« La fabrique des races » - Retour sur le numéro 493 du magazine « L’histoire » (mars 2022) Quelques questions à Valérie Hannin, Silvia Sebastiani et Jean-Frédéric Schaub

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Alors que le magazine L’Histoire a fait paraître, en ce mois de mars 2022, un passionnant dossier de 60 pages sur La Fabrique des races. Couleurs, « pureté de sang » et mesure des crânes, nous avons souhaité poser quelques questions à Valérie Hannin, directrice de la Rédaction du Magazine l’Histoire ainsi qu’à Silvia Sebastiani (Directrice d’études de l’EHESS) et Jean-Frédéric Schaub (Directeur d’études de l’EHESS), co-auteurs de l’article d’ouverture du dossier et du livre Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle) (Albin Michel, 2021).

Par Yveline Prouvost [1], Noémie Lemennais [2] et Samy Bounoua [3].

- Quelle est l’aventure éditoriale de ce projet de dossier sur la “Fabrique des races” ?

Valérie Hannin : Le projet est bien sûr né des débats d’actualité de plus ou moins bonne tournure autour de l’usage des mots « race », « racisé », « woke » et de la place que prennent ces notions dans les sciences sociales et dans l’espace public en France et aux États-Unis. Pourquoi, alors que la race a été mise hors la loi par l’Unesco en 1945, semble-t-elle faire aujourd’hui son retour ? Le racisme est-il un invariant des sociétés humaines ?
Il nous a semblé que faire de l’histoire était comme souvent la meilleure façon de réfléchir. Nous avons été en cela stimulés par la publication du beau livre de Silvia Sebastiani et Jean-Frédéric Schaub qui nous a fourni la grille de lecture.
Nous avons aussi travaillé dans une optique comparative : peut-on parler de racisme dans l’Antiquité – , dans l’islam médiéval ou en Asie ? Nous avons interrogé Claude Blanckaert sur les responsabilités des anthropologues du XIXe siècle si souvent mis en cause et fait un point sur les sociétés coloniales et post-coloniales.

- Quels sont les termes du débat historiographique sur l’existence d’un racisme durant l’Antiquité, alors que le mot même de “race” n’existe pas encore ?

Silvia Sebastiani, Jean-Frédéric Schaub : Le point essentiel n’est pas que le mot race ait été absent dans l’Antiquité, car après tout des termes aussi amples que genos en grec ou natio et gens en latin peuvent être compris comme des équivalents de race. Les éléments dont nous disposons sont l’importance de la distinction entre citoyenneté et extériorité à la communauté ou entre nature hellène et nature barbare, l’attachement héréditaire à la tribu d’origine de chaque citoyen, l’existence d’une disposition de naissance à la servilité, sans compter les garanties juridiques qui permettent aux propriétaires d’esclaves de s’approprier les enfants de leurs esclaves. Ce faisceau de règles sociales invite certains historiens à dater la naissance du racisme de l’épanouissement des modèles grec et romain. Leurs arguments peuvent s’entendre, mais à la condition d’établir une claire différence, c’est-à-dire une coupure sans ambiguïté entre les modes d’organisation sociale et politique de l’Antiquité païenne et ceux des sociétés chrétiennes médiévales et modernes. Les points de vue exprimés par Benjamin Isaac et Paulin Ismard dans ce numéro de L’Histoire reflètent différentes manières d’aborder ce débat dans l’Antiquité.

- De quand pourrait-on finalement dater le racisme : les « Modernes », la traite, la colonisation ou autre ?

