Entretien avec Gérard Rabinovitch : Leçons de la Shoah Questions à Gérard Rabinovitch à propos de son ouvrage Leçons de la Shoah

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Philosophe, sociologue, essayiste, chercheur associé au CRPMS de l’Université Denis Diderot à Paris, Gérard Rabinovitch est directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas-AIU.
Il a été le commissaire scientifique de l’exposition « Survivre, les enfants dans la Shoah » du Mémorial de Caen, l’auteur du dossier « Les enfants dans la Shoah » pour France TV Education. Il a publié aux éditions Canopé Leçons de la Shoah, un ouvrage paru avec le soutien de la FMS, et dont la traduction est également parue en Pologne, avec le soutien de la Fondation Bronislaw Geremek, aux éditions académiques DIALOG.

Par Christine Guimonnet. [1]

Soixante-quinze ans après la « découverte » des camps, des génocides et la fin du nazisme, comment le regard du philosophe peut-il compléter celui de l’historien ?

Avant de répondre à votre question, je voudrais apporter une précision. Mon champ disciplinaire est la philosophie politique. Il vaut mieux le souligner pour tous ceux qui pourraient, non sans motif parfois, concevoir quelques préventions sur l’opportunité de la philosophie à se saisir de cette période de l’histoire européenne et humaine. Ceux-là semblent ne percevoir de la philosophie qu’ergotage dans les nuées au-dessus de la gens ; auto-contemplation de ses concepts ; et - telles que moquées par Heinrich Heine - tentatives de « boucher en robe de chambre en guenilles », les « trous dans l’édifice du monde » !
Il est vrai, que l’abus d’usage en rhétorique d’estrade qui est fait du malencontreux Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt, que l’imperturbabilité conceptuelle pontifiant sur les corps suppliciés, charnellement saccagés, réduits en cendres et virtuels engrais, d’un Giorgio Agamben dans Homo Sacer et davantage encore dans Ce qui reste d’Auschwitz, ont de quoi faire faire la moue à plus d’un. Et que dire de la pédanterie venue de Fribourg qui, dans les Cahiers noirs, thématise que les Juifs se seraient en quelque sorte eux-mêmes auto-exterminés (Selbstvernichtung), leur imputant ontologiquement la puissance destructrice de la Machenschaft
La philosophie politique ne mange pas de ce pain-là. Elle est selon l’expression de Léo Strauss, « la branche de la philosophie qui est la plus proche de la vie politique, de la vie non philosophique, de la vie humaine ». Ses questions fondatrices : qu’est-ce qu’une vie bonne ? Qu’est-ce qu’une bonne société ? Qu’est-ce qu’un bon agir en commun ? la font camper auprès du vécu humain. Loin des idéophilies ordinaires de la philosophie classique. Elle pourrait même être dite « clinique » en ce qu’elle se place au « chevet » de la condition humaine, de ses possibles et de ses impasses, de ses égarements et de ses capacités d’élévation.

Et à prendre au sérieux les questions séminales énoncées en synthèse ci-dessus, il est flagrant qu’à la réalité des épouvantes du XXe siècle, des totalitarismes destructeurs qui s’y sont déployés qui ont démoli l’homme – jusqu’à l’idée même d’homme, comme le soulignait Primo Levi - et qui trouvent leur rebonds et regains contemporains -, ces questions doivent être remises sur l’établi de travail. Quelques-uns s’y sont employés. Günther Anders, Élias Canetti, Max Horkheimer et Theodor Adorno, Hermann Broch pour ne citer que ceux-là.
Maintenant, pour revenir au centre de votre question, dire que le regard du philosophe « compléterait » celui de l’historien n’est pas le terme que j’emploierais. Cela sous-entendrait que le regard de l’historien serait déficitaire, alors que nous lui sommes d’abord redevables. Que nous avons contracté une dette envers les historiens pour l’excellence, la diversité, l’étendue de leurs travaux. Que cette discipline s’est mobilisée en vigiles des faits sur les épouvantes du XXe siècle pour édifier le barrage du travail de connaissance contre les fourberies, les ricanements, les malveillances perverses des « négateurs ». Les historiens continuent d’ailleurs à en bâtir la connaissance car ce travail n’est pas achevé. Il leur reste bien des défrichements à accomplir. Nos possibilités de réflexions ne pouvant s’étayer, voire se construire, que de son préalable.

