Hommage de Gérard Ermisse à Jean-Daniel Pariset

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Cet article est le témoignage personnel que Gérard Ermisse, collègue et ami de Jean-Daniel Pariset, a donné le 5 février 2016, jour des obsèques de notre ami dans le Temple de l’Oratoire du Louvre, 145 rue Saint-Honoré à Paris. [1] Une foule de parents, de collaborateurs et d’amis assistait à l’office.

Par Gérard Ermisse [2]

En cette année spécialement funèbre pour le pays, pour la communauté des chartistes, nombreux ici ce matin nous avons donc une nouvelle disparition à déplorer, plus qu’un collègue ou un confrère : celle d’un ami. Quelle disparition brutale ! Aucun d’entre nous ne s’y attendait, évidemment, et chacun d’entre nous a été sidéré en apprenant cette terrible nouvelle samedi dernier.

Plutôt que de donner aux lecteurs d’ « Historiens et Géographes », une vraie notice biographique résumant sa riche carrière d’archiviste, que l’on trouvera ailleurs, je préfère évoquer mes rencontres avec celui qui plus qu’un confrère fut pour moi un ami précieux.

Je veux d’abord exprimer à Florence, à leurs enfants et à leurs proches, les sentiments que partagent tous les chartistes qui l’ont fréquenté tout au long de sa carrière aux Archives, à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine au service du Ministère de la Culture : ce sont des sentiments de profonde sympathie et une grande tristesse devant la disparition de Jean-Daniel. C’est au moment où s’ouvrait la perspective heureuse d’un temps de retraité toujours actif, engagé dans de multiples projets d’ans le domaine des archives et de l’histoire, à l’issue d’une belle carrière de 42 années, que la mort l’a frappé si subitement.

J’évoquerai, non sa carrière en détail, seulement quelques temps forts que j’ai partagés avec lui comme collègue proche, durant tout ce temps.

La première vraie rencontre date de 1972.

Jean-Daniel et moi, ne sommes pas issus de la même promotion de l’Ecole des Chartes. Il y a entre nous trois ans de différence. Cela aurait dû suffire pour que nous nous ignorions définitivement .Ce ne fut pas le cas. Au contraire nos itinéraires professionnels se sont croisés, souvent rejoints ou plutôt conjoints.

Notre première vraie rencontre fut le voyage de la promotion des futurs archivistes sortis de l’Ecole en 1972 venus avec le stage international, à Rouen où je me trouvais comme Directeur adjoint. Premier contact très chaleureux, premiers échanges professionnels entre jeunes chartistes passionnés des archives à l’aube de leur vie professionnelle ! C’est un vieux souvenir mais un souvenir toujours lumineux.

Puis, tandis que je poursuis ma carrière en province, Jean-Daniel poursuit des études et ses activités intellectuelles, à Paris et en Allemagne. Après Sciences-Po, dont il est diplômé en 1973, il part pour l’Allemagne deux années entre 73 et 75, éditer la correspondance de Maurice de Saxe. Revenu en France en 1975, il devient en 1977, tout en travaillant à la section contemporaine des Archives Nationales, docteur en histoire avec une thèse intitulée : « Les relations entre la France et l’Allemagne au milieu du XVI° siècle » publiée à Strasbourg en 1981.

Ces doubles et triples cursus, manifestent chez lui un appétit et une aptitude intellectuelle qui le caractériseront toute sa vie.

De retour aux Archives à Paris, il sert comme « missionnaire » on dirait plutôt aujourd’hui « chargé de mission ». Sauf que, de fait, le missionnaire envoyé par les Archives Nationales au cœur de l’Etat, dans les ministères, se considérait comme un évangélisateur et propagandiste des Archives, cause sacrée à ses yeux. C’est un métier de vocation difficile comme toute évangélisation. Jean-Daniel est donc missionnaire à l’Industrie en 1972, puis au ministère du temps libre, des transports, de l’urbanisme et du logement en 1979 pendant quatre ans.

Ma seconde rencontre, décisive, avec Jean-Daniel se situe en juillet 1986.