JFS/SS : Il n’y a pas de consensus entre les historiens sur ce point, et ce numéro de « La fabrique des races » rend bien compte de la diversité des hypothèses élaborées et de la richesse du débat historiographique.
Dans notre lecture, la race est au cœur de l’organisation politique des sociétés européennes à l’âge moderne (à partir du Moyen Âge tardif), car ces sociétés ont conféré un fondement naturel aux distinctions sociales de certains groupes réputés comme non-assimilables au reste du corps politique, à travers un ensemble de processus, d’institutions, de normes et d’argumentations, qui ne cessent de se transformer au fil du temps. Nous suggérons que la race est autant un outil d’élection des « meilleurs » que de stigmatisation des « ignobles » et que le sang joue un rôle important dans cette histoire. Nous identifions dans les sociétés ibériques un processus de racialisation dès la seconde moitié du XVe siècle : celui-ci s’ancre dans les statuts de la pureté de sang, visant à exclure, dans des pratiques socio¬politiques et administratives, les juifs et les musulmans convertis au christianisme. Nous insistons sur le fait que l’épuration interne et l’expansion ultramarine des sociétés ibériques sont inscrites dans les mêmes dynamiques politiques.
L’essor de la traite transatlantique et du système des plantations dans les Amériques conduit à une racialisation des sociétés esclavagistes, qui à son tour produit la confusion entre couleur et race, élément de la cristallisation de théories raciales. C’est pourquoi il nous semble utile de regarder autant l’intérieur de l’Europe que ses colonies, et de montrer la pluralité des contextes, des acteurs et des sources qui conduisent à la race.

- En Europe, nous avons tendance à parler “d’ethnies” : dans quelle mesure cette notion diffère-t-elle de celle de “races” (surtout au sens culturel) ?

JFS/SS : Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, l’UNESCO lance une campagne visant à dénoncer la race comme un mythe social et à en démonter la validité scientifique. La Question des races, élaborée pour la première fois en 1950, puis révisée au cours des années suivantes, est très claire sur ce point. Elle s’ouvre sur la déclaration suivante : « tous les hommes appartiennent à la même espèce, Homo sapiens ». Elle propose « qu’on renonce complètement » au mot « race », et « qu’on adopte l’expression de ‘groupes ethniques’ ». C’est dans ce contexte que le terme « ethnie » est proposé comme plus neutre et moins chargé idéologiquement que celui de « race », car il se centre uniquement sur les dimensions culturelles (langue, traditions, religion, histoire…). Cependant, cette autre catégorie n’est elle-même jamais univoque, que ce soit dans sa définition ou dans ses usages, ce qui contribue à la rendre problématique, voire arbitraire.

- Le racisme n’est pas dirigé seulement contre les non-blancs. En Europe, les Juifs ont fait l’objet d’une hostilité très ancienne, attachée à leur sang. Quelles sont les continuités et les ruptures entre l’antijudaïsme traditionnelle et l’antisémitisme moderne, explicitement raciste ?

JFS/SS : Il existe une hostilité bimillénaire constitutive de la chrétienté elle-même. Les chrétiens ne peuvent pas nier l’enracinement de la parole de Christ dans le terreau du judaïsme, alors qu’une partie d’abord majoritaire des juifs de Palestine a refusé de voir en lui le fils de Dieu. La persistance du fait juif se comprend comme un défi à la reconnaissance universelle du message évangélique. L’antijudaïsme a adopté une tonalité antisémite dès le Moyen Âge, dès lors que pouvait être prise au sérieux la formule de saint Paul selon laquelle les juifs seraient « les ennemis du genre humain ». L’attribution aux juifs de traits physiologiques distincts, telles la présence d’une queue ou la menstruation masculine, montre qu’un processus de racialisation était en marche dès le Moyen Âge. Avec les règlements de pureté de sang, les monarchies ibériques ont franchi une étape supplémentaire. En effet, il s’agissait alors, entre le milieu du XVe siècle et la fin du XVIIIe siècle, de stigmatiser et de discriminer des chrétiens dont un ancêtre était né juif et s’était converti. L’Inquisition a installé dans les esprits l’omniprésence d’une faute attribuée aux descendants de juifs convertis, avec d’autant plus d’efficacité qu’elle a mis en scène par son cérémonial et ses bûchers sa puissance rédemptrice et purificatrice. Elle identifiait des juifs réputés occultes au sein de la communauté chrétienne et, pour ce faire, elle s’est fondée sur la généalogie des familles, c’est-à-dire sur le sang qui coulait dans les veines de leurs membres.
D’autres peuples en Europe ont subi une racialisation à la même époque, comme les Irlandais, après l’invasion anglo-normande au XIIIe siècle, puis l’instauration des politiques de « plantation » dans l’île pendant le règne d’Elisabeth Ire ; ou les Morisques, chrétiens descendants de musulmans, et les Tziganes, expulsés d’Espagne à la fin du XVIe siècle. Dans nombre de sociétés européennes, les paysans et les couches les plus pauvres ont été considérés comme ayant une « nature » différente de celle de leur seigneur.

