Enseigner et chercher au pays des « Shadoks »… Tribune soutenue par l’APHG

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Par Élodie Lecuppre-Desjardin [1] et Renaud Le Goix. [2]

Tribune soutenue par l’APHG.

Sur la première chaîne de l’ORTF à la fin des années 60, de petites bestioles stupides dotées de longues pattes et d’ailes rabougries passaient leur vie à pomper sur des machines inventées par le professeur Shadoko, devin plombier, dont l’ambition était notamment de créer le mouvement perpétuel. La série résolument avant-gardiste et insolente avait déclenché l’agacement de nombre de téléspectateurs pour devenir culte quelques années plus tard. Incarnant l’absurdité des tâches laborieuses dépourvues d’objectifs clairs, les pauvres Shadoks s’abîmaient sous la férule de chefs ignorants dont la devise « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? » ou les conseils « En chassant les frottements, la mécanique devient parfaite », semblent tristement caractériser la situation critique dans laquelle le monde de l’enseignement et de la recherche s’asphyxie depuis plus d’une décennie.

Tandis que nos ministres de tutelle font mine d’ignorer la colère de tout un secteur professionnel à bout de souffle, dont les tâches ancillaires ne cessent de se multiplier au détriment du temps accordé à la transmission des savoirs et à l’émergence de la connaissance, les motions, tribunes, manifestations, pétitions, happenings, grèves bourgeonnent dans tout l’Hexagone sans qu’une réaction digne de ce nom ne vienne combler les attentes urgentes d’un personnel dont la colère n’a d’égal que le mépris par lequel il est traité.

Il faut dire que si le projet de réforme du Capes, la réforme du baccalauréat, et les pré-rapports de la future Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche ont allumé la mèche, la fusée incendiaire était déjà bien armée depuis la LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités) de 2007. Dans la logique visant à réduire les dépenses d’État, la LRU, qui a donné l’autonomie aux universités sans les moyens, n’a cessé d’accentuer les tensions internes entre administrateurs et gouvernés. En particulier, le transfert de la masse salariale aux universités s’est traduit par des gels de postes de titulaire, des non-renouvellements à la suite des départs en retraite, et des recours massifs aux vacataires et précaires, sous-payés, quand ils le sont. Dans le même mouvement, les rivalités externes entre sites, préfigurant la volonté affichée du PDG du CNRS d’appliquer au monde de la recherche « une loi inégalitaire, concurrentielle et darwinienne », se sont exacerbées. Avec une masse salariale réduite, il faudrait par ailleurs, pour rayonner, trouver les moyens de recruter des stars internationales, sur des chaires aux salaires attractifs. C’est évidemment faire insulte aux collègues en poste, qui ne seraient pas assez bons, et aux docteurs et candidats dont on estimerait qu’ils ne feraient pas l’affaire face à quelques gloires débauchées dans des universités anglo-américaines. De ce point de vue, les PIA (Programmes d’investissement d’avenir, depuis 2010), et plus récemment la loi Fioraso ont pavé la route des universités de « recherche intensive », dotées de Graduate Schools qui permettront à certaines universités de caracoler au top des établissements dotés d’Idex, d’I-Site, de Labex, etc., tandis que les autres se contenteront d’enseignements au rabais, déconnectés des sites de recherche, dans une structure dualisée de collèges d’enseignements de premier cycle à cheval sur le lycée et le bac réformé, autrement dit les fameux parcours -3/+3. Le modèle est d’ailleurs bien enclenché, avec un CNRS qui depuis longtemps concentre l’essentiel de ses moyens sur une dizaine de gros sites universitaires, qui sont aussi ceux ayant obtenu les IDEX (Initiatives d’excellence du PIA)… The winner takes it all. Comme l’avait souligné Danielle Tartakowsky dans son ouvrage Construire l’université au XXIe siècle, il faudra donc craindre pour les universités les mêmes stratégies de contournement d’établissements dont est victime aujourd’hui le secondaire. La fin de l’égalité de traitement entre sites, et donc entre élèves, avec cette réforme du bac, au sein de laquelle chaque établissement a finalement composé un jeu d’épreuves à la carte, achève cette casse systématique de la méritocratie républicaine. Très concrètement, alors que certaines formations master-recherche seront arrosées de moyens pour emmener les étudiants vers des doctorats adossés eux-mêmes à des « missions scientifiques » post-doctorales gagées sous le sceau de l’éphémère (statuts précaires, vacations d’enseignements, et maintenant tenure track, c’est-à-dire contrats à durée déterminée sur objectifs de levée de fonds et de publications), les filières plus ordinaires et humbles vivoteront pour, par exemple, former à des concours d’enseignement pour lesquels les candidats se font de plus en plus rares. Et ça tombe bien, puisque le Capes pourrait subir lui-aussi une réforme le vidant de son contenu disciplinaire, pour transformer les futurs professeurs en animateurs scolaires.

