans la guerre d’Algérie : chaque auteur saisit une mémoire de la guerre d’Algérie, une mémoire intime.
1. Daniel Blancou dans Retour à St Laurent des Arabes raconte la vie dans un camp de harkis et comment ses parents, instituteurs, ont vécu les évènements.
2. Joel Alessandra dans Petit-fils d’Algérie raconte l’histoire de sa famille à Constantine, famille de Pieds-noirs. Il se met lui-même en scène en tant que dessinateur sur place.

Conclusion :
De nouvelles formes de recherche dans la bande dessinée émergent. Il s’agit de s’interroger sur la façon dont se construit un imaginaire historique. La bande dessinée a la capacité de superposer les points de vue et de fabriquer de l’imaginaire, une façon de s’initier à la connaissance historique et à sa complexité.

Dalila CHALABI pour l’APHG-Languedoc-Roussillon.

© Dalila Chalabi pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 22/03/2020.