Sylvain Venayre, Pierre Singaravelou (dir.), Le magasin du monde. La mondialisation par les objets du XVIIIe siècle à nos jours (Fayard, 2020) Un compte-rendu du café virtuel organisé le mardi 13 octobre 2020 par l’APHG Nord-Pas-de-Calais

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Par Emmanuel Menetrey et Ivan Burel. [1]

La présentation donnée à l’APHG par Sylvain Venayre, Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Grenoble-Alpes et co-directeur avec Pierre Singaravelou du livre Le magasin du monde nous a fait découvrir un ouvrage qui fera date. Ce projet collaboratif, rassemblant plusieurs dizaines de contributions d’historiens spécialistes de leur matière, est en effet né d’une réflexion construite sur près d’une décennie.

Après la publication de l’Histoire du monde au XVe siècle (sous la direction de Patrick Boucheron), l’idée d’une histoire mondiale à l’époque contemporaine émergea chez Sylvain Venayre et Pierre Singaravelou. Un projet qui dût cependant se bâtir sur le long terme, nécessitant de convaincre un éditeur et de constituer une équipe rassemblant un panel de talents à même d’accomplir cette tâche. Paraissant en 2017, l’Histoire du Monde au XIXe siècle rencontre un important succès d’édition. A l’écoute des lecteurs, l’équipe de direction décida alors de de développer un pan de l’ouvrage ayant fait l’objet d’une curiosité bienvenue : l’histoire des objets. En effet, comme le notait Sylvain Venayre, l’hypothèse d’abord avancée de travailler en détail la mondialisation à partir d’une bibliothèque du monde risquait de manquer son sujet, notamment en délaissant les sociétés ne maîtrisant pas l’écriture, ou bien les populations qui au sein d’une société de l’écrit ne seraient pas familières avec sa pratique. L’ambition des auteurs était de constituer ce que Romain Bertrand - que nous avions eu le plaisir d’entendre le 25 août 2020 [2] - appelait une « Histoire à part égales ». Loin de s’adonner à un diffusionnisme réducteur, l’équipe de rédaction n’entendait pas s’intéresser à une vision où l’Occident aurait imposé sa marque au reste du monde, mais plutôt mettre en valeur les circulations mutuelles, les aller-retours des objets entre émetteurs et receveurs.

Constituer un « magasin » permet dès lors de considérer les transferts s’effectuant à l’échelle mondiale, entre individus, sociétés, États, Empires. Le terme de magasin est adéquat, comme le notait notre invité : issu de l’arabe, il transite de l’italien pour arriver au français. (Et nous pourrions relever la présence de ce mot avec la même signification que celle du français dans la langue russe). Un « magasin » constituait jusqu’il y a peu non seulement un centre d’entrepôt et d’échanges mais impliquait de même un « musée ». Entreposer, recevoir, retransmettre, s’approprier et se réapproprier... Les ambitions des auteurs nous offrent par ces destins d’objet un voyage à l’échelle du globe, du XVIIIe siècle à nos jours. Un XXIe siècle où ces objets font, selon la suggestion de Sylvain Venayre, l’objet de deux nouvelles interprétations : un tournant numérique amenant à leur dématérialisation constante et une inquiétude environnementale associant l’objet à un déchet à venir, au cœur des enjeux de l’obsolescence et du réchauffement climatique, symbolisés par l’image angoissante du « continent de plastique » dérivant à la surface de nos océans. Un point commun entre les divers objets suivis est qu’ils ne sont pas des objets uniques, mais sont au contraire des objets résolument choisis pour leur maniabilité relative et leur mise en série. Ce qui ne signifie pas pour autant une nécessaire origine industrielle. Ainsi, les coquillages, employés comme des monnaies d’échange parmi les sociétés du Pacifique.

Sylvain Venayre nous raconta par la suite les destins pluriels et souvent complexes de ces objets, dont la diffusion, apparemment effective à l’échelle du monde, en révèle en réalité les forts contrastes. Si l’ampoule conçue en Occident touche dorénavant les quatre coins du globe, nous ne pouvons cependant oublier les 1,2 milliards d’humains privés d’électricité et demeurant à l’écart de cette mondialisation de la clarté. Un objet emblématique et qui nous a particulièrement intéressé au cours de cette soirée est le piano. Conçu en Europe, il accompagne la naissance du concept de « civilisation » à compter du XVIIIe siècle. Traversant océans et continents, ses principaux producteurs cessent peu à peu d’être européens face à la primauté des fabricants asiatiques. Devenant un symbole d’appropriation musicale par des cultures extra-européennes, le destin de cet instrument n’a pas cependant que des incidences pour les mélomanes, loin de là. Nécessitant pour ses touches de l’ivoire d’éléphant, on développe au XIXe siècle une prédilection pour les défenses des pachydermes des savanes africaines. Grâce à la révolution d’un autre objet, le fusil, des bandes de chasseurs autochtones s’adonnent au braconnage de grande ampleur. Par leurs gains et leur force de feu, ces bandes en viennent à croître et à déstabiliser les sociétés d’Afrique de l’Est, confrontées de même aux premières avancées territoriales des empires européens. Quant à la boîte de conserve en étain, indispensable condition de l’expansion maritime et militaire européenne, sa production massive entraine un intérêt croissant pour ce minerai, donnant naissance à la ville de Kuala Lumpur, née de l’exploitation des mines locales. Par ces parcours d’objets, et nous n’avons relevé que certains des exemples qui furent cités, Sylvain Venayre nous a montré comment ces ustensiles en sont venus à affecter non seulement leurs utilisateurs directs, mais également des sociétés diverses, à l’échelle mondiale.

