L’appel de la guerre. Des adolescents au combat 1914-1918 - Entretien avec Manon Pignot Prix Augustin Thierry 2019

- [Télécharger l'article au format PDF]

Manon Pignot est Maîtresse de Conférences HDR en histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules Verne. Spécialiste de l’expérience enfantine de la guerre et de la Première Guerre mondiale, son dernier livre, L’Appel de la guerre. Des adolescents au combat 1914-1918, paru aux éditions Anamosa et récompensé par le prix Augustin Thierry 2019, témoigne d’une belle sensibilité interdisciplinaire tout en offrant, grâce à son thème et aux sources qu’il contient, un magnifique biais pour entrer de manière transnationale, renouvelée et incarnée dans la Première Guerre mondiale.

Par Joëlle Alazard [1]

1. Votre dernier livre, L’appel de la guerre. Des adolescents au combat 1914-1918 est issu d’une habilitation à diriger des recherches. Ces « adolescents-combattants » étant rares, en aviez-vous rencontré dès vos recherches de thèse ? Est-ce l’actualité et le départ d’adolescents au combat, en ce début du XXIe s., qui vous a entraîné à enquêter sur eux, après avoir travaillé sur les enfants ?

Au cours de ma thèse, sur les expériences enfantines de la Grande Guerre, j’avais surtout croisé la version fictive de ces combattants juvéniles, appelés dans la presse et la littérature des « enfants-héros ». Certains semblaient plus réalistes que d’autres mais je me posais vraiment la question de leur existence historique. C’est plus tard, en travaillant avec Laure Wolmark, une psychologue-clinicienne, que je me suis de nouveau intéressée à cette figure : en partant de la situation actuelle – 250 000 à 300 000 enfants-soldats recensés par l’UNICEF – que j’ai voulu revenir au phénomène pendant la Grande Guerre. Deux raisons à cela :

  • D’abord décloisonner sur le plan chronologique une figure encore aujourd’hui très – trop – associée aux conflits infra-étatiques d’Afrique subsaharienne dans les années 1990 : je voulais rappeler que ce n’est ni l’Afrique ni le second XXe siècle qui ont « inventé » les enfants-soldats.
  • Ensuite réfléchir au mot-valise « enfant-soldat » et aux situations diverses qu’il recouvre et, dans une certaine mesure, écrase : le terme a, à juste titre, une fonction éminemment protectrice aux yeux de la législation internationale. Mais il occulte aussi les situations d’engagement volontaire, autonome, d’individus qui, bien que fort jeunes, ne sont plus des enfants mais bien des adolescents.
    Interroger les motivations et les modalités de l’engagement adolescent en 1914-1918 était un moyen de réfléchir à cette question en la débarrassant du regard moral qui pèse généralement sur les expériences plus récentes historiquement.

2. Vous avez travaillé sur des mémoires de guerre mais aussi sur des photographies, que vous interrogez avec une grande sensibilité, quelles difficultés de méthode a-t-il fallu contourner, sachant que ces adolescents mentent souvent sur leur âge ?

Oui, la spécificité de ces engagements pendant la Grande Guerre est qu’ils reposent sur des stratégies de dissimulation : fugues, fausses identités, fausses déclarations sur l’âge… autant d’éléments qui rendent les adolescents « invisibles » ou presque dans les archives, notamment militaires. Et pourtant, ils sont incroyablement présents sur les photographies du front, où leur petite taille et leurs visages juvéniles tranchent au milieu des autres soldats – qui ne sont pourtant pas très vieux non plus. Il a donc fallu contourner cet obstacle et les pister un peu partout… pour découvrir qu’à l’époque leur présence au front était un secret de polichinelle dont même la presse quotidienne se faisait l’écho.

3. Quelles sont leurs motivations ? Leur engagement est-il lié à la psychologie adolescente – la recherche de l’aventure, le goût de l’engagement qui est déjà celui des petits barricadiers du XIXe siècle ou davantage à l’encadrement socio-culturel, au discours de l’école, à la propagande ?

Les motivations sont mixtes : sans doute que les appareils culturels jouent un rôle important dans la préparation des esprits, dès avant la guerre d’ailleurs : on le voit en France, en Grande-Bretagne, en Italie ou en Allemagne. Ce qui est certain, c’est que la majorité des départs, ou des tentatives de départ car la plupart échoue, a lieu au début de la guerre, dans une période d’intense mobilisation culturelle. Mais l’influence familiale joue aussi un rôle crucial : parmi les parcours identifiés, on retrouve des fils d’officiers par exemple, marqués par le récit de leurs pères ou de leurs aïeux. La question économique a aussi pu jouer pour des adolescents démunis et privés de ressources – c’est ce qu’affirme l’historien canadien Tim Cook par exemple.
Mais – et c’est la thèse que je défends dans ce livre – l’explication culturelle n’est pas suffisante pour expliquer qu’on retrouve dans tous les pays belligérants un même phénomène de fugue vers le front : il faut se tourner vers les outils de l’anthropologie et de la psychologie pour analyser qu’ il y a aussi en jeu ce que je nommerai le goût de l’aventure, la volonté de se confronter au risque et à l’ailleurs, et pour finir un désir de guerre.

