ÉDITORIAL : Soyons clairs, ouvrons les yeux Historiens & Géographes n°432

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Par Bruno Benoit [1]

Soyons clairs, ouvrons les yeux, l’APHG ne peut accepter la réforme du collège dans son application prévue à la rentrée 2016.

« La vérité arrive toujours la dernière, parce qu’elle a le temps pour guide » (Baltasar Gracian).

Mon éditorial ayant été rédigé avant la tragédie du vendredi 13 novembre 2015, je tiens à dire haut et fort, au-delà de l’horreur dénoncée, de l’émotion partagée et du soutien apporté aux victimes, que c’est en redonnant un idéal républicain à la jeunesse, à toute la jeunesse, par l’éducation et l’École que la dérive djihadiste pourra, un jour, être écartée. L’Histoire et la Géographie ne prétendent nullement être les matières seules en mesure d’apporter cet idéal, mais, en revanche, elles y contribuent fortement.

Cher(e)s Collègues,

Avant de vous dire pourquoi l’APHG ne peut être d’accord avec l’application de la réforme du collège qui entre en vigueur à la rentrée 2016, je tiens, en cette veille de trêve des confiseurs, voire en ce début d’année 2016, à vous conter, vous qui, en exerçant ce merveilleux métier qui est d’enseigner l’Histoire et la Géographie, êtes devenus des conteurs d’histoires, une histoire édifiante :

La fable des quatre portes

(Toute ressemblance avec des personnes réelles, des événements ou des lieux serait pure coïncidence. Cette fable relève de la fiction).

« Il était une fois dans un pays imaginaire appelé Pédagogia un palais scolaire où pour se rendre aux 3e, 4e, 5e et 6e étages qui correspondaient tous à des niveaux de classe, il existait quatre portes, chacune correspondant à un étage. Les enfants du bon peuple de ce petit royaume empruntaient la porte qui leur permettait d’accéder facilement, selon leur niveau, aux classes où des maîtres bien formés dispensaient savoirs et techniques. Point de bousculade, point d’inégalité dans l’accès, point d’élitisme, car chacun avait sa place sans difficulté. De plus, les maîtres ressentaient chez leurs élèves cette harmonie qui leur donnait la possibilité de bien enseigner, d’être entendus et de réussir à faire passer ce pour quoi ils étaient là. De leur côté, les élèves écoutaient avec sérénité et nul ennui ne venait perturber leur écoute.

Pour faire plaisir au roi qui aimait le changement et prônait les réformes, la princesse, dans un souci de modernisation, d’efficacité, d’économie, de justice sociale et de meilleure gestion des flux humains, mais aussi pour imposer sa marque, mit en place une réforme qui consistait à supprimer les quatre portes pour les remplacer par une seule. Cette réforme se fit brutalement, sans laisser le temps aux élèves et aux maîtres de s’adapter et de comprendre le but de cette réforme, sans formation bien ciblée.

Le résultat étant catastrophique, la réforme fut un traumatisme. L’accès unique, ne permettait plus à l’élève de savoir, une fois la porte passée, quel escalier il fallait prendre pour se rendre à l’étage voulu. Ce guichet unique déboucha sur des bousculades, des pertes de temps, des cris, sur le constat de voir les plus costauds passer devant les plus faibles, des passe-droit apparurent créant ainsi des inégalités, mais surtout les élèves étaient fatigués une fois arrivés à leur étage car ils avaient dû y consacrer de l’énergie, les maîtres, quant à eux, étaient excédés par l’agitation régnant à leur niveau, tout cela entraînant des bilans pédagogiques désastreux. La réforme déboucha donc sur le contraire de ce que la princesse avait envisagé.

