APHG Brèves de classe n°15. Les territoires occupés en 1914-1918 avec Philippe Nivet Podcast « APHG Brèves de classe »

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Épisode 15 : Les territoires occupés en 1914-1918 avec Philippe Nivet.

APHG Brèves de classe est le podcast officiel de l’APHG. Dans chaque épisode, un universitaire vient présenter un chapitre des nouveaux programmes de lycée. Le podcast se divise en 2 parties. Tout d’abord une présentation des grands enjeux du chapitre puis ensuite un personnage et un document, directement réutilisables en classe avec les élèves.
  • Niveau : Première générale et technologique.
  • Thème 4 : La Première Guerre mondiale : le « suicide de l’Europe » et la fin des empires européens
  • Chapitre 2. Les sociétés en guerre : des civils acteurs et victimes de la guerre et Chapitre 3. Sortir de la guerre : la tentative de construction d’un ordre des nations démocratiques

Philippe Nivet, professeur à l’université d’Amiens, spécialiste de l’occupation dans le Nord de la France, présente ici la vie dans les territoires occupés du Nord de la France et de la Belgique entre 1914 et 1918. Il montre que les civils sont bien acteurs et victimes de cette guerre puisqu’ils font des travaux forcés, sont soumis à des réquisitions ou à des violences lors de l’invasion. Il analyse aussi comment les allemands se servent d’eux pendant toute la guerre. Il étudie enfin les comportements lors de la libération, qui préfigure celle de la Seconde Guerre mondiale.

Présentation de l’intervenant

Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud (promotion 1985), Philippe Nivet est agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine et professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Picardie-Jules Verne (UPJV) à Amiens. Ses travaux récents portent sur les déplacements de population en temps de guerre. Il a notamment publié Les réfugiés français de la Grande Guerre, les Boches du Nord, Paris, Economica, 2004 ; La France occupée, 1914-1918, Armand Colin, 2011 ; [avec Marjolaine Boutet] La Bataille de la Somme, l’hécatombe oubliée 1er juillet-18 novembre 1916, Paris, Editions Tallandier, 2016.

Philippe Nivet lors des Agoras de l’APHG en 2016, à Amiens. Droits réservés.

Liens vers l’émission APHG Brèves de classe n° 15

Lien vers la plateforme d’écoute de l’émission, 1re et 2e partie

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  • Déjà disponible sur Spotify et bientôt sur les autres plateformes de Podcast.

© APHG Brèves de classe. Yohann CHANOIR et Nicolas CHARLES. Générique : « Dissolution ». Musique originale. © Renaud MIELCAREK et Bernard COLLOT - tous droits accordés pour l’APHG. Juin 2020.

Bibliographie autour de l’émission

  • Becker (Annette), Oubliés de la Grande Guerre : humanitaire et culture de guerre 1914-1918, Paris, Noesis, 1998
  • Becker (Annette), Les cicatrices rouges, 14-18, France et Belgique occupées, Paris, Fayard, 2010
  • Connoly (James), Debruyne (Emmanuel), Julien (Élise), Meirlaen (dir.), En territoire ennemi, 1914-1949, Expérience d’occupation, transferts, héritages, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2018.
  • Debruyne (Emmanuel), « Femmes à Boches », occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre, Paris, Les Belles lettres, 2018.
  • Mac Phail (Helen), The long silence : civilian life under the german occupation of Northern France 1914-1918, London, Tauris, 1999.
  • Nivet (Philippe), La France occupée 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2011
  • Nivet (Philippe), Les réfugiés français de la Grande Guerre, les Boches du Nord, Paris, Economica, 2004.
  • Rouchy-Lévy (Violette), sous la direction de, La Première Guerre mondiale dans les Ardennes, études pour un centenaire, Charleville-Mézières, Terres ardennaises, 2014.
  • Salson (Philippe), L’Aisne occupée, les civils dans la Grande Guerre, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.

Mise au point scientifique : Les territoires occupés en France et en Belgique pendant la Grande guerre

1. L’invasion allemande et ses conséquences (point notamment sur les violences sur les civils en France et en Belgique

Une invasion qui va plus loin que le territoire qui sera durablement occupé (brève occupation d’Amiens, Senlis).

Une invasion marquée par des atrocités, en Belgique, mais aussi en France (incendies, viols, exécutions) cf. crainte des francs-tireurs.

Dans leur étude essentielle sur la question, John Horne et Alan Kramer dénombrent, au cours de la période d’invasion, 129 incidents « majeurs » et 383 incidents « mineurs », provoquant, dans les deux pays, la mort de 6427 personnes. La destruction délibérée de bâtiments se produit lors de presque tous les incidents. Le nombre d’édifices détruits, en particulier par le feu, peut être évalué entre 15 et 20 000. Ces destructions s’accompagnent de pillages et de profanations de lieux sacrés. Des viols sont également commis lors de l’invasion du territoire. Les Allemands déportent alors des civils vers l’Allemagne, entre 13 et 14 000 Belges. En février 1915, 10 000 civils français environ, déportés pendant ou immédiatement après l’invasion, sont rapatriés d’Allemagne.

En Belgique figurent, parmi les « incidents majeurs », les exactions commises à Aarschot, où 156 civils sont tués entre le 19 août et le 6 septembre, la mort de 262 civils à Andenne-Seilles les 20-21 août, l’exécution de 383 citoyens de Tamines, près de Charleroi, le 22 août, ainsi que la destruction de Louvain entre le 25 et le 28 août, où 2000 bâtiments sont incendiés, dont la bibliothèque universitaire, tandis que 248 citoyens sont tués. L’assaut mené par le 12e corps sur Dinant entre le 21 et le 23 août s’accompagne du plus important épisode de violences commises envers des civils pendant l’invasion, avec 674 morts, soit près de 10 % de la population, la destruction de la plus grande partie de la ville et la déportation vers l’Allemagne de plusieurs centaines d’habitants.