4. Existe-t-il un profil social de l’adolescent-combattant européen ?

C’est assez difficile de répondre à cette question de manière catégorique car les sources ne permettent pas – pour la Grande Guerre – de bâtir une véritable statistique. Ce qui est certain, c’est que le profil n’est pas seulement celui qu’imaginent les pédagogues et observateurs de la jeunesse de l’époque : ce ne sont pas seulement des adolescents des classes populaires qui partent, au contraire.
Ils sont plutôt issus d’un milieu urbain : mais cela veut surtout dire que ceux qui réussissent à gagner le front avaient plus facilement accès aux gares de triage où passaient les convois militaires.
La seule certitude, c’est que ce sont des garçons : exclusivement sur le front occidental, et majoritairement sur le front russe.

5. Quelles sont les spécificités de l’engagement des adolescentes ?

Pour les quelques cas de filles que j’ai pu documenter, je dirais qu’il y a deux types de motivations : celles communes à leurs homologues masculins de patriotisme mais aussi de curiosité et d’attirance vers l’inédit que représente la guerre ; et puis celles qui sont propres à leur genre : se protéger, par l’engagement, d’un statut extrêmement précaire de fille menacée par l’invasion et ou l’occupation ; échapper à une destinée toute tracée et à une vie largement restreinte à la sphère domestique et familiale.

6. Est-ce que vous avez distingué des adolescents-combattants dans les régions occupées ?

Il y en a beaucoup en Russie, de part et d’autre de la ligne de front d’ailleurs, certains servant parfois d’espions aux troupes allemandes en échange de rations de nourriture supplémentaires.
En France, une bonne partie de la mythologie des « enfants-héros » les situe en zone occupée mais, comme je l’ai dit plus haut, ce sont des figures littéraires (cf. leur étude par Stéphane Audoin-Rouzeau).
Il y a toutefois des cas authentiques comme celui d’Emilienne Moreau. Cette jeune fille des environs de Lille ne s’engage pas au sens strict : elle ne porte pas l’uniforme et jamais ne se départit de son allure de jeune orpheline. Mais elle vient en aide à des soldats anglais, en 1915 et, à cette occasion, fait à deux reprises le coup de feu contre les Allemands. Ce geste héroïque lui vaut d’être décorée de la croix de guerre en 1916 et de faire la une des journaux quotidiens. Ce qui lui fera écrire, dans ses mémoires publiés en 1970, « On me dit que ma petite-fille a lancé des pavés, en mai ? La belle affaire, à son âge j’avais déjà abattu quatre Prussiens » !

7. Comment ces adolescents sont-ils intégrés dans l’armée, comment les adultes ont-ils permis et avalisé cette intégration ? Peut-on revenir sur les rituels qui précipitent ces adolescents dans la vie adulte ? Et sur la notion de mascottage, que vous développez dans votre livre ?

C’est sans doute ce qui est le plus étonnant dans tout cela : l’accueil favorable qui est réservé à ceux qui parviennent à se glisser entre les mailles administratives et policières jusqu’au front. Car, finalement, ce n’est pas nouveau que des adolescents s’engagent (cf. la guerre de Sécession, la Commune, etc). Ce qui va changer, progressivement, au XXe siècle, c’est le regard que la société va porter sur ces engagements et comment ces derniers vont perdre leur légitimité. La Grande Guerre, de ce point de vue, constitue vraiment une étape : l’engagement adolescent n’est plus légal comme il pouvait l’être encore au XIXe siècle, mais il est encore, dans une certaine mesure, légitime aux yeux des adultes, ou en tout cas aux yeux des combattants.
Les adolescents sont donc, globalement, bien accueillis, protégés par des soldats ou des sous-officiers qui font rapidement figure de pères de substitution. Pour les régiments où ils évoluent, ils ont un peu le statut de mascotte : leur présence est à la fois un lien avec l’arrière et la famille qu’on y a laissé, un gage de la justesse de la cause défendue et une promesse propitiatoire, annonciatrice de la victoire.
Ces hommes accompagnent donc les adolescents dans leur passage, à travers le baptême du feu, mais aussi à travers des rituels secondaires comme l’alcool ou le sexe, vers le statut de jeunes adultes.

8. Comment s’opère le retour à la vie civile ?

C’est évidemment ce qui est le moins bien documenté, comme souvent d’ailleurs s’agissant des combattants de la Grande Guerre : comme l’a montré Bruno Cabanes, les sources se taisent au moment du retour !
Pour les adolescents, on peut dire que le rite de passage que constitue leur engagement fonctionne pleinement dans la mesure où la dernière étape est celle de la réintégration à la communauté – ici la communauté civile du temps de paix, en tout cas dans les pays victorieux.
Dans les pays vaincus ou qui s’enfoncent dans la guerre civile, il n’est pas rare que certains des adolescents combattants prolongent l’engagement en rejoignant des corps francs ou des milices patriotiques.


Walter Williams en 1915 et 1917 - Crédits : Anamosa

Notes

[1Professeure d’histoire en classes préparatoires littéraires au lycée Faidherbe de Lille, Vice-Présidente de l’APHG.