Jean Favier m’appelle alors à quitter le beau métier d’archiviste départemental pour diriger à Paris le « Service du public » des Archives Nationales et préparer l’ouverture du Caran et son informatisation. Mon bureau est à l’hôtel de Clisson, bâtiment gris, sinistre et sans lumière. Mon plus proche voisin est Jean-Daniel installé, lui, au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Soubise. Dans son bureau règnent un joli fouillis et une belle agitation permanente avec entrées et venues de tous ses collaborateurs, visites fréquentes à l’atelier du Musée juste en face, discussions avec les professeurs attachés au service culturel des Archives…

Le Service dit du Musée de l’Histoire de France que dirige Jean Daniel est l’autre service du public, l’autre interface entre les Archives nationales et l’extérieur ; deux faces du même métier. Au Musée, le personnel est peu nombreux mais très dynamique : c’est une belle vitrine pour les Archives Nationales avec des responsables de haut-vol : Régine Pernoud, Jean-Pierre Babelon, Martine Dalas à laquelle il a succédé en 1983.

Et comme il est là depuis trois ans déjà, Jean-Daniel me prend par la main et me fait découvrir les arcanes de cette maison compliquée et pleine de recoins. Il les connait par le menu (car il est si curieux !) et moi tard venu au sein de la Grande maison j’ai tout à apprendre de lui. Il joue le rôle de grand frère bien que le plus jeune de nous deux. Une amitié est née.

Monter de grandes et belles expositions au retentissement important avec les modestes moyens du bord n’était pas chose aisée : il n’en avait cure et poursuivait son chemin avec obstination au milieu des obstacles et des chausse-trappes. On se souvient des Huguenots en 1985, de Naissance de la souveraineté nationale en 1989, du Voyage aux îles d’Amériques en 1992, Henri IV, Saint-Exupéry et bien d’autres…D’évidence, il suscitait l’enthousiasme chez ses collaborateurs proches qui adoraient travailler sous sa houlette : cela se voyait. Érudit, savant, bon gestionnaire et manager de talent, tel je l’ai connu durant toutes ces années.

Voisins de bureau, chefs de service l’un et l’autre : notre amitié s’est construite au fil des jours, l’un aidant l’autre et réciproquement, au fil des fins de journée avec de nombreux autres collègues, autour d’un verre, et au fil des dîners chez l’un, chez l’autre ! Jean-Daniel ne m’a jamais fait défaut ; sa fidélité en amitié était des plus touchantes, je n’ai pas le souvenir d’une seule querelle ou d’une anicroche. De cette époque, je garde en mémoire, encore aujourd’hui, la vision de sa démarche un peu chaloupée, très personnelle pour traverser la belle cour de l’hôtel de Soubise et venir me rejoindre sous la colonnade.

Ma troisième rencontre date de 1995.

En 1992 je quitte le monde des Archives pour prendre à la Direction du Patrimoine la tête de l’Inventaire général du patrimoine ; mon bureau est alors rue du Parc Royal à l’Hôtel de Vigny. En 1995, arrive un nouveau voisin à l’hôtel de Croisilles, mitoyen, c’est Jean-Daniel ! Il succède à Françoise Bercé à la tête des Archives et Bibliothèque du service des Monuments historiques.

Jean-Daniel a été choisi par Maryvonne de Saint-Pulgent, la Directrice, dans le cadre de son grand projet dit « de Chaillot » censé regrouper les services d’archives, de documentation et de recherche des Monuments historiques au sein d’une grande Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine, … qui verra le jour… pas à Chaillot…mais à Charenton.

Il m’épate de nouveau quand je le vois retrousser ses manches, sa journée terminée, et engager de titanesques remuements de cartons d’archives : le goût de l’archive sans doute ?

Son terrain de chasse est considérable et du Marais s’étend jusqu’aux « Archives photos » au Fort de St Cyr en passant par la documentation de la rue de Valois, le Centre de recherches implanté à Chaillot. Et s’étend encore plus en 2004, lorsque la Médiathèque intègre les prestigieux et superbes fonds de l’ancienne association Patrimoine photo.

Et puis un jour il me confie son angoisse : il apprend que l‘Etat vend Croisilles et qu’il doit s’exiler, hors des limites de la capitale … à Charenton !! J’ai du mal à le persuader que ce n’est pas la Sibérie. Né à Paris, ayant vécu à Paris, étudié et travaillé à Paris, cela lui était assez difficile d’envisager ce départ pour la banlieue. Il a bien fallu déménager en 2008 et tout recréer. Il a, je crois, bien réussi cette mission et permis à la Médiathèque de rester un centre d’archives bien vivant et finalement pas trop isolé extra muros.