En France, les exactions sont essentiellement commises dans le département de Meurthe-et-Moselle. Les 21 et 22 août, 13 civils sont tués à Audun-le-Roman et 388 maisons sur 400 détruites par le feu ; 55 habitants de Nomeny sont tués (46 abattus, 7 asphyxiés dans leurs caves, 2 morts à la suite de blessures reçues) les 20-21 août ; à Gerbéviller, pillé et incendié du 24 au 27 août, 60 habitants trouvent la mort. Des atrocités sont également attestées dans les Ardennes (à Haybes et à Margny), dans les Vosges (des boucliers humains sont utilisés à Saint-Dié envahi le 27 août) ou dans l’Oise (exécution du maire de Senlis).

Se référant à la guérilla française de 1870-1871, dont le souvenir est entretenu par toute une littérature à sensation et par des mémoires largement diffusés, les Allemands justifient ces actes par l’existence d’une prétendue guerre de « francs-tireurs » menée par des civils, y compris des femmes, contre leurs soldats. Les actes de l’armée allemande sont ainsi présentés comme une sorte de légitime défense. Les carnets de certains soldats capturés ou abattus, ainsi que les journaux de guerre révèlent que les Allemands, officiers et hommes du rang, croient fermement à l’existence de francs-tireurs et à une révolte planifiée. Ils se convainquent que les prêtres catholiques appellent leurs fidèles à la résistance armée et développent la légende de l’insurrection de la classe ouvrière, y compris de femmes qui auraient été entraînées à l’usage des armes parce qu’elles travaillaient dans les manufactures d’armes. Le mythe des mutilations commises par les civils belges et français sur les soldats allemands permet également de comprendre les atrocités allemandes. En Allemagne, des récits d’horreur circulent sur la « Belgische Bestie » : des sœurs de la Croix-Rouge allemande avaient eu les seins tranchés, des furies enfonçaient des clous rouillés dans les crânes de soldats endormis, de monstrueux enfants wallons rôdaient sur les champs de bataille avec des seaux pleins d’yeux allemands…

Même si on ne peut exclure l’existence de quelques attaques de la part des civils, les historiens ont fait justice de cette idée de guerre de « francs-tireurs » : la résistance des francs-tireurs tant dénoncée par les Allemands est une illusion collective. Des soldats allemands ont confondu actions de tireurs embusqués appartenant aux armées régulières et résistance civile. C’est donc bien une autosuggestion des soldats, entretenue également par l’appareil d’État, la hiérarchie militaire et la presse allemands, qui explique les atrocités, que l’on doit relier également aux paniques qui se développent dans les troupes d’invasion et à la consommation d’alcool. « La paranoïa du franc-tireur, une manipulation cynique, la mythologie populaire de la mutilation et la griserie des combats ont cumulé leurs effets pour engendrer une dynamique de la violence difficilement contrôlable une fois celle-ci déclenchée » (Alan Kramer).

Ces atrocités provoquent une « Grande Peur » parmi les populations belges et françaises. Elles conduisent à la fuite d’une partie de la population et au grossissement du flux des réfugiés. Le 15 septembre, le ministre français de la Guerre, Millerand, interdit la publication de récits d’atrocités allemandes qui risquent, en terrorisant les populations, d’amplifier l’exode. La presse, en effet, a rapidement fait état des exactions commises, en les amplifiant même, par exemple en entretenant la légende des enfants aux mains coupés.

2. Géographie des territoires occupés

1 département entièrement occupé (Ardennes) et 9 partiellement (Nord, Pas-de-Calais, Aisne, Oise, Somme, Marne, Meuse, Meurthe-et-Moselle, Vosges). Rappeler l’importance économique de ces départements pour l’économie française (mines, industries)...

La zone occupée du Nord et de l’Est de la France comprend environ 70 % du département du Nord, 25 % du département du Pas-de-Calais, 16 % de la Somme, 55 % de l’Aisne, 12 % de la Marne, 30 % de la Meuse, 25 % de la Meurthe-et-Moselle, 4,8 % des Vosges et la totalité du département des Ardennes, soit environ 3,7 % de la superficie du territoire français regroupant 8,2 % de la population totale. Si, en 1917, le repli allemand sur la ligne Hindenburg libère, temporairement, une grande partie de la Picardie , certaines localités subissent l’occupation pendant presque toute la durée du conflit. L’occupation de Laon dure 1502 jours, celle de Lille 1465 jours.

3. Le quotidien de l’occupation

Un territoire occupé culturellement germanisé (modification du nom des rues, heure allemande, censure de la presse française, Gazette des Ardennes, destruction de monuments français…)

Quand se met en place l’occupation, une « muraille de fer » est dressée entre les régions envahies et le reste du monde. Des mesures sont prises pour priver les territoires occupés de toute information. Les communications sont à peu près impossibles avec le reste du pays. Les appareils téléphoniques, tous les moyens de transport, autos et vélos, sont confisqués, les pigeons voyageurs sont sacrifiés, les contrevenants pouvant être fusillés pour espionnage. Toute correspondance avec la France ou avec d’autres pays ou d’autres villes occupées est totalement interdite. La correspondance avec les prisonniers de guerre en Allemagne est autorisée à raison d’une carte postale par mois, obligatoirement visée par la censure allemande. Seul est alors permis le courrier entre époux, père ou mère, grands-parents ou frères et sœurs. C’est pratiquement le seul moyen d’obtenir des nouvelles de ceux qui vivent de l’autre côté du front, les prisonniers servant d’intermédiaires. Le régime s’assouplit au cours de l’hiver 1915-1916, grâce aux efforts de la Croix-Rouge puis à la mise en place au ministère de l’Intérieur du Service de correspondance avec les régions envahies.

