Histoire des Juifs, un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours Un compte-rendu du Café virtuel du 14.XII.2020

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Le 14 décembre 2020, Pierre Savy, directeur des études médiévales à l’Ecole française de Rome était l’invité du café virtuel organisé par la régionale Nord-Pas-de-Calais. Michaël Girardin, maître de conférences en histoire ancienne à l’ULCO et contributeur du livre, a animé un riche pilpoul autour de ce Voyage en 80 dates publié aux Presses Universitaires de France. Nous vous proposons une synthèse des débats avec des focus sur quelques notices de l’ouvrage.
Loin d’être « encore un livre par dates », il se lit selon les besoins, est très agréable d’accès et fournit des pistes fructueuses pour arriver à réintroduire dans les interstices des programmes des populations et des cultures juives autrement que par le biais des persécutions.

Par Christine Guimonnet [1]

Pierre Savy insiste sur le côté profondément collectif de cet ouvrage, qu’il a co-dirigé avec Katell Berthelot et Audrey Kichelewski et explique les choix opérés.

Le temps et l’espace
Vaste, mais limité à 80 dates, le projet nécessitait de faire des choix : en dire le plus possible, sachant qu’il était impossible de tout y mettre. Les bornes chronologiques (de 1207 avant notre ère à 2015) ont pu faire débat. C’est pourtant en 1207 avant notre ère que le pharaon Meremptah fait ériger une stèle célébrant sa victoire sur des peuples rebelles dont un certain « Israël », la plus ancienne mention connue.
Sans limite géographique, les 586 pages rédigées par une équipe de soixante-dix chercheurs, abordent tous les thèmes, répartis en trois parties. La première, « Le Temple et l’exil : des origines au VIIe siècle », est coordonnée par Katell Berthelot, la deuxième, « Persécutions et enracinement : du Moyen Age à l’émancipation » par Pierre Savy, Audrey Kichelewski ayant piloté la section contemporaine, « Emancipation et désastres, depuis 1791 ».

Ce n’est pas un livre à thèse, les auteurs ayant souhaité collecter le meilleur de la recherche, sans se limiter au diasporique, à la persécution ou à l’idéal sioniste. Il ne s’agit pas non plus d’une histoire victimaire, et encore moins lacrymale, celle dont l’historien Salo Baron se défiait, mais d’un équilibre nécessaire, tenant compte de l’existence de périodes tragiques et d’autres plus calmes, avec la conscience que les souffrances des populations juives sont plus importantes que celles d’autres peuples.

L’ouvrage montre l’existence d’interactions heureuses, perceptibles même dans les ghettos du Moyen Age, car il n’y a pas de bloc persécuteur, mais des situations bien plus nuancées qu’on pourrait le croire. L’approche complexe a donc été privilégiée. L’Occident latin allie ainsi la tolérance (dans le sens où on accepte ce qu’on réprouve), le rejet, des violences que les papes essayent de calmer.
La tolérance s’explique par un transfert de l’alliance vers les chrétiens : les Juifs ont été détenteur de l’alliance ; révoquée, elle leur donne un statut particulier et leur dégradation porte témoignage que la Bible (Ancien Testament) annonce le Nouveau Testament et la nouvelle alliance.

