Réinsérer les aiguilles dans l’histoire de l’art médiéval L’art en broderie au Moyen Age (Musée de Cluny, Paris, jusqu’au 20 janvier 2020)

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« L’art en broderie au Moyen Age » permet de découvrir la cinquantaine de somptueuses pièces conservée par le Musée de Cluny mais aussi de comprendre les processus de fabrication de cet art précieux dont les vestiges sont aussi rares que fragiles.

Par Joëlle Alazard. [1].


Antependium : figures de saints. Aire mosane ou germanique, début du 14e siècle, 82,5 x 186,5 cm. Musée de Cluny, Cl. 11995 ©RMN-Grand Palais (musée de Cluny, musée national du Moyen Âge) / Gérard Blot

Omniprésente dans le monde médiéval, la broderie ne doit pas être confondue avec la tapisserie, la dentelle ou le tissage. Si des broderies simples ornaient vêtements ou accessoires des plus modestes, les élites laïques et ecclésiastiques pouvaient investir dans des fils de soie, d’or ou d’argent disant leur rang tout en participant à leur affirmation politique et sociale.

Les outils de brodeurs présentés à l’orée de l’exposition, auxquels ont été joints d’utiles schémas explicatifs, permettent d’interroger immédiatement les techniques de cet art et de pénétrer dans l’atelier du brodeur professionnel ou dans le quotidien domestique de nombreuses femmes dont l’éducation passait par la formation aux travaux d’aiguille.

L’exposition est organisée dans le frigidarium des anciens thermes de Cluny, selon un parcours géographique permettant de redécouvrir des chefs-d’œuvre du musée tout en balisant efficacement l’histoire des points et des techniques des brodeurs professionnels.
Après avoir découvert quelques trésors de l’espace germanique et mosan des XIIe-XIVe s., le visiteur plonge dans l’opus anglicanum des XIIe-XIVe s., s’émerveille de la broderie française – surtout parisienne – des XIIIe-XVe s., glisse vers l’opus florentinum des XIVe-XVe s. avant de revenir vers l’espace germanique et flamand des XVe et du début du XVIe s., puissamment transformé par les évolutions socio-économiques à l’œuvre (apparition de somptueuses broderies en relief, début d’une production en série et division du travail).

En toute logique, les parements d’autels ou vêtements liturgiques se taillent la part du lion : soigneusement préservées dans les trésors ecclésiastiques, des œuvres comme les sandales liturgiques de saint Edme - archevêque de Cantorbéry canonisé en 1246, la mitre brodée de la Sainte-Chapelle ou des parements d’autel comme celui issu de l’Hôtel Dieu de Château Thierry ou de Saint-Martin de Liège suscitent l’émerveillement comme l’imagination des visiteurs.

Sandale liturgique. Angleterre ou France (semelle et doublure, Méditerranée orientale), 12e siècle. Broderie de soies et de filés or et argent sur samit, 11 x 26 cm. Musée de Cluny, Cl. 12113 - ©RMN-Grand Palais (musée de Cluny, musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado

Mais les commanditaires princiers, aristocrates ou bourgeois, dont les textiles n’ont pas été pareillement préservés, n’en sont pas moins présents : en témoignent de nombreuses bourses et aumonières dont on perçoit encore la vive polychromie mais aussi les saisissants fragments d’un caparaçon de cheval dont les léopards d’or, originellement brodés pour Edouard III d’Angleterre, laissent encore apparaître les sourcils brodés en relief et les yeux en cabochons de verre.


Fragment d’aumônière : Fauconnier, France (Paris), vers 1340, 20,7 x 20,7 cm
Musée des Tissus de Lyon, MT30020.2 - © Lyon, musée des Tissus et des arts décoratifs/Sylvain Pretto

Fragment d’un caparaçon de cheval. Angleterre, vers 1330-1340, 51 x 124 cm
Musée de Cluny, Cl. 20367 a. © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée
national du Moyen-Âge) / Michel Urtado

Qu’ils aient servi à célébrer la gloire de Dieu à la lumière vibrante des bougies ou la puissance de princes aux textiles ornés d’armoiries puis de devises brodées, ces fils de soie, d’or et d’argent permettent de mieux comprendre la spiritualité ainsi que la mise en scène, et en beauté, qui servent à l’affirmation des pouvoirs.
Quant au riche dialogue entamé avec d’autres arts, qu’il s’agisse de celui de l’enluminure, de la gravure ou de la statuaire de bois, de métal ou d’ivoire, il permet de réinsérer fort à propos cet art de la broderie, encore largement méconnu, dans la riche histoire de l’art médiéval.

Mitre brodée de la Sainte-Chapelle, Paris (?), vers 1375-1390, 92 x 30 cm.
Musée de Cluny, Cl. 12923, dépôt des Archives nationales (1892) - ©RMN-Grand Palais (musée de Cluny, musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado

Exposition « L’art en broderie au Moyen Âge » (Musée de Cluny, Paris, jusqu’au 20 janvier 2020).

  • Le dossier de presse se trouve par ailleurs en ligne.

© Joëlle Alazard, pour la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 30/12/2019.

Notes

[1Professeure en classes préparatoires littéraires, lycée Faidherbe, Lille ; Vice-Présidente de l’APHG