L’article de Daniel Micolon à lire dans la revue Historiens & Géographes n°460 (novembre 2022) :
L’APHG au Rwanda : l’éducation en acte
Par Yveline Prouvost [1].
Paris, un petit matin de septembre 2022, environ 20 personnes prennent ensemble le premier avion qui nous mènera quelques heures plus tard à Kigali. Tous ont un objectif : participer à un colloque international franco- rwandais intitulé : « Savoirs, sources et ressources sur le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda ».
Parmi eux, deux membres de l’APHG : Daniel Micolon et moi- même, Yveline Prouvost, responsable de l’Atelier Lycée, invités par Vincent Duclert, président de la commission chargée de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi et auteur d’un rapport remis le 26 mars 2021 au Président de la République.
Notre mission : représenter l’enseignement du génocide sur place, collecter des donner, créer des liens et des contacts… C’est tout cela dont je me dois de vous faire le bilan.
Le colloque s’est tenu entre Kigali et Huye-Butare du 11 au 19 septembre dernier et a réuni plus d’une centaine d’intervenants de tous horizons sous la double présidence de Vincent Duclert et du Professeur Charles Kabwete Mulinda de l’Université du Rwanda. Parmi ces intervenants, quelques membres de la commission de recherche qui a produit le rapport tels Raymond Kévorkian, Françoise Thébaud ou Chantal Morelle.
Les participants [2] proviennent en effet de très nombreux domaines de recherche ou d’action : chercheurs en histoire, en anthropologie, en sociologie, en politiques sociales, mais aussi juristes, politistes ou hommes politiques, chercheurs en littérature ou en philosophie, membres d’associations [3], ou rescapés témoins des faits [4].
Par ailleurs, nous sommes tous, aussi, de différents horizons géographiques : français, rwandais, anglais, américains..
Ce colloque s’est tenu en différents lieux, tous symboliques.
Tout d’abord à Kigali, lieu d’arrivée de la délégation française, l’inauguration du colloque s’est déroulée dans un mémorial du génocide situé à Kigali : le mémorial de Gisozi.
Dès le lendemain de l’inauguration, les conférences se sont déplacées à Butare, ville de l’Université du Rwanda, une des régions qui abritait de nombreux Tutsi avant le génocide et où celui-ci a été particulièrement meurtrier. C’est là, au sud-ouest du pays, que se sont déroulées la plus grande partie des travaux réflexifs, ponctués, là encore, de moments intenses de recueillement à Butare même, puis au sein du mémorial de Murambi.
Le colloque s’est ensuite de nouveau déplacé à Kigali pour les derniers jours. Quelques conférences ont eu lieu « Chez Lando », un hôtel particulièrement symbolique, lieu de rencontre de l’opposition politique avant le génocide. Elles ont débuté par un vibrant hommage de sa sœur, Anne-Marie Kantengwa, à Landoald Ndasingwa, surnommé Lando [5], témoignant de la mémoire encore très vive du génocide [(Il est d’ailleurs important de noter qu’une autre des soeurs de Lando est Louise Mushikiwabo, nommée secrétaire générale de l’OIF en 2019.]]. La délégation a aussi été accueillie au Centre culturel francophone de Kigali au cours d’une soirée mémorable [6], ainsi que, le dernier jour, à la résidence de l’Ambassadeur de France au Rwanda.
Les dernières interventions, ont pu réunir Vincent Duclert, Stéphane Audouin Rouzeau, Hélène Dumas, mais aussi Robert Muse, président de la commission nommée par le Rwanda afin d’enquêter sur le rôle de la France dans le génocide en même temps que la commission française.
Autre particularité de ce colloque : il a, dès le départ, l’ambition de devenir à son tour un moment d’histoire. Les interventions ont toutes, ou presque toutes, été enregistrées, voire filmées [7] et une réalisatrice française [8] nous a accompagnés, enregistrant continuellement des rushs qui seront conservés à fin d’archives.
Dès l’ouverture, le ton du colloque est donné : entre représentation officielle, avec des interventions enregistrées des présidents Paul Kagame et Emmanuel Macron en présence de représentants politiques rwandais et français, communications scientifiques, et partage de la mémoire du génocide grâce à des témoignages et commémorations sur des sites mémoriaux
L’ampleur du programme n’a pas toujours permis autant de moments de partage, voire de discussions, que nombre d’entre nous auraient souhaité, il a néanmoins rendu possible des rencontres qui sans cela n’auraient jamais été.