Il ne faudrait donc surtout pas croire que les projets actuels sont uniquement le fruit d’un amateurisme qui toucherait de façon erratique différentes catégories professionnelles dont les métiers ne sont pas tout à fait les mêmes. Ces réformes sont systémiques, organisées depuis plus de dix ans, parfaitement cohérentes, et touchent l’ensemble de nos formations, de l’école élémentaire à l’université. Il faut les rapprocher et les décoder pour en comprendre la logique délétère et c’est précisément le but de cette tribune. Ces décisions appliquent le new public management, un ensemble de réformes imposant aux services publics les modalités de contrôle et de gouvernance du secteur productif privé, sur le modèle qu’a subi l’hôpital public, définissant des objectifs de retours sur investissement, alors même que la recherche et l’éducation sont, dans une société, des investissements sur l’avenir, par nature incommensurables. À l’aune du classement de Shanghai ou des critères d’internationalisation du Times Higher Education, ces réformes consistent à faire de la mesure un objectif à atteindre et à gouverner en fonction des indicateurs (nombre de publications, nombre de recrutements internationaux, nombre de prix Nobel, d’ERC, et d’IUF, taux d’encadrement, taux de réussite, taux d’achèvement des thèses). Il s’agit non plus d’accompagner vers les projets, mais de pénaliser les départements et disciplines qui n’atteignent pas les objectifs, en imposant à la fois des logiques d’excellence, de mise en concurrence des sites et des établissements, en reportant les logiques d’arbitrage de budgets d’austérité sur les collègues et les directions, en assurant l’écrasement des collègues sous la multiplication des tâches de « remontée d’indicateurs », au détriment évidemment des fondamentaux du service public d’enseignement et de la recherche. Une perte de sens aux conséquences dramatiques est au cœur de ce système. La candidature collective de plus de 5 000 collègues à la présidence du HCERES (Haut Conseil de l’Évaluation et de la Recherche de l’Enseignement Supérieur) à l’initiative du collectif RogueESR, s’est organisée dans cet esprit : il s’agit de reprendre le contrôle collectif des modalités d’appréciation et de gestion des métiers de l’éducation, systématiquement orientés vers une logique du secteur marchand (l’économie du savoir). Car nous ne sommes pas dupes : il y aurait pour certains acteurs de l’argent à se faire si les universités rejoignaient le modèle concurrentiel et payant des écoles de commerce et des MBA, au détriment bien évidemment des étudiants et des élèves, futurs étudiants de l’université. Il faut donc être lucide et rassembler les pièces de ce puzzle complexe pour comprendre et dénoncer une destruction du navire éducatif, de la cale au nid-de-pie, de la maternelle au doctorat !

Lorsque les enseignants-chercheurs expliquent qu’ils n’en peuvent plus de répondre à des appels à projets, de remplir des dossier d’évaluations, de construire des maquettes de licence détricotées systématiquement tous les 4 ou 5 ans, de multiplier les lettres de soutien pour des post-docs condamnés à une longue, voire définitive précarité [3], courant d’un CDD à l’autre à travers le monde, leurs collègues du secondaire font face à des réformes dont les conséquences sont funestes sur la qualité des enseignements donnés. Tandis que les E3C (Épreuves communes de contrôle continu) qui visaient à alléger l’organisation du bac ont été imposées à marche forcée et de manière brutale dans certaines académies, sans anticipation, sans préparation, sans concertation, forçant les enseignants à sacrifier le temps des apprentissages sur l’autel de l’évaluation permanente, les élèves angoissés par les sélections de ParcourSup doivent se positionner et sélectionner des formations, dans un brouillard total, sans construire leur savoir avec le temps et l’attention qu’ils méritent. Lorsque les jeunes chargés de TD de l’université crient leur détresse face à des salaires de misère et payés au lance-pierre, plusieurs mois après les missions dans de nombreux cas, que les enseignants-chercheurs confirmés explosent les 50 heures par semaine pour des rémunérations qui les placent à 63% du salaire correspondant des pays de l’OCDE, les jeunes professeurs des écoles en France tout comme les professeurs du secondaire se placent au 20e rang des pays de l’OCDE, avec des rémunérations 50% moins élevées qu’en Allemagne pour ne donner qu’un exemple. Mais c’est bien connu : l’enseignant est un fainéant, une brave bête qui a trouvé sa vocation et ne se plaint pas (#PasDeVagues), qui a la passion de son métier et qui, dans des conditions matérielles et humaines sans cesse dégradées, se nourrit d’un sourire, d’un remerciement appuyé lorsqu’un de ses jeunes élèves ou étudiants vient lui dire à la fin d’un cours combien il s’en trouve grandi, ou quelques années plus tard qu’il a signé un contrat d’embauche. Après tout, comme le disait le devin Shadoko « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possibles, il faut toujours taper sur les mêmes ». Alors chargeons la mule, continuons à geler le point d’indice, qui n’a pas bougé d’un iota depuis plus de 10 ans, cessons les recrutements à l’université, tandis que le nombre d’étudiants est en constante hausse, reculons l’âge de la retraite et bien sûr entamons ladite retraite, surtout pour les femmes.