Je dirais donc, plutôt, que la transversale philosophico-politique peut accompagner, complémenter, le regard de l’historien. Car elle mettra ses propres accents, inclinaisons, tropismes, en point de mire. Elle jouera un rôle comparable à celui que les grands écrivains témoins de la Shoah que je tiens pour ma part tout autant pour des « philosophes du réel » peuvent jouer en indicateurs de route vers où regarder. Elle ouvrira d’autres angles à l’investigation historienne.
Comme par exemple pour commencer, que l’homme n’est pas qu’un « animal social » selon le dévoiement, via Sénèque et saint Augustin, du zôon politikon en animal socialis. Dans lequel s’est perdue la conception originale grecque du politique qui liait ontologiquement le politique à l’éthique. Que l’homme est aussi un zôon phônanta, un « animal parlant ». En hébreu : un haï medaber, un « vivant parlant ».
Que le langage et l’homme sont corrélés. Que le langage comme ordre propre de l’humain s’inscrit dans le réel et le transforme. Qu’il est un opérateur qui métamorphose le réel. Que ses métaphores à quoi se rapportent toutes ses figures, à travers tous ses tropes, allument la singularité humaine. Pour son meilleur et pour son pire. Pour dire le « vrai », ou pour insinuer le « faux ». Pour éveiller la raison ou pour manipuler les passions. La force d’impact, d’induction, et de réplication des comportements, au cœur du langage est insuffisamment prise en compte, minorisée, voire négligée. Et cela au profit du standard package sociologisant des modules de savoir dominants et leur supposés surdéterminants socio-économiques, surdéterminants que le libéralisme et le marxisme ont en partage mythique et en connivence réductionniste. Chacun d’entre nous devrait, ainsi, pour notre sujet, avoir Victor Klemperer [2] à portée de main sur sa table de travail ne serait-ce que pour demeurer en alerte sur les mutations de langage. Il y va donc - par continuité - également d’anthropologie. Une anthropologie non lénifiante, désenchantée par évidence, et lucide par nécessité, comme il convient de préciser. Nous en avons un bon exemple dans l’ouvrage les Légendes de sang de Joanna Tokarska-Bakir qui prend son élan depuis les travaux de Vladimir Propp sur la Morphologie du conte. Encore : l’œuvre considérable de Jean Pierre Faye sur le langage meurtrier. Et puis toute la littérature anthropologique issue des découvertes freudiennes.

Histoire, philosophie politique, anthropologie. À mon sens ce sont là les trois disciplines requises qui s’épaulent dans leurs visées spécifiques quant aux effrois du XXe siècle. Le philosophe politique a besoin sur ses flancs de l’histoire et de l’anthropologie. L’historien, lui, n’aura rien à perdre de fréquenter la philosophie politique et l’anthropologie. L’anthropologie, elle, a des affinités avec l’histoire et des tropismes vers la philosophie politique. Cette triangulation chaque fois peut éviter les biais positivistes et les risques d’aplatissement de l’intelligibilité que ceux-ci recèlent. Est-ce que je dis une bêtise, s’il me semble qu’une telle triangulation était déjà en prémisses chez Hérodote ?

Quelle démarche est à l’origine de l’ouvrage Leçons de la Shoah, que vous avez publié chez Canopé ?