Arrive en fin de carrière, un nouveau défi : jusqu’en 2014, il doit piloter le difficile chantier d’extension de la Mission de l’architecture du Patrimoine (MAP) dans le vieux Séminaire de Conflans. Là encore, que de difficultés pour faire prévaloir un savoir-faire technique et des contraintes professionnelles ! Nous l’avons souvent évoqué ensemble.

En même temps Jean-Daniel cultivait son goût pour la diffusion et la valorisation des fonds à travers des expos, comme celle-ci sur Viollet-le-Duc, une de ses nouvelles passions, et une édition scientifique : les procès-verbaux de la Commission des Monuments Historiques .Sans oublier de mettre en ligne une multitude de bases de données et de banques d’images sur le patrimoine français. Du bel ouvrage et un grand œuvre fondateur qu’apprécie et aime à souligner son successeur.

Quatrième rencontre.

Il y a juste 2 ans en février 2014 se déroule notre dernière rencontre professionnelle : le colloque sur le centenaire de la loi de 1913 que j’organise à Vendôme où - avec Marie-Paule Arnaud, que j’associe à Jean-Daniel dans ce souvenir ému - et d’autres chartistes éminents il fut un des orateurs les plus écoutés. Il a su communiquer au public local l’intérêt formidable des banques de données qu’il a mises en ligne. On m’en parle encore ! Avec sa délicatesse coutumière il a en effet déniché des perles inconnues qu’il sait pouvoir intéresser les gens du cru. Pas de présentation passe-partout mais du sur-mesure précis et documenté : un vrai travail de chartiste en somme.

EN CONCLUSION

A travers sa belle carrière, Jean Daniel Pariset, a démontré les qualités d’un grand archiviste des XX° et XXI° siècles. Il a capté toutes les possibilités que les technologies de l’information ont apportées au métier ; il a su profiter du goût pour le Patrimoine qui s’est développé en France après 1980. Il a au total, bien étudié, bien conservé et bien valorisé les collections qui lui furent confiées.

Il a su ne pas rester un « technicien » sec et froid des archives mais développer un humanisme professionnel, reflet de ses convictions, de sa culture, de son héritage et environnement familial et spirituel.

Pudique et réservé de caractère, il fallait savoir l’approcher ; une de ses voisines de Charenton, une mes anciennes collaboratrices de la Mission du Patrimoine ethnologique vient de souligner ce point en m’écrivant lors de son décès : « Jean Daniel Pariset était un homme dont j’avais découvert, peu à peu, sous l’apparence et la distance, la très grande humanité. » Un témoignage de vérité, parmi bien d’autres, reçus ces jours derniers.

Il a dépassé la simple érudition chartiste, sans jamais la renier, en la nourrissant constamment du métier d’archiviste vécu comme ouvert à tous les vents et toutes les disciplines. Un grand chartiste et un grand professionnel des Archives.

Doté d’une insatiable curiosité, toujours au courant des derniers événements, des dernières innovations techniques, des dernières tendances de la recherche historique il a su appliquer ses qualités à tous les secteurs du patrimoine : archives, bibliothèques, monuments historiques, etc.

Serviteur de l’Etat et de la République, Jean-Daniel fut un humaniste convaincu des valeurs qu’il portait avec grande modestie, réserve et pudeur, sans jamais imposer ses vues, faisant preuve de tolérance en toutes circonstances, il n’imposait jamais ses vues brutalement. D’une culture étendue, qui ne cessait d’étonner, on ne le voyait jamais en faire étalage.

Pour le dire en un mot, Jean-Daniel fut pour nous, plus qu’un simple collègue, il fut pendant ces 40 années de fréquentation un ami que nous pleurons mais ne pourrons oublier. Bref nous l’aimions !

Gérard Ermisse

Paris le 21 mars 2016, © Historiens & Géographes. Tous droits réservés.

Notes

[1Lire le communiqué en ligne de l’APHG et de la revue Historiens & Géographes : http://www.aphg.fr/Hommage-a-Jean-D...

[2Conservateur général du Patrimoine, ancien chef de l’inspection des Archives de France, ancien Directeur des Archives nationales (Paris).