Attaque d’Israël par le Hamas : trois questions à Élie Barnavi

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Entretien réalisé par Christine Guimonnet. [1]

Historien, professeur émérite d’histoire moderne à l’Université de Tel Aviv, Elie Barnavi avait publié sa thèse sous le titre Le parti de Dieu. Étude sociale et politique des chefs de la Ligue parisienne, 1585-1594 (Publications de la Sorbonne, 1980). Intellectuel et essayiste, mais aussi diplomate, il fut ambassadeur d’Israël en France entre 2000 et 2002. Elie Barnavi nous livre ici quelques éclairages pour mieux comprendre le contexte lié à l’attaque lancée par le Hamas.

Christine Guimonnet : Peut-on aujourd’hui, une fois le choc de l’attaque passé, avoir une vision fiable de l’état des forces du Hamas ? Quelles sont ses limites ?

Elie Barnavie : On estime généralement les effectifs militaires du Hamas à quelques 30 000 hommes. L’organisation islamiste a développé une force de commandos de plusieurs milliers d’hommes, un noyau de marine ainsi qu’une « force aérienne » composées de drones de combat et de parapentes motorisés. Il a acquis des capabilités cyber non négligeables et possède à travers le territoire des ateliers de fabrication de missiles. Lors de l’attaque du 7 octobre, il a fait preuve de qualités certaines de planification, d’organisation et d’exécution.

Ses limites sont celle d’une guérilla. Le Hamas ne possède ni aviation de combat, ni marine digne de ce nom, ni chars d’assaut. Comme on l’a vu, il peut faire très mal à Israël, mais la victoire sur le terrain est hors de sa portée.

CG : Etant donné le contexte politique tendu (coalition avec des partis ultra-nationalistes et de religieux ultra-orthodoxe ; forte opposition de la rue face aux projets de modification du système judiciaire) le gouvernement actuel est-il capable d’affronter la situation de guerre et de crise ? Une union sacrée est-elle possible autour d’un gouvernement décrié ?

EB : Un cabinet de guerre vient d’être formé avec des membres de l’opposition précisément pour affronter cette situation. Ces nouveaux venus ont refusé des portefeuilles et déclaré qu’ils rejoignaient le gouvernement uniquement pour la durée des hostilités. Pour après, il faut s’attendre à une commission d’enquête, sans doute à des élections, et donc à un réalignement en profondeur des forces politiques.

CG : Vous évoquez un mini-Kippour : quelles sont les différences à cinquante ans de distance et quelles sont les perspectives militaires envisageables ?
Enlisement ? Tenaille avec l’entrée en action du Hezbollah depuis le Sud Liban ?

EB : J’ai évoqué un mini-Kippour à cause des conditions dans lesquelles a été déclenchée l’attaque du Hamas, notamment l’incurie des renseignements, l’impréparation des forces israéliennes et l’effet de surprise qui en a résulté. Et aussi la crise morale et politique qui a suivi et a fini par chasser les travaillistes du pouvoir. Mais les différences sont plus grandes que les ressemblances. À l’époque, on a eu affaire à un affrontement classique entre armées étatiques, où seuls les militaires étaient impliqués. Aujourd’hui, nous avons subi un pogrom, le plus grand massacre de Juifs désarmés depuis la Shoah, sur le territoire national, à l’intérieur de l’État conçu précisément pur que de telles choses ne se reproduisent plus.

Les buts de guerre ne sont pas très clairs. Il s’agirait d’éliminer le Hamas, non seulement ses capacités militaires, mais aussi son pouvoir politique. C’est évidemment faisable, mais au prix d’une incursion terrestre qui risque d’être très meurtrière. Et, si l’on parvient à liquider le Hamas, il faut savoir comment on va remplir le vide ainsi créé, puisqu’il ne s’agit en aucun cas de réoccuper la bande pour y rester. Il faut donc imaginer une stratégie complexe de réhabilitation économique de la bande et politique de l’Autorité palestinienne, ce qui ne saurait se faire qu’avec l’appui de la communauté internationale.

En mars 2019, Elie Barnavi avait accordé à l’APHG un entretien que vous pourrez retrouver ici : https://www.aphg.fr/Entretien-avec-Elie-Barnavi-De-plus-loin-et-de-plus-haut

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Notes

[1Professeure d’histoire-géographie au Lycée Camille Pissarro de Pontoise, Secrétaire générale de l’APHG.