La commande éditoriale, dans le prolongement de mes travaux, antérieurs et ailleurs, de chercheur, était de faire une synthèse condensée des acquis de savoir et leur mise à jour. Auxquels ajouter quelques remises en perspectives corrigeant des clichés mainstream. Et aussi, dans l’écho de mes propres recherches, l’ouverture d’autres voies, notamment sur ce qui s’était lentement installé dans l’ombre du progrès au cours du XIXe siècle : remaniements sémantiques polycentriques, réaménagements idéels autour du scientisme et d’un revival paganisant anti-monothéiste. Tout un ensemble de réaménagements potentiellement mortifères, et de circulation de lexiques mis à jour et au jour, imbibés d’exclusion, d’éradication, et d’anéantissement, qui se constituent et s’entrelacent, dans lesquels les nazis ont fait leur nid. Et d’où s’est initiée et produite une « rupture de civilisation » dont nous restons tributaires soixante-quinze ans après.
Le titre donné à l’ouvrage joue de cette bivalence. « Leçons de la Shoah » peut évoquer l’enseignement sur ce sujet, la mise à disposition d’un outil pour les enseignants dans leur œuvre éducative, mais aussi bien les enseignements à tirer de ce que ça ait eu lieu. Interroger dans ce fait irrévocable, à partir de cette effectivité ineffaçable, ce qui y fait Leçons et alertes pour aujourd’hui et demain.

L’enseignement de la Shoah fait l’objet de nombreux débats, en particulier lors de colloques où se retrouvent des professeurs de pays différents. Ces échanges sont fructueux, les démarches peuvent être très différentes de ce qui est mis en œuvre en France. Mais on constate parfois une sorte de déjudaïsation de la Shoah. Unicité, universalité, singularité, ainsi que la concurrence mémorielle enferment la Shoah dans un corset sémantique.  
Trop d’unicité empêche de penser l’universalité et trop d’universalité empêche de penser la singularité. Pourrait-on être en accord avec une telle formule ?

Si je peux me permettre de le dire ainsi : la formule a tout d’un axiome éthique devenu à l’expérience un théorème cognitif !... La simplification est toujours un abus ou un calcul politique face à la complexité des événements en général. Au lieu de creuser on simplifie, au lieu de complexifier on réduit.
Contester la « singularité » de la Shoah, dans un universel générique de meurtres en masse qui ont scandé, scandent, et qui sait demain scanderont l’histoire humaine, s’adosse déjà à l’ahurissante rivalité des nations qui se disputent les martyrs et craignent d’être dépossédées de leurs propre souffrance.

Contester la singularité de la Shoah est devenu un enjeu idéologique calculateur et postural, incapable de prendre la mesure de sa décrépitude intellectuelle et de son affaiblissement moral. La discursivité de cette contestation semble se produire à l’entrecroisement d’un double effondrement. Un effondrement de la Raison dans la « raison instrumentale » rivée à l’étalonnage quantitatif comme seule mesure des choses et référent de savoir. Et un effondrement du Symbolique spirituel et de la quête de sens, dans une unique compétition d’un lacrymal victimaire. Observer cela ne vise pas à faire passer à un supposé second rang tous les autres génocides qui se sont produits jusqu’à aujourd’hui. Contre les Arméniens, les Hereros, les Tutsis, les populations paysannes ukrainiennes, les populations urbaines khmers, et d’autres encore.

Donc pour vous la singularité de la Shoah reste une approche pertinente ?