- Pourriez-vous revenir sur un certain nombre d’évolutions récentes : du retour de la « race » dans le monde d’aujourd’hui, à la notion de « woke » et à ses implications dans le monde actuel, en passant par un certain nombre de théories historiques telles que le « projet 1619 » ?

JFS/SS : La notion de « woke » et le « projet 1619 » appartiennent tous deux à la société étasunienne et, de ce côté-ci de l’Atlantique, certains se saisissent de ces réalités en appui de revendications sociales ou d’affirmations idéologiques. Le relevé des atteintes portées à l’égalité des chances en fonction de critères de nature raciale est assuré par des institutions dont c’est la mission, tout comme sont enregistrées les violences commises contre des personnes en raison de leur identification avec des groupes objets de stigmatisation. Ces enquêtes, à l’exemple du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), documentent avec précision la nature et l’intensité de ces dérèglements. Autre chose est l’activité de revendication identitaire fondée sur le sentiment de victimation et de relégation historique ou culturelle qui est affaire de sensibilité. Il convient de prendre garde à ne pas prendre pour argent comptant l’affirmation que l’État et son système scolaire aurait occulté la traite atlantique, la complicité de Vichy dans l’extermination des juifs et des Tziganes, la pratique de la torture en Algérie. Ces thèmes sont abordés mais n’ont pas toujours acquis la centralité que nous leur prêtons désormais. Certaines amnésies sont plus le fruit de la paresse que d’une volonté de faire silence sur des faits odieux : voilà qui ne rend service ni à la société ni aux collectifs qui entendent bâtir une autre identité que celle de victimes. Enfin, dans le transfert des discussions venues des États-Unis vers notre pays, il importe de ne jamais oublier que des discriminations persistent en France mais dans le cadre d’un État très redistributeur, qui assure pour tous le bénéfice de la Sécurité Sociale, de la gratuité de l’enseignement, des minima sociaux, des aides au logement, des allocations familiales, du parc immobilier à loyer modéré, de la couverture maladie universelle, de l’allocation de rentrée, et autres prestations qui sont l’honneur de notre système. Sur ces questions dans la France contemporaine nous invitons à lire l’entretien avec Pap Ndiaye « On n’en a pas fini avec la race ? », dans les pages du dossier de L’Histoire.

- Le racisme non européen est-il similaire à celui des Européens (dans lesquels nous incluons les Européens d’Amérique et d’ailleurs) ?

JFS/SS : Nous avons borné notre étude aux sociétés occidentales, par manque de connaissance de première main sur les autres parties du monde où race et histoire se croisent. Si chaque société a tendance à juger et à classer les autres, les généralisations sont cependant difficiles et seule une enquête précise peut répondre à cette interrogation. Pour élargir le raisonnement, il convient de prendre en compte la question linguistique : quelles sont les équivalents, dans d’autres langues que celles qui nous sont familières, des termes que nous mobilisons ? Comment sont désignées les hiérarchies sociales dans d’autres sociétés ? Cet aspect du problème impose de mesurer les compétences nécessaires pour réaliser une enquête plus vaste. Il faut ensuite être en mesure de construire les comparaisons. Pour poser les jalons d’une telle réflexion, la revue L’Histoire a pu s’appuyer sur un grand nombre de spécialistes travaillant sur de nombreux espaces. Il ne reste donc plus qu’à la lire pour réfléchir à la question du racisme européen et non-européen.

© Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 26/03/2022.

Notes

[1Agrégée en poste au lycée Baudelaire de Roubaix, co-Présidente de la régionale APHG du Nord-Pas-de-Calais, pilote de l’atelier lycée de l’APHG

[2Agrégée en poste au lycée Van der Meersch de Roubaix, docteure en histoire ancienne et co-pilote de l’atelier HGGSP de l’APHG

[3Agrégé d’histoire, doctorant contractuel IRHIS / Science Po Lille, membre du bureau de l’APHG Nord-Pas-de-Calais