Devant cet échec, elle réunit ses conseillers qui n’osèrent pas lui dire, car ils partageaient avec elle l’idée que cette réforme introduisait une grande évolution dans l’enseignement du royaume, que la princesse s’était investie dans cette réforme, qu’elle l’avait présentée comme un plus pour les enfants de son royaume pensant qu’une seule porte était source de plus d’égalité. Donc, aucun des conseillers n’osa déclarer que remplacer quatre portes par une seule et cela d’un coup et sans formation solide ne pouvait pas être une bonne réforme. Ce furent donc les usagers des quatre étages qui vinrent lui dire leur désarroi et leur incompréhension. Que tout changer brutalement n’était pas une bonne chose. Les maîtres n’étaient pas prêts à gérer les flux d’élèves désorientés car manquant de formation adaptée et critiquant la formation accélérée que la princesse leur offrait. Ils n’étaient pas prêts à faire face à cette réforme plus perturbatrice que pédagogique. En effet, comment savoir, avec cette seule porte, que l’élève arrivant à l’étage 6 ne relevait pas de l’étage 3. De leur côté, les élèves n’étaient pas en mesure d’aller dans la classe qui leur correspondait, quant aux parents des élèves, le bon peuple, ils constataient les résultats qui étaient mauvais et manifestaient leur mécontentement.

La princesse comprit que s’entêter était une mauvaise chose pour son royaume, son peuple et pour l’avenir. Elle alla voir sur place et s’aperçut, en effet, que la porte unique mise en place brutalement était contre-productive sur le plan pédagogique et pour plus de justice sociale. Elle ne réunit pas ses conseillers qui l’avaient mal conseillée et alla voir le roi et fit une déclaration : les quatre portes étaient à nouveau en fonctionnement. Le bon peuple comprit que la princesse était une bonne princesse, car elle savait entendre et écouter ».

Après avoir lu la fable, après avoir rêvé que notre Ministère de l’Education Nationale (MEN) s’engage dans le sillage de la princesse du royaume de Pédagogia, regardons la réalité qui nous attend à la rentrée 2016 :

  • La réforme a pris en compte la chronologie, ce qui est pour l’APHG un résultat tangible pour lequel nous avons œuvré à notre façon. Nous restons attachés, non pas à une marque d’archaïsme, mais à un outil précieux de repérage et de comparaison pour des études historiques menées en parallèle. Ce n’est être ni de Droite ni de Gauche, mais simplement être pédagogue et bon historien que défendre la chronologie. Arrêtons de remettre en cause un fondement essentiel de notre enseignement. Quand Georges Duby nous dit : « En effet, je peux établir par exemple, preuves en main, que le 27 juillet 1214 et non pas le 26, ni le 28, deux armées s’affrontèrent dans la plaine de Bouvines » [2], j’applaudis des deux mains.
  • Les modules optionnels ont disparu, ce qui nous réjouit, même si nous ne fûmes pas les seuls à en demander la disparition. Il n’y a pas à hiérarchiser ce qui est important et ce qui serait secondaire. Dans ce domaine, les choix sont toujours mauvais, car ils ne sont pas dictés, pour nos élèves, par une démarche intelligible, mais par des questions de temps ou d’engagement partisan, ce qui est contraire à toute déontologie professorale.
  • La liberté pédagogique de l’enseignant est affirmée. Voilà une dimension qui m’est chère et qui est chère à nous tous et toutes. Une réforme ne peut réussir que si la MEN considère que les enseignants au-delà des discours lénifiants et médiatiques, sont des personnes dignes de confiance, capable d’intégrer les nouveautés, d’adapter leur pédagogie au public d’élèves en face d’eux, de multiplier les supports d’enseignement, de travailler en équipe, de parfaire leur formation, bref de les considérer comme des citoyen(ne)s responsables, ce qu’ils sont dans leur écrasante majorité, et non comme des personnels à qui il faut mâcher le travail par des fiches toutes préparées, dignes d’un mauvais régime amaigrissant !!

L’APHG n’était donc pas au départ hostile à cette réforme, même si j’avais appelé à l’extrême vigilance. [3] Cependant, l’APHG avait dénoncé dès le départ le recul du disciplinaire inadmissible pour la qualité de l’enseignement, la mise en avant démesurée des EPI, comme si ceux-ci étaient la panacée à la crise de l’École et comme si la MEN ignorait ce qui se faisait depuis longtemps dans les différents établissements avec des résultats qui auraient mérité d’être évalués avant de faire des EPI des « remèdes miracles » et enfin les horaires de plus en plus réduits qui, malgré certaines affirmations contraires entendues sur les réseaux, expliquent en partie les difficultés qu’ont les collègues à « faire tout le programme », comme par exemple en Terminale S.