La pertinence d’accoler une singularité à la Shoah, parmi les meurtres de masse et génocides qui l’ont précédée et qui l’ont suivie, se soutient déjà au chevauchement et nouage de trois ensembles aux dynamiques mortifères.
Elle se présente comme un aboutissement : la somme unique de toutes les formes antérieures de l’oppression, de l’exploitation, de l’exclusion, et de la violence extrême (esclavagisme, ethnocide, terreur politique, meurtres sadiques, marquages des victimes, déportations, chosifications en matières premières ; l’outrage délibéré aux cadavres en cohorte nonumnoi (les sans nom) comme l’indiqua et le rapporta avec finesse Jean Pierre Vernant dans L’Individu, la mort, l’amour. Elle provient de la fusion d’un antijudaïsme meurtrier ancestral et récurrent avec la rationalité techniciste et administrative.
Elle se conçoit, pour ses acteurs, comme une rupture paradigmatique dans l’histoire de l’humanité de cette région du monde. Effacer les Juifs jusqu’au dernier, forclore le judaïsme décrété inscrit en carnation biologique, c’était la clé d’une réorganisation de l’origine, en faisant sauter un des fondements - via le christianisme - de la civilisation occidentale. Les nazis ne mettaient-ils pas dans un même continuum d’abhorration le judaïsme, le christianisme, le droit romain tardif (décrété pour l’occasion enjuivé…), l’Humanisme, la Renaissance, les Lumières, la Révolution française, le libéralisme démocratique ? Et Hitler n’affirmait-il pas par exemple que « la conscience est une invention judaïque ; c’est comme la circoncision, une mutilation de l’homme » ?
Enfin, l’extermination des Juifs était un commencement sociographique. Un acte inaugural, l’amorce d’un monde d’exterminations successives, et de « liquidations permanentes » comme dira Imre Kertész.
Exterminations successives : une fois les Juifs disparus, d’autres peuples étaient voués virtuellement au même sort : les Slaves, etc. L’extermination commencée des Tziganes à Auschwitz était déjà un signe de la suite des évènements.
Pour comprendre ces liquidations permanentes, citons Mein Kampf (tome II, 1926) sur Sparte, « l’élimination des enfants malades, faibles, et difformes, j’entends par là leur extermination [sic !..] était mille fois plus digne que la pathétique sottise de notre temps qui consiste à maintenir en vie les sujets malades, et à n’importe quel prix ! On aboutit tout simplement à créer une espèce composée de dégénérés, criblés de pathologies ».
En 1929, le même : « Si l’Allemagne devait avoir un million d’enfants par an, et se défaire des sept cent ou huit cent mille les plus faible d’entre eux, il résulterait peut-être au final un accroissement général de notre force ». Et pour faire suite cohérente et terminale, le führer des médecins nazis, Gerhard Wagner, en 1943 - je cite encore - : « Nous refusons fermement de considérer comme idéale, une situation où nous aurions des myriades de camarade de race, âgés, malades et invalides, dans nos provinces allemandes, pour la simple raison qu’il est désormais scientifiquement possible de prolonger artificiellement la vie »… L’« extermination » était depuis ses ensemencements sémantiques au XIXe siècle le signifiant-maître d’un pousse au jouir destructeur qui n’attendait plus que son heure.
L’antisémitisme exterminateur qui porte en actes la Shoah avait pour fonction de démanteler les opérateurs civilisationnels de l’Occident dans leur composante héritée du monothéisme biblique. Ce que le poète William Blake appelait le « Grand Code ».