Les populations occupées sont sans nouvelles et, notamment, ignorent le sort des soldats partis en août 1914.

Dans ce contexte, les occupés ont le sentiment que leur territoire est germanisé. Le nom des rues et des bâtiments est modifié. On trouve ainsi à Vouziers (Ardennes) une Koblenzerstrasse, Essenstrasse, Leipzigerstrasse, tandis que la rue Gambetta est transformée en Wilhelmstrasse. L’heure allemande est imposée. Des portraits de l’Empereur sont accrochés dans les écoles. Le buste de Guillaume II est substitué au buste de la République, par exemple à la mairie de Laon. Le culte protestant à l’usage des soldats est célébré dans les églises françaises. Des monuments rappelant la patriotisme des Français au cours de la guerre de 1870-1871 sont détruits, par exemple, à Laon, le monument des trois instituteurs fusillés par les Prussiens.

A contrario sont édifiés des monuments allemands, comme le monument à la gloire de Bismarck inauguré à Rethel en avril 1915. Ces monuments allemands sont le plus souvent des monuments funéraires ou commémoratifs. L’un des plus spectaculaires est celui du cimetière Saint-Charles à Sedan. Réalisé sur les plans d’un professeur à l’école d’architecture de Trêves, l’édifice rappelle les arcs de triomphe antiques et, d’une certaine manière, la porte de Brandebourg. Édifié avec des matériaux de construction moderne, le fer et le béton, il a la forme d’un énorme bloc découpé de quatre colonnes doriques avec chapiteaux et deux entrées de côté. Les deux piliers majeurs aux angles de la façade sont couronnés par des fruits stylisés. L’entablement porte une longue inscription de quatre lignes, texte poétique de Joseph von Lauff : « Combattant pour l’Empereur et l’Empire, Dieu nous a pris le soleil terrestre. Maintenant, libérés de toutes choses terrestres, sa lumière éternelle nous illumine. Sacrée soit cette place, que vous avez consacrée par des victimes sanglantes. Trois fois sacrée pour nous par le sacrifice du remerciement ». Sur le plafond, trois couronnes végétales entourent deux croix de fer et au centre l’ordre « pour le mérite ».

Pour montrer la puissance militaire allemande, des parades sont organisées dans les villes. Les visites officielles sont également l’occasion de grandes parades militaires, comme pour la venue du Kronprinz de Bavière en juillet 1916 ou de l’Empereur Guillaume II au printemps 1918. Les fêtes allemandes sont également célébrées avec faste, en particulier, au mois de janvier, la fête de l’Empereur.

La propagande allemande passe par la suppression de toute la presse locale. Seule la presse éditée sous contrôle allemand est permise. Le Bulletin de Lille est publié par la municipalité de cette ville, sous contrôle allemand, mais la principale publication est la Gazette des Ardennes, imprimée à Charleville. D’abord hebdomadaire, La Gazette des Ardennes paraît ensuite deux fois, puis trois fois (octobre 1915), puis quatre fois (avril 1916), par semaine avant de devenir quotidienne en janvier 1918. Son tirage, de 4000 exemplaires, s’était élevé à 175 000 exemplaires au printemps 1918. La publication des listes de prisonniers de guerre en Allemagne, insérée dans le corps même du journal à partir du n°88, explique cette augmentation des ventes, ainsi que l’insertion de messages des rapatriés en Suisse, de chroniques régionales et de nouvelles d’intérêt local. Critique à l’égard du gouvernement français, de Clemenceau, qualifié de « fougueux partisan » de la guerre jusqu’au bout, de Maurice Barrès « grand maître du chauvinisme et de la revanche », décrivant la presse parisienne comme un instrument de propagande aux mains des revanchards et des journalistes, la Gazette était particulièrement hostile à l’Angleterre et à la Russie. Elle cherche à montrer aux Français de la zone occupée qu’ils n’ont aucun intérêt à la poursuite de la guerre et qu’ils doivent pour cela encourager le maintien des positions allemandes.

Les contraintes de l’occupation pour les civils (contraintes administratives diverses, réquisitions, travaux forcés, déportations)

Dès les premiers jours de l’occupation, les proclamations allemandes montrent les considérables restrictions aux libertés, justifiées en particulier par la crainte d’actes hostiles à l’armée allemande : interdiction de détenir des armes, de quelque nature que ce soit, d’avoir des pigeons voyageurs… Défense est également faite d’aider les prisonniers de guerre alliés, exhibés dans les rues des villes afin de démoraliser les habitants. Parmi ceux-ci, les Russes et les Roumains sont les plus mal traités. La circulation est à peu près impossible entre les différents villages de la zone occupée : pour aller d’un village à un autre, il faut un laissez-passer, qui ne peut être obtenu qu’avec de grandes difficultés, surtout au fil du temps. Cette entrave à la liberté de circuler est durement ressentie par les habitants car elle ne permettait plus de se rendre dans les villages voisins pour se procurer un peu de nourriture auprès des exploitants agricoles.