OUI, il faut du temps [4] pour enseigner, pour bien enseigner, pour être un professeur à l’écoute de ses élèves, pour leur apporter une méthode, leur faire découvrir Hommes et Territoires. Ces critiques l’APHG, forte de ses milliers d’adhérents et où une nouvelle génération de jeunes collègues est venue grossir ses rangs, n’a cessé de le dire depuis des années. Sa revue Historiens et Géographes est là pour en témoigner.

L’opposition de l’APHG à la réforme a pris de l’ampleur quand le MEN et la MEN sont passés en force. Cet éditorial est clair, l’APHG s’oppose à l’application actuelle de la réforme.

En effet, les quatre niveaux mis en place en même temps à la rentrée 2016 et ce, pour toutes les matières, est une erreur magistrale, que seul le calendrier électoral peut justifier. L’APHG travaille, hors des contingences politiques, elle est au service des professeurs et des élèves. L’APHG est solidaire des collègues de Français, de langues anciennes et vivantes, bref de tous ceux et celles qui comprennent qu’on va dans le mur. Mêmes les IPR parlent de résistances de la part des professeurs depuis la rentrée, de quoi parleront-ils à la rentrée 2016 ! De plus, dans un monde où la formation et l’information sont essentielles, les formations organisées par l’APHG, seule pendant des années sur le front de la formation, ne reçoivent pas cette année, pour celles qui en bénéficiaient, le soutien des rectorats. Or, pour que la rentrée 2016 ne soit pas une impasse, le MEN organise des formations rapides, sur le temps des vacances, où les collègues reçoivent, plus un discours psycho-pédagogique que des acquis disciplinaires. L’argent manquant, ce qui aurait dû être dit dès le départ et ce qui aurait été une marque de confiance entre le MEN et les enseignants, c’est donc la mauvaise option, toujours mauvaise quand elle est prise dans l’urgence, qui prévaut, au grand dam des formations de l’APHG préparées depuis longue date et répondant à l’attente des professeurs.

L’APHG demande donc à la MEN et au MEN, voire au Président de la République, de suspendre l’application massive des quatre niveaux à la rentrée 2016. Elle est solidaire des autres associations professionnelles qui, comme elle, dénoncent l’erreur pédagogique de la globalisation de septembre 2016 qui détruit ce qui pouvait être considéré comme des apports intéressants dans la réforme proposée.

Bruno BENOIT
Président de l’APHG

Lyon, le 11 novembre 2015

Pour revenir à la vie de notre association, cher(e)s collègues, continuez à aller sur le SITE [5] qui est une réussite indiscutable, qui est fréquenté assidûment [6] et qui est l’œuvre de quelques collègues que je remercie personnellement, inscrivez-vous massivement pour l’AGORA d’Amiens en octobre 2016 [7] qui s’annonce comme une réussite, faites inscrire des jeunes et des moins jeunes collègues, bref l’APHG et moi-même nous vous remercions en ce début d’année 2016, année qui sera celle d’un nouveau combat, mais d’un combat qui, même si la victoire n’est pas au rendez-vous, enrichit celui et celle qui le mène, car ce combat est juste.

Communiqué de l’APHG

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) condamne avec la plus grande fermeté les actes terroristes et sanglants perpétrés à Paris et à Saint-Denis dans la nuit du 13 novembre 2015. Elle s’incline devant la mémoire des nombreuses victimes et exprime toute sa compassion envers leurs familles.

L’APHG adresse son soutien à toutes celles et tous ceux qui continuent d’œuvrer au bon fonctionnement de notre pays en ces heures douloureuses et apportent leur secours aux blessés, aux proches des victimes.

Dès lundi et comme après les attentats du mois de janvier, les Professeurs d’Histoire-Géographie et d’Enseignement Moral et Civique seront là pour entourer leurs élèves, les écouter, et répondre à leurs questions. L’Histoire, la Géographie, ces matières si précieuses pour la construction de l’autonomie politique et citoyenne, sont toujours présentes lorsqu’il s’agit d’expliquer et de contextualiser les désordres géopolitiques du monde et transmettre les valeurs républicaines qui sont notre socle commun : la tolérance, la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. [8]

Le Président Bruno Benoit, les instances nationales et régionales de l’APHG

Paris, le samedi 14 novembre 2015

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, n°432, novembre-décembre 2015. Tous droits réservés.