Pour nous, représentants de l’APHG, il nous a permis d’entrer en contact direct avec la recherche en action, au cœur de la réflexion, et surtout de mieux comprendre les spécificités de ce génocide dans toutes ses dimensions.
Des interventions ont ainsi abordé l’ensemble du contexte historique du pays, tout ce qui a rendu possible le génocide, comme la racialisation progressive de la société rwandaise dès les années 50 ou 60 [9].
Découvrir les lieux même du génocide est édifiant. Il peut être difficile pour nous, étudiant le sujet sans jamais avoir quitté l’Europe, de comprendre pourquoi il semblait impossible de se cacher dans les « campagnes », quand nous ne voyons la campagne que comme un espace vide d’hommes. Or la campagne au Rwanda est une « campagne pleine » : la majeure partie de la population rwandaise y vit. Toutes les terres sont utilisées et, sur les collines, la moindre parcelle de terre est cultivée en terrasse du haut en bas, et jusqu’au bord des routes. Chaque colline forme une sorte de microcosme où chacun se connaissait et connaissait son voisin, ainsi que sa famille. Comment dans ces conditions envisager de pouvoir se cacher ? C’est ainsi que le bilan terrible peut aussi se comprendre.
Les perspectives historiques apportées par les différents chercheurs éclairent aussi le champ des massacres précédents des Tutsi au Rwanda, posant même la question, au moins dans certaines régions du Rwanda, de génocides préalables, même si les chercheurs restent divisés sur ce point. C’est d’ailleurs ici aussi toute la richesse de telles rencontres que la confrontation de points de vue divergents.
De même, la recherche rappelle à quel point « Hutu » et « Tutsi » vivent ensemble dans les villages, s’entraidant, se mariant entre eux. Lorsque le génocide se déclenche et que les Tutsi deviennent des cibles, il est impossible de pouvoir y échapper sans une aide extérieure, l’aide d’autres voisins.
Là encore, ce colloque a permis de faire le point sur ce phénomène.
L’aide extérieure a été limitée, et nombre de personnes n’ont été protégées que de façon très temporaire, livrées aux bourreaux par les mêmes qui prétendaient un temps les protéger [10].
Mais il est de véritables « Justes » rwandais qui ont réellement protégé, fait fuir et sauvé des Tutsi. Des parcours individuels ont été évoqués, dans toute leur complexité.
De riches réflexions ont aussi été envisagées autour d’une approche genrée du génocide : création de mythes autour de la femme Tutsi avant le génocide, femmes cibles particulières des génocidaires, femmes victimes de violences spécifiques [11], mais aussi, femmes coupables d’actes génocidaires [12].
Le rôle de la France lors du génocide a lui aussi été évoqué. Certains chercheurs présents au colloque travaillent ces questions depuis très longtemps [13]. Cependant, désormais le sujet est au cœur des préoccupations, avec une parole ouverte côté français comme côté rwandais, même si l’on ne peut parler de consensus, ce qui est le sens même de toute recherche.
Autre piste de réflexion : les enjeux mémoriaux. De nombreux chercheurs travaillent autour des mémoires et de la mémoire du génocide, et les problématiques sont nombreuses : ce qui a présidé aux choix de création des mémoriaux, l’organisation des mémoriaux, le rôle des associations, le rôle du gouvernement dans la préservation, la diffusion de la mémoire du génocide, les mémoires du génocide et les traumas du génocide.
Certains intervenants ont fait partie des premiers décideurs des politiques mémorielles ou éducatives autour de ce génocide.
Autres thèmes importants : celui de la lutte contre le négationnisme [14] et celui de la réconciliation nationale, qui sont tous deux au cœur de la politique rwandaise actuelle et dont les enjeux complexes apparaissent clairement.
La justice a aussi été l’objet de réflexions intenses au cœur du colloque. Des interventions ont permis d’aborder les tribunaux Gacaca, mais aussi tous les combats récents de la justice, en particulier les poursuites actuelles contre les génocidaires réfugiés à l’étranger [15].
Comme l’indiquait le titre du colloque, le problème des ressources, des archives, a lui aussi fait l’objet de différentes communications. Les participants au colloque ont même pu découvrir le centre de traitement des archives d’Ibuka à Nyanza, lieu de commémoration à Kigali.
Enfin, au carrefour de tous les thèmes évoqués s’est posé le problème de l’éducation face au génocide des Tutsi, que ce soit au Rwanda ou en France.
L’APHG envisage d’ailleurs de créer des contacts avec des enseignants locaux autour de l’enseignement du génocide et a pris des contacts en ce sens.