Les Allemands imposent des mesures vexatoires pour affirmer leur emprise sur la population civile. Pour bien montrer la subordination des civils français à l’armée allemande, obligation leur est faite de saluer les officiers. Des visites sanitaires, particulièrement humiliantes pour les femmes, sont imposées, sous prétexte du développement de maladies vénériennes.

Les Allemands souhaitent prélever sur le territoire occupé le maximum de ressources. Le but est triple : assurer l’entretien des troupes, envoyer des biens en Allemagne où se font sentir les conséquences économiques du blocus, affaiblir durablement l’économie française. De nombreuses réquisitions sont ordonnées, en particulier de produits de la culture, et elles s’accompagnent logiquement de perquisitions. Les villes se voient imposer des contributions de guerre : Lille doit verser 8 millions de francs en novembre-décembre 1914. Des habitants sont contraints de travailler pour les Allemands, parfois même en contravention aux conventions de La Haye qui stipulaient qu’aucun civil ne peut être employé contre l’effort de guerre de sa propre patrie. Le démantèlement de l’industrie française commence dès 1914-1915, des stocks de matières premières étant expédiés en Allemagne.

La domination économique passe également par le travail forcé. Dès les premières semaines de l’occupation, des occupés sont réquisitionnés pour remettre en état une partie des voies ferrées et des routes, parfois même des fortifications endommagées par les combats, décision contraire aux conventions de La Haye stipulant qu’aucun civil ne pouvait être employé contre l’effort de guerre de sa propre patrie. Les ordres sont d’abord locaux, puis, le 14 octobre 1916, le GQG publie une affiche destinée à tout le territoire. Une annexe organise les Bataillons de travailleurs civils (brassards rouges). Une ordonnance du 29 avril 1917 précise les devoirs et fixe les sanctions qui s’imposent aux travailleurs forcés. Des hommes sont déportés au sein des territoires occupés pour travailler pour l’occupant. Les « brassards rouges » sont ainsi envoyés dans des camps permanents de travail.

Les femmes sont également soumises au travail forcé, par exemple pour faire la lessive aux soldats, puis pour des travaux plus pénibles. Ce travail est également imposé aux enfants et jeunes adolescents, quel que soit leur rang social. Eugénie Déruelle, après avoir noté que 240 « jeunes filles et gamins » avaient été conduits à Sains pour travailler à la fabrique de choucroute, s’indigne que les Allemands « n’aient aucun ménagement pour les enfants bien élevés, qu’ils mettent en promiscuité avec les femmes de mauvaise vie ».

Les prises d’otages de civils français pour faire pression sur le gouvernement français, en particulier pour obtenir la libération d’Allemands emmenés et internés en France lorsque les troupes françaises ont pénétré en Alsace en 1914, sont symptomatiques d’une extension de la guerre aux civils.

Ces déportations ont lieu en novembre 1916 et en janvier 1918. Les otages sont choisis parmi les notables et des épouses de notables. En novembre 1916, les otages sont envoyés au camp de Holzminden, à l’ouest de Brunswick. Le camp comporte une centaine de baraquements et est entourée par une enceinte de deux mètres de haut dominée par des miradors. Ces premiers otages sont rapatriés en avril 1917, après six mois de détention. La deuxième déportation de mille prisonniers civils (600 hommes et 400 femmes), de janvier à juin 1918, a été beaucoup plus dure. Les hommes sont internés en Lithuanie, dans les camps de Milejgany, Jewie et Roon où ils souffrent du froid intense, du manque de nourriture et d’eau potable, des conditions précaure d’hébergement, de la vermine et des humiliations. Les femmes ont de nouveau été internées à Holzminden, où les conditions de détention semblent s’être détériorées par rapport en 1916. Les déportées témoignent du manque d’hygiène, de revues d’appel interminables sous la pluie, du manque de nourriture.

La question de l’alimentation (rôle du CRB) et des pénuries

Les difficultés de ravitaillement sont considérables et provoquent des pénuries alimentaires, observées dès l’hiver 1914-1915. Le 25 avril 1915, Clémence Martin-Froment souligne : « Les denrées tels que seigle, avoine, foin, porcs, tout a été réquisitionné […]. C’est à manger qu’il nous faut ». Le manque de vivres justifie l’accord du gouvernement français à l’intervention en France occupée, à partir du printemps 1915, de la « Commission for Relief in Belgium » créée par H.C. Hoover. Se met alors en place le « comité d’alimentation pour le Nord de la France ». Plus de 2000 communes, réparties en huit districts, renfermant une population d’environ 2 millions d’habitants profitent de son intervention. Chaque district est divisé en régions avec un comité régional. L’aide apportée par le ravitaillement hispano-américain, puis hispano-néerlandais, est considérable. Le total des denrées fournies par ce moyen à la France occupée a représenté plus d’un million de tonnes dont la valeur a été chiffrée à 947 millions de francs-or. Mais les deux dernières années de l’occupation sont extrêmement difficiles au point de vue alimentaire. En 1917, à Lille, le pain, le lait, la beurre, le viande, le poisson, le café manquent. Les rations alimentaires doivent être réduites. Les épidémies s’installent, touchant cette population physiquement déprimée. Les maladies liées au déficit alimentaire comme le scorbut surviennent de plus en plus fréquemment, tandis que le défaut d’hygiène provoque typhoïde et dysenterie. En 1917, la mortalité dépasse 30 %.