Donc affirmer la singularité de la Shoah intriquée profondément à cette destructivité massive génériquement à l’œuvre, par rapport à d’autres meurtres de masse, ce n’est que prendre déjà en compte ces aspects-là. Cette intrication n’est pas sécable. Ni dans les enchainements lexicaux et sémantiques moteurs de l’action, ni dans les pratiques des acteurs qui transitent d’un segment de la destruction à un autre.
Je voudrais donc revenir sur ce que vous nommez la « déjudaïsation de la Shoah », elle a son corolaire dans un processus de dé-spécification du nazisme lui-même. À l’inouï du surgissement barbare et de la furie humaine de destruction dont il est le nom, répond une étrange pusillanimité dans la mise en sens de celui-ci.
Il y a la notion de « totalitarisme », fort utile à une époque, mais tendant à devenir un fourre-tout qui indistingue les matrices de ses différentes manifestations au XXe siècle, et embrouille l’entendement. Je pense bien sûr d’abord aux analogies entre fascismes, communismes, et nazisme, qui obstruent ce qui, aussi, les différencie. Distinguer est toujours un gain de pensée et d’éveil contre l’amalgame et la simplification.
Il y a l’option « fonctionnaliste » dans la mise en perspective de la dynamique de l’extermination. Outre qu’elle va très bien avec les auto justifications d’un Hans Frank par exemple, elle plaque une rationalité instrumentale projective de ses tenants sur la phénoménologie de la décision. Alors que tout montre que tout était déjà dit et écrit dans une longue et prégnante insistance, bien avant le passage à l’acte. Le « chemin tortueux » de l’extermination des Juifs d’Europe ne témoigne pas tant pour l’hypothèse fonctionnaliste, qu’il fait tout autant signe du processus de levée des inhibitions, et de l’acting out des frayages dans la psyché collective des acteurs, consignée en appareillages décisionnels et implants en chacun.
Quant à l’effet de « miroir » et d’entrelacement que stipule Timothy Snyder dans Terres de sang  [3], et le nouveau syntagme en vogue de l’« espace vital » du Lebensraum, en office d’explicitation générique ultime ; s’ils accompagnent des travaux très sérieux et précieux dans ce qu’ils exhument encore, ils semblent simultanément concourir à la suite des précédents, à un agenda d’époque insu de leurs auteurs, possiblement joués là où ils pensent tenir enfin le bon bout.
Je veux, ce disant, pointer un biais d’ambiance : l’esquive flagrante de ce à quoi nous sommes convoqués à penser, hors des routines de nos appareillages d’entendements de savoir ordinaires, concernant le nazisme. À savoir le contournement de quoi a fait signe l’improbable et pourtant avéré événement que son avènement. Et comment, comme l’interroge Pierre Legendre, juriste et psychanalyste, il « a constitué pour l’Occident une échéance historique et un épisode de déstructuration dont les sociétés contemporaines demeurent tributaires ».

Dans cette direction quel regard le philosophe que vous êtes porte-t-il sur la manière dont la Shoah est enseignée en Europe ? Faut-il (et est-ce d’ailleurs souhaitable ?) arriver à davantage d’harmonisation dans les différents États de l’Union, sachant que dans des pays comme la Hongrie, la Pologne, les questions mémorielles sont particulièrement sensibles, et même violentes ?
 
 
Si la Shoah est un drame transeuropéen, il est patent que son effectivité, sa prise en compte, son intégration dans l’histoire collective des différentes provinces nationales de l’Europe, sont hétérochroniques et hétérotopiques.
Il y a beaucoup de dettes morales inégalement soldées ou non soldées, vis-à-vis des populations juives dans chacune des régions européennes. Mais il y a aussi celles contractées par les puissances occidentales d’abandon des nations du Centre Europe aux fers staliniens. Il y a un télescopage de dettes dues d’une part, et de doléances identitaires réclamant reconnaissance d’autre part, qui doivent être dénouées d’un conflit de préséance, sans être négligées dans leurs spécificités. Vous avez cité la Pologne et la Hongrie à raison, vous pourriez, certes dans une mesure moindre, ajouter la Roumanie. Et il y a encore, imprégnant de son absence, l’occasion manquée de ce qu’auraient pu établir en fondation universelle les procès de Nuremberg aux édifications potentielles avortées par la « guerre froide ». L’occasion universelle fut perdue de produire un travail symbolique pour boucher la brèche ouverte vers une inhumanité généralisée par l’archipel nazi de la destruction et les pièces distinctes de son puzzle de mort – camps de concentration, ghettos (en mouroirs prépositionnés), sites d’extermination, centres d’euthanasie, établissements eugénistes. Sonne comme un grave manquement civilisationnel la constatation de Simon Wiesenthal : « Nous avons gagné la guerre, nous avons perdu l’après-guerre ». Ce qui aurait dû servir le rétablissement de la civilisation se transforma en message implicite d’impunité.