Après ces évocations, notre invité a mis en avant la nécessité de ne pas restreindre le propos à des objets nés en Occident mais également à des objets extra-européens et extra-états-uniens, à l’image du banjo. Né en Afrique de l’Ouest, il traverse l’Atlantique avec la traite esclavagiste et devient emblématique de la culture afro-américaine au XIXe siècle. Délaissé pour la guitare à l’aube du XXe siècle par ce groupe culturel, il est cependant réapproprié par les groupes de « minstrels » avant d’être adoptés par les sudistes blancs, donnant naissance à la musique dite de « country ». Ces appropriations diverses peuvent cependant être conflictuelles. Tel le surf, qui, avant de se populariser parmi les jeunesses mondiales, devrait sa diffusion à la rencontre entre natifs d’Hawaï et Américains. Or, la primauté hawaïenne de ce sport est aujourd’hui contestée, aussi bien par l’Inde que la Chine qui revendiquent son invention, décelant sa trace parmi d’anciens sites historiques. Certains objets révèlent ainsi leur propre mythologie.

Après ces éléments de présentation, un temps d’échange avec le public a permis d’étudier certains aspects de l’ouvrage. Si Sylvain Venayre avait un regret quant à un objet qu’il aurait souhaité traiter, il s’agirait du timbre, qui permet de suivre l’histoire de l’administration. Interrogé sur une possible exposition, il a pointé la difficulté de la chose. En effet, à la différence de celle du British Museum « A History of the World in 100 objects », relayée par l’ouvrage éponyme de Neil Mac Gregor et basée sur des objets spécifiques, uniques, le choix de nos auteurs fut de s’intéresser à des objets choisis parce que génériques et produits massivement. Ce choix même compromettait la possibilité d’une exposition qui, plutôt que de se concentrer sur des objets génériques, a vocation à présenter un ensemble d’objets particuliers. Concernant l’organisation de l’ouvrage, la décision d’un classement par date nous a laissé l’impression d’une certaine originalité. Chaque auteur devait choisir un repère chronologique associé à son objet, et pas nécessairement celui lié à son apparition. Telle la date d’entrée du hamac avec l’année 1969, car il accompagne les astronautes de la mission Apollo. Une originalité se rajoutant à une dimension ludique, permise par les courtes notices demandées aux contributeurs. Ceci favorise en effet les conditions d’une lecture simple, agréable, à même d’atteindre l’objectif revendiqué de toucher un large public, sans « mettre un videur à l’entrée du livre ». Cette ambition laisse de surcroît les lecteurs libres de s’intéresser dans l’ordre de leur préférence aux objets suscitant leur curiosité. Par conséquent, avec cet ouvrage, les enseignants peuvent tout aussi bien satisfaire leur intérêt scientifique que leur désir d’en savoir plus sur un objet, et ce tout en préparant leurs séances de cours.
On retiendra également qu’en ne sollicitant que des auteurs français, l’ouvrage donne une belle image du dynamisme de la recherche historique, de l’activité de multiples spécialistes d’aires culturelles variées qui ont su, par leurs propositions, régulièrement contribuer à la « fabrique » de ce stimulant ouvrage. Les enseignants, et plus largement le public passionné d’histoire, y trouveront matière à de multiples entrées, de l’histoire économique à celle du genre en passant par l’étude des questions sociales. Autant d’itinéraires possibles, symboles des multiples circulations qui sillonnent ce travail. Celui-ci confirmera de féconds et très actuels questionnements : ainsi, l’innocence apparente du train électrique n’est-elle pas plutôt l’image de notre désir de mise en scène d’une perfection, vecteur de nos ambitions de domination technique, scientifique, mathématique ?

En somme, une conférence et un ouvrage qui ont ouvert aux auditeurs bien des pistes de réflexion et d’interrogation. Avec une dernière question, exprimée à de nombreuses reprises : à quand le tome 2 ?

© Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 20/11/2020

Notes

[1Emmanuel Menetrey, Professeur en collège, est membre du bureau de l’APHG Bourgogne ; Ivan Burel, doctorant IRHIS à l’Université de Lille, est membre du bureau de l’APHG NPDC.

[2Un compte-rendu de ce café virtuel avec Romain Bertrand est en ligne : https://www.aphg.fr/Qui-a-fait-le-t...