4. Les soldats allemands qui gèrent l’occupation

  • Rappeler que le territoire français occupé est entièrement sous le contrôle de l’armée allemande (alors que la situation en Belgique est plus complexe)
  • Organisation administrative du territoire occupé

Dans les territoires occupés, l’autorité revient aux armées. Au sein de chaque armée, la gestion du territoire occupé revient aux étapes.

Au niveau supérieur, un général est à la tête des inspections d’étapes. Il siège le plus souvent au chef-lieu d’arrondissement. Pour administrer son territoire, l’inspection des étapes s’appuie sur les commandements d’étapes (Etappenkommandanturen). Ces commandements d’étapes sont installés le plus souvent dans les chefs-lieux de canton, mais les divisions administratives françaises ne servent pas systématiquement de base à l’administration occupante. Les limites sont établies suivant les commodités de l’armée allemande et les commandements peuvent réunir des communes appartenant à des cantons, voire à des départements différents. La Kommandantur d’étapes est placée sous les ordres d’un officier portant le titre de Kommandant. Celui-ci est assisté de plusieurs hommes, en particulier un chef de culture (Landwache), chargé du contrôle des exploitations agricoles, et d’un sergent d’inspection, qui est chargé des réquisitions et des fouilles.

Au niveau inférieur, la Kommandantur de rattachement ou locale (Orstkommandantur) contrôle une ou plusieurs communes.

Les bureaux de l’administration allemande sont installés dans des édifices publics ou dans des immeubles dont les habitants avaient été expulsés. Les hôtels de ville deviennent souvent le siège de la Kommandantur, comme à Chauny (Aisne) ou à Tourcoing (Nord) où l’administration allemande est installée au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Ville.

L’administration allemande des territoires occupés est donc dépendante des armées. Un changement d’armée entraîne un changement des hommes

Logement des soldats allemands

Le passage de la phase d’invasion à la phase d’occupation est marqué par l’installation des troupes d’occupation, le plus souvent logées chez l’habitant, les officiers bénéficiant des plus belles maisons.

Comportements différenciés des soldats allemands

5. Les civils face à l’occupation : accommodement, collaboration ou résistance (évoquer le sens de ces termes sur la Première Guerre mondiale)

Pertinence de l’emploi de ces termes pour la Première Guerre mondiale.

Il y a des collaborateurs, qui se mettent au service des Allemands, les aidant dans leurs perquisitions, leurs recherches de l’or. La forme la plus grave de la collaboration est la dénonciation. Tout un groupe, le groupe Toqué, agissant dans la vallée de l’Aisne, sera arrêté après la guerre et qualifié par le capitaine Salanson, chargé de l’instruction du dossier en Conseil de guerre, de bande de « dénonciateurs de la police secrète de la 7e armée allemande pendant l’occupation ».

Il y a aussi des civils qui s’engagent dans une résistance active contre l’occupant, en formant ou en participant à des réseaux, qui ont une double mission : collecter des renseignements au service des alliés ; favoriser le passage des lignes pour de jeunes hommes, éventuellement désireux de s’engager ensuite dans les armées alliées. Beaucoup de ces réseaux sont animés par des femmes, dont la figure emblématique est Louise de Bettignies. D’autres femmes, comme Louise Thuliez ou la princesse de Croÿ, participent, quant à elles, au réseau dirigé par Edith Cavell.

En dehors de ces comportements tranchés, toute une gamme d’attitudes se retrouve dans les comportements entre occupants et occupés, oscillant entre gestes de refus (refus de saluer les officiers, refus d’assister aux concerts organisés sur la place publique, moyens détournés d’afficher les trois couleurs du drapeau français interdites…) et accommodement à la présence des militaires allemands que l’on côtoie au quotidien. Les journaux écrits par les occupés témoignent de la complexité de ces relations, comme le journal de Bernadette Colin, une débitante de Lusse (Vosges). Lors de la phase d’invasion, les soldats allemands lui font peur. Cette terreur est renforcée par la vue des pillages opérés dans la deuxième décade de septembre, contre lesquels s’indigne la diariste. Plus tard, en octobre 1914, elle qualifie de « voyoucratie » les soldats qui cantonnent chez son oncle Guillaume. Mais, très vite, Bernadette Colin découvre l’humanité des soldats allemands, qui rendent des services aux civils : ils apportent aux habitants pain, choux, pommes de terre, viande et même des friandises, bonbon et chocolat, et du rhum ; ils vont chercher de l’eau à la fontaine ; ils aident à faire passer du courrier. Elle assimile ces soldats allemands aux soldats français, qui subissent le même sort. Elle est sensible à la souffrance de ces hommes qui sont éloignés de leur famille et qui risquent de mourir loin de leurs êtres chers. Elle a pitié d’eux. Elle voit en quelque sorte la guerre comme un malheur partagé. Cette sympathie à l’égard de soldats qui logent chez elle est facilitée par le fait que plusieurs d’entre eux parlent le français, ce qui facilite la communication ; certains d’entre eux sont d’origine alsacienne. Elle vient aussi du fait qu’elle a le plus souvent affaire à des territoriaux, des soldats âgés, sans doute peu portés à la violence. Elle fait aussi la distinction, classique, entre les Prussiens, en majorité protestants, et les Bavarois, qu’apprécie cette fervente catholique. Une telle appréciation portée sur les soldats n’empêche pas Bernadette Colin de rester patriote, de souhaiter la victoire rapide des Français, de regretter qu’ils ne passent pas rapidement à l’offensive, de refuser toute idée d’annexion future de la Lorraine à l’Allemagne.