À cette aune, la seule harmonisation possible transeuropéenne, réside prioritairement dans le partage de l’établissement solide des faits, dans leurs dimensions incommensurables d’effroi et de sauvagerie, comme dans les particularismes régionaux de leur effectivité. Il s’agit moins de fabriquer une doxa commune qu’une mise à disposition commune de tous les travaux de chercheurs et œuvres littéraires, documentaires et artistiques, réalisés au sujet de la Shoah. Ce pourrait être une Bibliothèque centrale européenne rassemblant dans toutes les langues européennes tous les ouvrages parus, paraissant, à paraitre, en somme sans cesse actualisée. 

Vous citez Paul Celan qui écrivait « La nuit s’est ouverte et elle est restée déclose ». Où en sommes-nous, alors que des résurgences de l’antisémitisme sont réelles en Europe ?

Et nous pourrions lui accoler cette évidence prononcée par George Steiner dans Langage et silence : » Nous sommes ceux qui viennent après ! ».
Le désastre éthico-politique qui hante le devenir de l’identité européenne, dans ses soubassements et ses étayages, c’est, si on vise l’os, celui du nazisme. L’Europe dont Stefan Zweig avait fait le continent depuis la Renaissance d’une « nouvelle humanité », dont il traça l’idéal-type à travers ses biopics littéraires et davantage encore avec le portrait littéraire qu’il fit d’Érasme en idéal de l’homme européen (un humain amoureux de la pensée et de la philosophie, des livres et des œuvres d’art, des langues et des peuples, engagé dans une mission civilisationnelle chancelante, chaotique, mais inexorable, d’élévation morale contre le fanatisme), a été brisée dans son élan sous les vociférations hitlériennes, la sociographie himmlerienne, et la révulsion païenne du monothéisme éthique. « Auschwitz a transformé les conditions de permanence des relations entre êtres humains » alerta le philosophe Jürgen Habermas. Et nous n’y prenons pas garde, nous ne le voyons plus. Le nazisme a ouvert la possibilité d’un monde mortifère sans limites, où l’éthique de l’interdit, en contre-pente posturale à celui-ci et gesticulations cérémonielles de chahuts adolescents, fait défaut à la structuration du lien social et ne fait plus obstacle à la violence chosifiante. Présentés dans les versions contractuelles de l’offre de marché démocratique, les brouillons totalitaires du Lebensborn, et du Château de Hartheim rôdent dorénavant, à leur insu, dans la procréation sélective et la médecine prédictive. Sans oublier le clonage annoncé. Et que dire des projets de recyclages des défunts en engrais après aquamation funéraire ? La bande d’illuminés païens aux mœurs de gangsters qui afferma l’État allemand a peu inventé et beaucoup accompli des virtualités criminelles déjà entièrement maillées en énoncés dans le dernier quart du XIXe siècle européen. Soit près d’un demi-siècle avant leur mise en chantiers de mort. C’est bien ce que veut nous dire Karl Jaspers dans la Culpabilité allemande, lorsqu’il pose que « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était en train de se développer dans tout le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit et de la foi ».
La Shoah ne constitua pas un « intermède » catastrophique, contingent de la marche de la modernité vers son apogée. Elle ne fut pas non plus une « régression » conjoncturelle. Pas davantage une « embardée » de l’Histoire redressable par quelques corrections dans l’après coup. Son onde de choc reste « un présent qui se prolonge », comme le dit Imre Kertész. Voilà ce qu’il lui faut à l’Europe : savoir, et ce qui ne se décide pas suffisamment à être pensé.

Fils et neveu de résistants, combattants des FTP-MOI, membres du groupe lyonnais Carmagnole-Liberté, et déportés à Dachau, comment l’histoire de Léopold et de Léon s’est-elle transmise dans la mémoire familiale ?