Surtout, c’est bien sûr dans le cadre de la réflexion sur l’éducation au génocide que l’APHG est intervenue.
En tant que représentants de professeurs français, nous avons évoqué la façon dont le génocide est évoqué dans l’enseignement en France. Des universitaires spécialistes de ce thème étaient aussi présents [16].
Une première intervention a réuni vos deux représentants de l’APHG : Yveline Prouvost, responsable de l’Atelier Lycée, et Daniel Micolon, ainsi que Chloé Créoff de la Ligue de l’Enseignement. Ce moment nous a d’abord permis de situer l’enseignement du génocide perpétré contre les Tutsi dans nos programmes scolaires. J’ai évoqué la façon dont nous le traitions en classe de Terminale en Lycée, en Tronc commun comme en spécialité, mais aussi ce que nous pourrions envisager pour développer encore cet enseignement. Chloé Créoff nous a permis de découvrir un projet important de la Ligue de l’Enseignement autour de témoignages de rescapés du génocide, tandis que Daniel Micolon a décrit un projet pédagogique précis mis en œuvre dans son lycée de Marseilleveyre. Nous avons bien sûr mentionné le fait que de très nombreux autres projets existaient, en en citant un certain nombre (comme à Nice), et en insistant sur la quantité et la grande variété des projets déjà mis en œuvre.
Je suis ensuite intervenue une seconde fois autour de l’enseignement du thème des Tribunaux Gacaca et de l’usage possible des Archives ou d’extraits de films (comme Les collines parlent de Bernard Bellefroid [17]) dans ce but. A noter, au sein du colloque, la présence de plusieurs intervenants qui participent aussi aux formations destinées aux enseignants sur le génocide des Tutsi, au mémorial de la Shoah [18]. Leur point de vue a été particulièrement éclairant ici.
Mais l’APHG a aussi eu le souci de créer des ressources pour les élèves ou les enseignants.
Un certain nombre de capsules audio, à destination des élèves ou des enseignants français ont donc été réalisées lors de ces rencontres afin d’appuyer certains de ces points. J’ai privilégié, pour ces premières capsules, des rencontres avec des chercheurs rwandais, que je craignais de ne plus rencontrer facilement. Elles seront mises en ligne le plus rapidement possible sur le site de l’APHG, et seront surtout enrichies par d’autres capsules à venir permettant d’entendre des intervenants qui vivent ou travaillent en France.
Finalement, si un seul mot devait décrire et résumer l’intégralité du colloque ce serait….intensité !
Celle des interventions d’abord : intensité des thèmes abordés, des témoignages, mais aussi intensité des journées de travail, des émotions ressenties lors des conférences ou dans les lieux de mémoire comme en découvrant ce pays magnifique et l’effroyable contraste entre la beauté des sites et les horreurs qui y ont été commises, intensité des rencontres, des échanges lors des conférences comme lors des moments informels entre participants.
Ce sont des moments forts, que j’espère vivement parvenir à vous faire partager par ces quelques mots car d’abord et avant tout : c’est vous que nous représentions !
Un colloque riche, une véritable « recherche en acte » comme l’indiquait le sous-titre du colloque, recherche qui se poursuivra lors d’une seconde session en septembre 2023 à Paris.
En remerciant vivement Vincent Duclert pour son invitation, les membres de l’équipe de recherche pour leur accueil chaleureux, et l’ensemble des participants pour leur patience, leur disponibilité face à nos questions. Merci de nous avoir intégrés à ce beau colloque.
Ressources audios proposées par Yveline Prouvost :
- Parmehutu : Parti politique officiellement créé en 1959 : « Dirigé par Grégoire Kayibanda, le PARMEHUTU (Parti de l’Emancipation du Peuple Hutu), a une base exclusivement ethnique. S’il n’envisage pas à ses débuts l’abolition de la monarchie, il réclame l’accès des hutu à l’enseignement et aux postes administratifs et soumet l’indépendance du pays à la réalisation préalable de son programme ». C’est ce parti qui dirige le Rwanda lors de l’accès à l’indépendance. Il est dissous en 1973 lors de l’accès au pouvoir de Juvénal Habyarimana.
Source : https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/chronologie-du-rwanda-1867-1994.html
- Interahamwe : Nom d’une milice liée au parti MRND (parti du président Habyarimana). Le mot signifie en kinyarwanda « personnes qui s’entendent fort bien ». Milice majoritaire pendant le génocide, elle est responsable de la plus grande part du génocide.
- Nyamirambo : quartier musulman de Kigali
© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 10/09/2023. Tous droits réservés.