Question des relations intimes entre femmes françaises et soldats allemands

Même si le phénomène a été longtemps occulté dans la mémoire collective, et remis en lumière récemment seulement par les historiens, l’existence de relations sexuelles entre les occupants allemands et les femmes des pays occupées ne saurait être contestée.

Le thème paraît obsessionnel dans les interrogatoires de rapatriés, recueillis à leur arrivée en Haute-Savoie, ou dans ceux effectués auprès des populations libérées au poste de triage de Pont-Saint-Maxence après le repli allemand de 1917. Les maîtresses d’Allemands sont, en effet, redoutées en raison de la puissance qu’elles acquièrent, dans les territoires occupés, par les facilités qui leur sont offertes. Si dans certains cas il s’agit de prostitution, des soldats allemands et des femmes françaises, confrontés à la détresse du temps de guerre, ont donc pu chercher réconfort et tendresse dans une intimité partagée, comme l’exprime une jeune femme de Crisolles (Oise) : « Pendant cette terrible crise, j’ai eu une petite fille avec un officier allemand ; elle a aujourd’hui treize mois. Cet officier est très gentil pour nous, car en somme ce sont des hommes comme nous, tous ne sont pas des barbares. Il est resté là pendant huit mois, alors à la fin nous étions plus que des amis. Malheureusement, c’est que je ne suis pas la seule, il y en a au moins une douzaine comme moi et, dans les villes, c’est par wagon que l’on en rencontre comme ça. Il m’a bien promis de revenir, mais la paix paraît loin. Il était question au début de ces affaires-là que les enfants et les mères seraient envoyés en Allemagne, mais la chose ne s’est pas produite. J’aurais préféré pourtant, car c’est trop triste chez nous pour moi » . De même, une jeune femme de Mérignies (Nord) explique à la libération son amour pour un jeune Allemand : « Moi aussi malheureusement j’ai une petite fille de trois semaines le jour où les Anglais sont arrivés. C’est la guerre qui est en cause, elle a duré trop longtemps ; j’ai eu pendant quinze mois le secrétaire de la Kommandantur à la maison, très jeune et moi aussi, alors cela ne peut manquer, il est toujours revenu jusqu’à l’arrivée des Anglais, mais maintenant j’attends la fin de la guerre pour connaître mon avenir ».

6. La Libération

Une libération précédée de destructions par les Allemands en retraite, en 1917 (retrait sur la ligne Hindenburg) comme en 1918.

Une libération où sont saluées les troupes libératrices, françaises et alliées : le 17 novembre 1918, le départ de l’occupant de Sedan est célébré avec l’entrée en ville du général Gouraud, commandant de la 4e armée française ; les soldats du général Pershing qui ont participé à l’offensive victorieuse sont également acclamés par les Sedanais durant les derniers jours de l’année 1918. Les témoignages montrent l’accueil extraordinaire réservé aux troupes de libération : « Tous les Lillois sont dans la rue. Ils sont massés [le] matin sur l’immense place de la République en face de la Préfecture pour attendre avec impatience leurs libérateurs. Nous avions tous des petits drapeaux à la main » note Mme Delahaye-Thery.

Quelques violences populaires en marge de la libération (tontes de femmes…)

Dans l’atmosphère de liesse et de vengeance qui marque la fin de l’occupation, des violences populaires montrent une volonté de représailles des populations libérées à l’égard de ceux qui ont été trop proches des Allemands, en particulier de femmes. Marie Masquelier fait état de telles pratiques à Lille les 19 et 20 octobre 1918 : « A certains endroits, on voit quelques maisons endommagées. Ce sont les habitations de certaines femmes qui ont eu avec l’ennemi des rapports coupables et honteux. Lors de la délivrance, des voisins révoltés, écœurés de la conduite de ces femmes-là, sont allés briser les vitres, casser meubles et vaisselles, distribuer coups de pied et coups de poing à ces vilaines créatures indignes de vivre sous le soleil du bon Dieu. Quelques-unes ont été couvertes de crachats de la tête aux pieds et les gens embrassaient les gens de ville qui les emmenaient. A certains endroits, ces manifestations-là ont été si tumultueuses que la police a dû y mettre halte là, se chargeant de punir elle-même les coupables (qui pour la plupart ont eu les cheveux coupés) ». Cette évocation des tontes de femmes en 1918 se retrouve dans l’œuvre romanesque de Georges Simenon, qui a assisté à de telles scènes à Liège, étant adolescent, et qui en fera état dans ce passage du Train : « J’avais déjà vécu une guerre, dans la même ville, à Fumay, lorsque j’étais enfant, car j’avais six ans en 1914 […]. Je me souviens des Allemands et de leurs casques à pointe, des capes des officiers, des affiches sur les murs, du rationnement, du mauvais pain, du manque de sucre, de beurre et de pommes de terre. J’ai vu, un soir de novembre, ma mère rentrer à la maison, toute nue, les cheveux coupés ras, hurlant des injures et des mots orduriers à des jeunes gens qui formaient cortège derrière elle ».

7. L’après Guerre : reconstruction(s)

Le retour des réfugiés : volonté d’un retour rapide pour plusieurs raisons (volonté des sinistrés de se mettre très vite au travail pour reconstruire leur maison, tensions dans les départements de l’intérieur), un retour plus rapide que celui souhaité par les autorités, rôle des œuvres pour venir en aide aux sinistrés (comme le Comité américain des régions dévastées venant en aide aux populations de l’Aisne et de la Marne, la Croix-Rouge…)

La reconstruction morale : montrer que les occupés ont été de bons Français, procès à l’égard de ceux accusés d’intelligence ou de correspondance avec l’ennemi, glorification des résistants par des monuments.