Comment vous répondre en évitant les détails émouvants et une sensiblerie qu’ils récuseraient avec fermeté ?
D’une certaine façon elle était omniprésente, par le respect et l’admiration qu’ils inspiraient dans leur entourage, et au-delà chez les gens « qui savaient » ; par les amicales - et fraternelles pour tout dire - réunions avec leurs copains de résistance et de déportation survivants comme eux ; par leur engagement dans les associations d’anciens résistants, d’anciens déportés, par aussi les hommages publics qui au fil des années leur étaient rendus, sous forme de remise de décorations par exemple. Mais elle était aussi indirecte. Car, hormis diverses allusions émaillant la conversation ordinaire de la vie quotidienne, souvent marquées de traits glaçants d’autoparodie, d’autodérision, et quelques moments de confidences échappées fort rares, et d’émotions surprises, le silence était de rigueur.
Il est deux formes de silence, celui des bourreaux qui n’est que dissimulation, et celui des résistants qui est pudeur. Cette pudeur qui signe les authentiques résistants, comme elle signe d’ailleurs de la même façon les Justes qui abritèrent les traqués au péril de leur vie. Alors ce qu’ils avaient vécu, il fallait aller le chercher dans les livres d’histoire encore rares dans ma jeunesse sur le sujet, et dans les livres de témoignage. Robert Antelme et Primo Levi, quelques albums mémoriels de photos, furent à mon adolescence bien plus éloquents que les bribes entendues, enfant, à la dérobée, d’évocations qui ne m’étaient pas destinées.
Être enfant de gens de cette trempe n’est pas simple. C’est écrasant, voire inhibant, à proportion du silence entretenu, mais ce peut être aussi inspirant. Il s’y produit un enseignement subliminal qui fait empreinte et guide. Qui accompagne le cheminement d’exister dans les contingences de la vie. Une façon de résider dans le monde, pour ne pas déchoir des prescriptions éthico-pratiques d’un modèle d’être à valeur exemplaire, et dont en même temps on pressent qu’on ne l’atteindra jamais.
Vous savez, ils étaient, chacun à leur façon, des Princes. Les FTP-MOÏ que j’ai connus, ouvriers, employés, paysans, réfugiés juifs, italiens antifascistes, arméniens réchappés du génocide de 1915, autodidactes et ne parlant pas un français châtié, étaient des philosophes-nés, sans avoir suivi de cursus académique. Leurs actions de résistance étaient armées, mais pas sans retenues. Elles contenaient l’empreinte éthique du motif de leur combat qui bornait les moyens et distinguait les « cibles » de leurs actions. La légitimité des moyens était corrélée à l’équité des fins. Ce qui les différenciait fondamentalement de ce que peut être le terrorisme. La transmission fut moins le fait d’une narrativité « événementielle », que la forge de paramétrages « spirituels ».

Comment se souvenir efficacement, de manière à ce que l’histoire ne soit pas étouffée par des commémorations ? Pourtant très contre-productive, l’expression devoir de mémoire est encore régulièrement utilisée y compris dans l’éducation. Comment l’analysez -vous ? Comment éduquer après Auschwitz ?

