Les grands discours à l’Unesco de 1945 à nos jours : un entretien avec Chloé Maurel

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Découvrir ou redécouvrir l’histoire de l’Unesco à travers ses plus grands discours, c’est l’objet du dernier livre publié aux éditions du Croquant par Chloé Maurel, spécialiste de l’histoire des Nations unies et chercheuse associée à l’IHMC, au CHCSC et au SIRICE. Un livre utile à tous les enseignants d’histoire-géographie en quête de sources pour leurs cours, et l’occasion de réaffirmer, en ce XXIe s., les valeurs humanistes qui ont présidé à la naissance de cette institution.

Par Joëlle Alazard. [1].

Pourquoi avoir choisi de présenter un recueil des discours prononcés à l’Unesco ?

Ces discours n’avaient jamais été rendus accessibles au public. Or, l’enceinte de l’Unesco, depuis sa création au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en 1945, a vu des orateurs remarquables, hommes et femmes de lettres, mais aussi scientifiques, ou citoyens engagés, prendre la parole, et prononcer des discours vibrants, poignants, pour affirmer et prôner les valeurs humanistes de paix, de droits humains, de solidarité et de dialogue des cultures qui sont au fondement de l’Unesco.
Rappelons que l’Acte constitutif de l’organisation commence par cette célèbre phrase : « Les guerres naissant dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut élever les défenses de la paix ».
Ainsi, tout au long du parcours chronologique que je propose avec ce livre, on peut lire des discours de grandes personnalités intellectuelles ou politiques comme Louis Aragon, Jean-Paul Sartre, Nelson Mandela, Indira Gandhi, ou encore Pablo Neruda.

L’ouvrage rassemble 48 discours. J’ai fait précéder et suivre chaque discours d’une présentation de l’orateur et du contexte, et d’une courte analyse. De plus, dans un souci de diffusion, j’ai également fait une version longue de cette anthologie, comprenant près de 90 discours, et cette version longue est en ligne gratuitement accessible sur internet, ce qui peut être très utile aux collègues enseignants ainsi qu’aux étudiants et doctorants :
https://hal.archives-ouvertes.fr/ha...

Est-ce que ce parcours chronologique permet de distinguer plusieurs périodes et des évolutions, au sein de l’Unesco ?

Oui, les premières années (1945-1948) sont celles de l’enthousiasme utopique, représenté par Julian Huxley, scientifique britannique (frère de l’écrivain Aldous Huxley), l’aspiration à créer une « culture mondiale unique » pour mettre tous les peuples d’accord.
Puis les années 1950 sont celles de la guerre froide, de « l’équilibre de la terreur » entre les deux Grands. L’URSS n’adhère à l’Unesco qu’en 1954, et l’Unesco devient une caisse de résonance des tensions internationales.

Les années 1960 sont celles des indépendances : rien qu’en 1960, dix-sept nouveaux Etats africains adhèrent à l’Unesco, ce qui métamorphose la configuration de celle-ci. Les orateurs africains comme le président de Guinée Sékou Touré ou le grand intellectuel malien Amadou Hampâté Bâ prononcent des discours marquants, affirmant la dignité des peuples décolonisés, et l’importance qu’ils accèdent au développement. Amadou Hampâté Bâ marque les esprits avec sa phrase : « en Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Par là, il veut avertir que l’Afrique recèle de riches cultures orales, qu’il faut préserver car elles sont menacées de disparition du fait de l’uniformisation culturelle en cours, due à la mondialisation. Ainsi, par là, l’Unesco va évoluer dans ses conceptions : au lieu de vouloir mettre en place une « culture mondiale unique », elle va désormais s’attacher à préserver les particularités culturelles des peuples.

Quelle est la place des femmes dans ces discours ?

Les femmes, surtout dans les premières décennies, ont été très sous-représentées parmi les orateurs à l’Unesco, il y a un flagrant déséquilibre. Je me suis efforcée de présenter dans ce recueil plusieurs discours de femmes, pour les mettre en valeur. Il y a ainsi l’écrivaine féministe britannique Ellen Wilkinson, à la conférence constitutive de l’Unesco à Londres en 1945, la pédagogue italienne Maria Montessori en 1951, la cosmonaute soviétique Valentina Terechkova en 1966, la Première ministre indienne Indira Gandhi en 1968, l’anthropologue américaine Margaret Mead en 1970, la militante gualtémaltèque Rigoberta Menchu en 1990, l’actrice, chanteuse et femmes politique grecque Melina Mercouri en 1993, la femme politique française Simone Veil en 1994, ou encore l’écrivaine bengali Taslima Nasreen en 2004.
Par rapport aux discours d’hommes, les discours de femmes à l’Unesco se caractérisent, il me semble, par une plus grande franchise, un caractère plus personnel, un plus grand engagement politique, social et féministe.