Hommage est rendu aux résistants. Le monument aux fusillés, dû au sculpteur Félix Desruelles, inauguré en 1929 à Lille, au débouché des boulevards Vauban et de la Liberté, montre les figures debout de Jacquet, Deconinck, Maertens et Verhulst, Léon Trulin gisant à leurs pieds. En hommage à Louise de Bettignies, une statue de Maxime Réal del Sarte est inaugurée à Lille le dimanche 13 novembre 1927. Louise de Bettignies est debout, contre un pilori, le regard porté vers l’horizon. Ses mains, enchaînées, sont tendues vers un soldat qui les baise ; à droite de la stèle, un bas-relief représente l’héroïne comme passeur guidant des enfants et des femmes. A gauche, Edith Cavell est attachée à un poteau d’exécution. L’inscription est la suivante : « A Louise de Bettignies et aux femmes héroïques des pays envahis, la France reconnaissante ». Un film de Léon Poirier lui est consacré dans les années 30, le rôle de Louise étant tenu par Jeanne Sully, sociétaire à la Comédie Française, tandis que celui de Léonie Vanhoutte était dévolu à Josette Day.

Parallèlement, des procédures judiciaires sont engagées contre les collaborateurs, en conseil de guerre jusqu’à la fin de 1919, puis par la justice civile, après la fin de l’état de guerre prononcé par décret du 12 octobre 1919, sous l’incrimination d’intelligence avec l’ennemi. Condamnés à mort, quatre membres du groupe Toqué sont exécutés à Vincennes le 15 mai 1920. Une photographie de l’exécution est publiée dans l’Illustration. De lourdes peines de prison sont également prononcées et quelques condamnés sont encore emprisonnés lors de la nouvelle invasion des Allemands en 1940.

La reconstruction matérielle : ampleur des destructions, une reconstruction pensée dès pendant la période de la guerre, mise en pratique dès 1918 (dossiers de dommages de guerre), une reconstruction qui a été moins une « reconstitution » que ce que l’on a dit.

Dans les dix départements partiellement ou totalement affectés par les opérations militaires et l’occupation, 11 000 édifices publics (mairies, écoles, églises…), 350 000 maisons avaient été détruits, 2 500 000 hectares de terrains agricoles devaient être remis en état, 596 000 hectares de terrains bâtis, 62 000 kilomètres de routes, 1 858 kilomètres de canaux, plus de 5 000 kilomètres de chemins de fer étaient à refaire . Dans les régions dévastées, 620 communes ont été totalement détruites, 1 334 détruites à plus de 50 %, 2 349 endommagées à moins de 50 % ; seules 423 étaient indemnes. Quatre villes sont totalement détruites : Lens a perdu 100 % de ses propriétés bâties, Bailleul 98 %, Liévin 92 %, Chauny 90 %. Trois villes sont détruites dans une proportion supérieure à 75 % : Armentières 88 %, Soissons 83 %, Reims 79 %. Dans quatre autres villes (Saint-Quentin, Le Cateau, Arras et Verdun) le pourcentage (en valeur) de destruction dépasse 60 % et dans six autres (Carvin, Caudry, Hénin-Liétard, Pont-à-Mousson, Cambrai et Loos) 40 %. Destruction des campagnes qui ont servi de champ de bataille (présence d’obus, de fils de fer barbelés…)

Documents présentés dans l’émission

1. Extrait du journal de Clémence Martin-Froment (1916)

1er novembre. — Jour consacré exclusivement aux morts, à leur doux souvenir, jour triste en temps de paix, plus douloureux en ce temps de ravages où, par moments, un doute affreux nous torture en songeant qu’il pourrait en avoir encore des êtres qui nous sont très chers et qui, pour toujours, auraient disparus [sic] à jamais. Ô vous qui reposez éternellement votre dernier sommeil, nous vous pleurons et songeons continuellement à vous. C’est en égoïstes que nous vous regrettons, car votre sort est meilleur que le nôtre. Car qu’est-ce que la vie en somme ? Nous végétons simplement et, lorsque nous avons végétés [sic] quelques années misérablement, nous disparaissons.
Un mouvement qui ne me paraît pas normal, c’est que presque tous les soldats qui sont à Lubine et aux alentours ont reçus [sic] l’ordre de départ. Ces derniers étaient Bavarois et seront remplacés par des Prussiens. En conséquence, les pionniers qui séjournaient par ici vont naturellement aussi partir. Je regrette surtout, entre autres, M. Siedl qui, depuis le printemps dernier, a déjà dû quitter sa compagnie pour être dirigé sur Verdun, et on m’annonce sa disparition. Puisse-t-il n’être pas tué, mais prisonnier : je le souhaite vivement pour lui, pour sa famille, car mes parents et moi éprouvions vis-à-vis de lui beaucoup d’estime.
Le départ prochain de M. Bauer Zalsmetter, pionnier aussi, ne nous laisse pas non plus indifférents. Celui-ci aussi venait très souvent nous visiter et, sans jamais avoir vu sa jeune femme, laissée forcément à Regensburg, il me semblait la connaître tant il nous causait d’elle, comme moi également des miens. Que la guerre tant de fois maudite, quand donc sera-t-elle terminée ? C’est la question de chaque jour, mais qui, malheureusement, n’amène aucun dénouement favorable.

6 novembre. — Le bourdonnement aux environs de Verdun semble quelque peu ralenti, ainsi que dans la Somme ; nous ne saurions au juste affirmer.