Contrôler, punir, développer les inégalités, et diviser pour imposer : voilà les maîtres mots d’une politique néolibérale qui ne se cache plus et qui applique de simplistes lois de gestion à un monde de l’éducation et de la recherche dont la richesse réside dans la liberté d’apprendre et la diversité des savoirs. Dans des collèges et lycées où l’enseignement disciplinaire se réduira à une peau de chagrin et dans des universités où les appels à projet de recherche excluent déjà tout ce qui ne relève pas des « défis sociétaux » homologués par la « cellule stratégique ministérielle », la créativité et la flexibilité qui permettent à l’humanité de faire face, d’innover et de s’adapter à la variabilité du monde, s’étioleront pour laisser place à une société violente, brutale, égoïste et incapable d’assumer l’imprévisible et de s’y adapter [4]. Récemment, Nucio Ordine, professeur de littérature à l’université de Calabre, s’inquiétait de la perte de sens et du tournant utilitariste que l’on fait prendre à l’université, et pas seulement en France. [5] L’université n’est pas une école pratique et ne forme pas à un métier, mais le métier est une conséquence des études qu’elle dispense. L’école doit laisser du temps à l’esprit pour penser, réfléchir imaginer. Or, les réformes actuelles s’inscrivent dans une logique du rendement à court terme qui force les enseignants comme les chercheurs à se couler dans une culture du résultat immédiat, poussant les élèves et les étudiants à s’auto-exploiter, soumis à la peur de l’échec et de la voie sans issue. Des exigences immédiates de résultats trimestriels dans les E3C, au programme de l’European Research Council de l’Union Européenne, tout est orchestré pour brider la pensée. Alors non Mme Vidal, non M. Blanquer, les prix Nobel ne s’obtiennent pas en 5 ans, les docteurs en sciences humaines n’accouchent pas d’une thèse en 3 ans et un adolescent ne maîtrise pas les ressorts de la construction de la souveraineté nationale en 3 semaines !

Saluons la manière dont les pré-rapports de la LPPR ont ciblé correctement les problèmes de notre environnement professionnel, mais disons clairement que les solutions préconisées ne peuvent qu’envenimer la situation.

L’historien sait combien l’homme ne peut se construire sans la connaissance du passé. Le géographe sait combien l’appréhension de l’espace par les sociétés et la construction des territoires, de leurs hiérarchies et des inégalités qui les traversent, le positionne dans le monde. Nos disciplines sont les vigies de ce bateau ivre ; elles ne cessent d’alerter les capitaines que le naufrage est imminent. Contrairement à ce que l’on veut faire croire, nous ne sommes pas figés dans des certitudes passéistes. Mais le changement ne doit pas se faire au prix d’une dégradation de nos conditions d’exercice et du sacrifice de ce qui constitue l’ADN de nos professions : la liberté de choisir nos sujets de recherche, le temps pour en assurer la transmission des résultats. Seul un cadre stable et pérenne permet au chercheur de prendre des risques, de sortir des sentiers battus et … de trouver. Seul un cadre stable et pérenne permet à l’enseignant de développer ses compétences et de révéler les potentiels et les talents. Pour cela nous appelons, comme nombre de nos collègues, à des Etats généraux de l’enseignement et de la recherche, animés, non par des technocrates hantés par la culture d’entreprise, du management et du résultat immédiatement utile, mais par des femmes et des hommes rompus à l’exercice de métiers qui seuls leur donnent le droit de s’exprimer et de proposer. Le Conseil National des Universités, les sociétés savantes et les associations d’enseignants constituent autant de viviers pour alimenter sereinement et positivement le processus de réforme.

De la perte de sens à l’expression du bon sens, il n’y a qu’un pas salvateur qu’il faut nous donner les moyens d’accompagner.

Continuer à nier la détresse et le désarroi des enseignants et des enseignants-chercheurs serait sacrifier les forces vives de notre système académique, longtemps envié par les étrangers pour son égalité des chances et l’excellence de ses résultats.
À moins que nous ne vivions au pays des Shadoks et dans ce cas : « S’il n’y pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème ! ».

Cette tribune est publiée dans la revue Historiens & Géographes (n° 449, pp. 25-27), à paraître le 28 février. La Rédaction remercie vivement les auteurs pour leur confiance.

© Élodie Lecuppre-Desjardin et Renaud Le Goix pour Historiens & Géographes n° 449, 20/02/2020. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeur d’histoire médiévale, Université de Lille, UMR 8529, IRHiS, IUF.

[2Professeur de géographie, Université de Paris, UMR Géographie-Cités 8504, IUF.

[3Pour 250 nouveaux docteurs candidats à la qualification par an, une dizaine de postes sont ouverts au concours.

[4Dans ces mêmes appels à projet, les taux de succès sont tels que de nombreux collègues ont renoncé à se présenter à ce qui ressemble de plus en plus à une loterie.

[5Voir l’interview de Nucio Ordine dans l’Echo.be, suite à l’obtention de son doctorat Honoris Causa à l’UCLouvain, 6 février 2020. Lien : https://www.lecho.be/opinions/gener... [consulté le 20/02/2020.]