Les différents continents sont-ils également représentés, ou y a-t-il une sur-représentation occidentale ?

A la conférence générale et au conseil exécutif de l’Unesco, tous les Etats membres sont représentés, donc ont droit à la parole. Dans les premières années, l’Unesco avait essentiellement des Etats membres occidentaux et latino-américains. Elle s’élargit autour de 1960 et dès lors, tous les continents sont bien représentés.

Ces discours ont-ils eu une résonance ou des répercussions importantes ? Des effets concrets ?

Il est difficile de mesurer les effets concrets de ces discours, l’Unesco n’ayant pas réellement de force contraignante pour faire appliquer ses grandes lignes directrices. Cependant, certains discours, comme celui d’André Malraux en 1960, à l’occasion du lancement de la Campagne internationale pour la sauvegarde des monuments de Nubie, ont été réellement suivis d’effets concrets : l’Unesco a au cours de cette campagne effectué le déplacement et donc le sauvetage des temples antiques d’Abou Simbel dans le sud de l’Egypte, action achevée en 1968. C’est un grand succès pour l’Unesco, et cela a consacré son expertise dans le domaine de la protection du patrimoine mondial.

Certains discours ont-ils suscité la controverse, ou des tensions ?

Le discours de l’ethnologue français Claude Lévi-Strauss en 1971 a été controversé, car dans cette prise de parole, il affirmait qu’un peuple a le droit de se fermer aux autres cultures, pour préserver son identité et ses spécificités. Or, cela allait à l’encontre de la philosophie de l’Unesco, qui est le dialogue des cultures, la compréhension mutuelle entre les civilisations.

Egalement, en 1978, l’appel solennel lancé par le Sénagalais Amadou Mahtar M’Bow, premier Directeur général africain de l’Unesco, pour la restitution des objets d’art et d’archéologie africains détenus dans des musées occidentaux, a suscité la controverse : ce discours a été mal reçu par les pays occidentaux, et notamment par les Etats-Unis, qui ont critiqué une « dérive tiers-mondiste » et une « politisation » excessive de l’Unesco, et qui ont fini, par mesure de protestation, par se retirer de l’Unesco en 1984. (Ils y sont revenus en 2002, puis ont à nouveau suspendu le versement de leur contribution financière depuis 2012).

Quel est le rôle et la place de l’Unesco aujourd’hui sur la scène internationale ? Quels sont les enjeux actuels ?

L’Unesco a réussi à se tailler une place prépondérante dans le domaine de la protection du patrimoine. Depuis 1972, elle a créé et gère la « liste du patrimoine culturel et naturel mondial », prestigieux label convoité par tous les pays pour valoriser leurs sites et monuments. Et depuis 2003, elle a mis en place la « liste du patrimoine immatériel », destinée à valoriser et sauvegarder des pratiques, rites et traditions culturelles du monde entier. L’Unesco s’efforce aussi de préserver le patrimoine menacé de destruction dans les pays en guerre.

Cependant, le retrait de la contribution financière américaine depuis 2012 (consécutive à la reconnaissance par l’Unesco de la Palestine comme Etat membre) prive l’organisation de ressources financières.

Malgré ces difficultés financières, l’Unesco mène également des études et élabore des préconisations dans le domaine de l’éducation dans le monde, la bioéthique, ou encore la lutte contre le racisme et la mémoire de l’esclavage, avec des grands programmes comme « la route de l’esclave ».

Pour conclure cet entretien, pouvez-nous dire quel est votre discours préféré ?

Mon discours préféré est celui de Taslima Nasreen car il est très personnel et rempli d’émotion : elle raconte son parcours de femme au Bangladesh et dénonce le poids de la tradition patriarcale très forte, ainsi que « toutes sortes de violences physiques et sexuelles, le terrorisme religieux et les discriminations de type patriarcal à l’égard des femmes ». Elle affirme son « combat pour un humanisme laïque et éthique », pour « défendre les plus pauvres et les minorités ethniques et religieuses opprimées ». Ce discours est touchant, et sa volonté d’émancipation donne de l’espoir et du courage aux autres femmes, comme le montre ce passage :
« Personne ne m’a jamais demandé de protester mais, très jeune déjà, j’étais convaincue de la nécessité de combattre l’oppression. Personne ne m’a jamais demandé de pleurer, mais mes larmes ont coulé. Quand je me suis mise à écrire, je voulais faire quelque chose de constructif ».

Référence : Chloé Maurel, Les grands discours à l’Unesco de 1945 à nos jours, Paris, éditions du Croquant, 2021, 327 p., 18 euros.

Le livre sur le site de l’éditeur : https://editions-croquant.org/actua...

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 27/10/2021.

Notes

[1Professeure en classes préparatoires littéraires, lycée Louis-le-Grand, Paris ; Vice-Présidente de l’APHG