9 novembre. — Une bonne nouvelle encore par l’intermédiaire de la Croix-Rouge de toute notre famille qui se trouve en bonne santé. Inutile de décrire ici tout le bonheur que nous éprouvons. Cependant, il y a un point noir dans ce ciel, c’est que mes frères réclament vivement de nos nouvelles. N’en recevraient-ils pas ? Du moins, j’en doute fort. Je voudrais me tromper car, s’ils ne reçoivent pas de réponse, que de tourments inutiles ils doivent se forger ! Car nous ne sommes pas excessivement malheureux ; la situation, naturellement, ne nous permet pas d’être heureux.

13 novembre. — M. le commandant de place ne partira pas ; nous aurons encore le bonheur de l’avoir parmi nous.

14 novembre. — Une visite inattendue et qui pourtant ne nous [laisse] pas indifférents, c’est celle de M. le Docteur Schiller. Précédemment nous avions demandé ce qu’il était devenu : mal informé, on nous répondit qu’il était dirigé vers la Russie ; et, pendant ces 2 années écoulées, il était non pas en Russie mais simplement à Strasbourg. Il est maintenant dans les Vosges. C’est de tout cœur que toute notre famille forme pour lui nos meilleurs vœux de bonne santé. Nous lui devons une reconnaissance infinie, puisque c’est par lui, ainsi que par les bons soins de M. l’expert chirurgien Müller, que maman est définitivement rétablie et ne souffrira jamais plus de son hernie.

17 novembre. — Les Allemands utilisent et ont besoin de tout : désormais c’est au tour des cloches de nos communes qui devront prendre le chemin vers l’Allemagne. Je ne sais encore quand aura lieu l’opération. Certains pensent que c’est pour confectionner des balles ; quant à moi, j’ai plutôt tendance à croire que c’est pour l’emploi à de nouveaux canons. Enfin, qu’importe pour nous ? L’essentiel pour tous, ce serait la Paix, la Paix tant souhaitée. Quand arrivera-t-elle ? Nul sans doute ne le sait.

25 novembre. — Il arrive, par ces derniers beaux jours, que des bombes viennent jusqu’à mi-chemin de Colroy à Lubine : on les entend très distinctement siffler. Et, ma foi, j’ose dire qu’il en arriverait à Lubine même, cela changerait un peu la monotonie ordinaire. Il va sans dire que je ne demande aucun accident de qui que ce soit. Oh ! non, c’est par trop affreux… Car cette vie toujours la même est ennuyeuse : changement de troupe, et c’est tout.

Successivement, nous avons eu à loger les officiers aux noms de Wiederanders et Spies, des mitrailleuses [sic] dont nous n’avons aucunement à nous plaindre ; au contraire, ils étaient très affables. Ils ont été remplacés par des officiers pionniers et lance-mine, à qui je n’éprouve aucune sympathie, car ceux-ci s’installent dans nos demeures en maîtres, sans même daigner souhaiter le bonjour ou, s’il le dise [sic], c’est de toute leur hauteur. Ils nous font sentir que pour le moment, ce sont eux les vainqueurs. Beaucoup et surtout j’ai remarqué (naturellement il y a des exceptions) parmi les Prussiens, ils sont plus altiers.

On vient de me dire que, le 23 novembre dernier, en souvenir de l’anniversaire de M. le Général Mark, celui-ci a fait distribuer encore cinq francs à chaque famille indigente ; de cela, d’ailleurs comme tous ses actes, il mérite beaucoup de louanges.

27 novembre. — Réjouissances pour les Allemands, encore et toujours : les drapeaux flottent, la musique joue. Certes de cette dernière cela ne m’étonne pas outre mesure, car, depuis le séjour de M. le Général Mark, cela arrive fréquemment. On ne tarde pas à me renseigner sur l’enthousiasme qui règne parmi la troupe : toujours des progrès de leur part dans la Roumanie. C’est à ne pas y croire : tant de conquêtes !, quand, depuis 28 mois de guerre, ceux-ci devraient être épuisés. Bref, tout marche à leur gré.

30 novembre. — Un caporal a fait la visite de toutes les caves appartenant aux civils, pour constater ce qu’elles contiennent de pommes de terre. Ce qu’elles contiennent est loin d’être abondance. Je ne vois pas pourquoi cette mesure. Les civils en Allemagne étant taxés de 2 kilos pour 3 personnes par jour, serais [sic]-ce pour en faire autant ici ? Je ne sais ; mais, en tout cas, je plains fort les mères de familles [sic] en Allemagne, étant dépourvues de beaucoup de choses ; et celles-ci doivent horriblement souffrir en voyant leurs pauvres petits privés [71] des choses les plus élémentaires, et surtout nécessaires pour ces estomacs délicats, tels que lait, beurre et œufs. Je dis privés : ce n’est peut-être pas le mot exact, car il y [en] a encore, mais en si petite quantité et d’un prix excessivement élevé.

3 décembre. — Il nous est arrivé d’Amérique quelques vêtements, très peu, néanmoins reçus avec joie, car tous [en] ont grand besoin.

Source : « L’écrivain de Lubine », journal de guerre d’une femme dans les Vosges occupées (1914-1918), Clémence Martin-Froment, édition et présentation de Philippe Nivet, Jean-Claude Fombaron et Yann Prouillet, Moyenmoutier, Edhisto, 2010.

2. Documents autour de Clémence Martin-Froment

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© APHG Brèves de classe - Yohann Chanoir et Nicolas Charles pour Historiens & Géographes, 18/06/2020. Tous droits réservés.