Merci de noter comme contre-productive, l’expression « devoir de mémoire ». Comme l’épinglait Imre Kertész, elle contient le risque de transformer le souvenir en rituel, dans une incantation fossilisée. C’était également la réserve de Simone Veil. Dans l’œuvre éducative elle-même, elle comporte le risque - certes non voulu – de « gaver » les jeunes, lorsqu’ils sont par ailleurs continument sollicités inconsidérément à afficher une posture « rebelle », ce normatif mass-médiatique surmoïque de l’« anti autoritarisme » contemporain.
Plutôt que de « devoir de mémoire » nous devrions parler de « travail de mémoire », si tant est que le mot « travail » possède encore un pouvoir attractif d’élévation de soi. Car il s’agit bien d’un travail en cours.
Quant à l’œuvre éducative, il est clair que l’enseignement historique est le pilier porteur. Pour autant, l’instruction civique, la littérature, la philosophie, les sciences expérimentales elles-mêmes pourraient être requises. Dans la transversale des disciplines, il y a assez de grands écrivains et poètes français et européens qui ont portés sur eux la narration de la déportation et de la Shoah pour que cela justifie que leurs œuvres ne soient pas évacuées. Charlotte Delbo, Robert Antelme, Jorge Semprun, Germaine Tillon, Etty Hillesum, Primo Levi, Léon Werth, Paul Celan, Sebastien Haffner, Tadeucz Borowki, Nelly Sachs, Imre Kertész, Hans Günter Adler, David Rousset, Gustav Herling, et j’en oublie… Ça vaut sans doute mieux que les scribouillards narcissiques qu’on va chercher pour faire « actuel » et « branché » !
Paul Valéry, au sortir de la Première Guerre mondiale, dans La Crise de l’Esprit, tira de celle-ci la leçon qu’« une civilisation a la même fragilité qu’une vie », que les civilisations étaient mortelles : « nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Des effrois totalitaires et de l’épouvante du nazisme et ses destructions, il nous faut - par-delà la sentence de Paul Valéry – faire un nouveau constat : celui d’un conflit intrinsèque entre « civilisation de vie » et « civilisation de mort ». Un choc qui ne se produit pas fondamentalement entre les grandes régions civilisationnelles de la planète, mais qui est interne à chacune d’entre elles, entre « éthique de vie » et « jouissance de mort ». Entre - pour nous – l’Europe selon Zweig et l’Europe selon Himmler ? N’est-ce pas là l’œuvre éducative convoquée et convoquante ?

L’apprentissage, l’établissement, la sauvegarde d’une vie bonne ! De générations en générations. Elle appelle en nécessité un signifiant majeur : Responsabilité. Qu’il s’agisse de cruautés, de meurtres, d’indolences, de négligences, de frivolités, le bourgeonnement de l’homoncule vers l’humain s’épanouit de devoir, pour chaque cas, en répondre. Une civilisation n’est pas que prouesses techniques et profondeurs scientifiques, elle est aussi spirituelle. Les valeurs frontispices d’où se soutient le projet démocratique et ses sociétés claudicantes - Raison, Liberté, Éthique – sont à rebâtir et à réhabiter.

La Raison a manqué de l’exigence du discernement, pour être trop réduite à un calcul ; la liberté a perdu la signification du libre exercice du débat et du questionnement sur le bien commun, pour la licence du « tout est permis » ; l’Éthique n’a plus été l’axe gradué de l’élévation dans l’Esprit de Justice, mais le bon cœur angélique qui se dissimule les dures contraintes du réel. Elles n’ont pas fait digue en d’autres temps, elles ne semblent pas le faire encore aujourd’hui. Éduquer « après Auschwitz » c’est réinvestir le travail de civilisation. Il s’agit de débarbariser l’humanité « condition même de sa survie » disait Adorno. Un travail de réparation attend les éducateurs présents et futurs. Ni « laxiste », ni « domestiquant » : civilisant.
Sous cette perspective, à cet horizon, il peut être aussi, de nos jours, pensé, d’une certaine manière, comme une forme d’action de Résistance… aux tentations et séductions morbides.

© Christine Guimonnet pour Historiens & Géographes, tous droits réservés, 03/02/2020.

Notes

[1Professeure d’histoire-géographie au lycée Camille Pissarro de Pontoise (95), Secrétaire générale de l’APHG.

[2Viktor Klemperer, LTI (Lingua Tertii Imperii), La langue du Troisième Reich, Paris, Presse Pocket, 2003.

[3Timothy Snyder, Terres de sang, L’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2012.