Parmi les dates choisies, on note l’année 1096, avec les massacres de la vallée du Rhin au cours de la première croisade (Elsa Marmursztejn) ; en 1242, le Talmud est brûlé à Paris et, en 1391, les massacres en péninsule ibérique annoncent un durcissement du sort des Juifs (Claire Soussen) ; la fin du XVe siècle est par exemple marquée par les statuts de la pureté du sang en Espagne en 1449 (Jean-Frédéric Schaub), l’affaire du meurtre rituel imputé à Simon de Trente en 1475 (Pierre Savy), l’exclusion des Juifs d’Espagne en 1492 (Maurice Kriegel). Les ghettos sont donc des « solutions douces » permettant d’éviter les expulsions et aussi de protéger des populations. Le premier ghetto est créé en 1516, à Venise, dans le sestiere du Canareggio (article de Donatella Calabi), suivi par ceux de Rome (analyse de l’abolition du prêt juif et des réseaux de la société des ghettos par Serena Di Nepi) et de Vérone (les Juifs font la fête). Les ghettos sont une sorte de guet, par lequel on se sépare des chrétiens, tout en maintenant des liens avec ceux qui se sont convertis au christianisme (liens familiaux qui perdurent). S’il n’y a pas de politique globale anti-juive exterminatrice, ni de volonté des empires polythéistes d’exterminer les monothéismes, la domination est explicite, entraînant une position d’incertitude et d’infériorité juridique (dans l’Occident latin, les Juifs ne peuvent pas accéder à des charges publiques, ni employer une nourrice chrétienne). Déjà peu favorable aux Juifs, la situation se dégrade donc à partir des XIVe, XVe siècles, avec l’émergence de l’Etat-nation et la législation sur la pureté du sang. La date de 1290, avec l’expulsion des Juifs d’Angleterre ouvre sur les autres expulsions : celle de 1396 n’a pas fait disparaître les Juifs du royaume de France, qui s’est d’ailleurs agrandi, faisant ainsi entrer de nouveaux groupes de Juifs sur le territoire français.

Pierre Savy explique qu’on a pu leur reprocher l’absence de références aux Sicaires, aux Esséniens, Sadducéens, à la Kabbale. A certaines dates très attendues, l’ouvrage donne une autre perspective : si 1935 est l’année des lois de Nuremberg, c’est aussi celle de l’ordination de Régina Jonas, la première femme rabbin. Née en 1902 à Berlin, elle mourut assassinée à Auschwitz le 12 décembre 1944. En 1938, l’Italie adopte une législation antisémite, événement préféré à celui très connu du pogrom connu sous le nom de Nuit de cristal. Abordée à travers trois dates du XXe siècle (la conférence de Wannsee en 1942 présentée par Christian Ingrao, l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1944 par Audrey Kichelewski et le retour des déportés survivants en 1945 par Anne Grynberg), la Shoah est très présente, mais pour lui faire davantage de place il aurait fallu multiplier les dates et donc en supprimer d’autres. L’ouvrage permet à partir de chaque article, d’ouvrir vers d’autres lectures, grâce également aux références bibliographiques. La question du choix, des absences fut une préoccupation constante : qu’enlever, et par quoi remplacer ? Il y a des rendez-vous incontournables, comme la destruction du Temple, 1948 et la fondation d’Israël (Denis Charbit) mais les auteurs ont également voulu insérer des surprises.
Le choix se défend parfaitement. Le livre répond à un besoin, permet de clarifier, d’enrichir de façon accessible. N’ayant pas de vocation encyclopédique, il ne se substitue pas à des sommes qui existent déjà, permet des mises au point scientifiques, tout en offrant des éclairages sur des périodes ou zones géographiques parfois peu connues : pour la période médiévale, citons le royaume juif d’Himyar, face à l’Éthiopie au VIe siècle, les récits de la Genizah du Caire au XIIe, le gaonat de Palestine dans l’Égypte fatimide en 1127 ou encore le voyage de Benjamin de Tudèle à Bagdad en 1168.
L’ouvrage rappelle opportunément qu’en 212, l’édit de Caracalla, qui accorde la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’empire concerne également les Juifs. Parmi les agréables surprises, la place faite aux femmes  : Régina Jonas, mais aussi d’autres, méconnues. En 1602, c’est la publication, à Venise, des poèmes spirituels de Debora Corcos Ascarelli, une juive romaine à laquelle ses enfants avaient été arrachés pour être baptisés. En 1690, Glückel von Hameln (Glikl bas Judah Leib, 1646-1724), une femme d’affaires de Hambourg, deux fois veuve et mère de quatorze enfants, rédige son autobiographie, qui est un des tous premiers écrits de la littérature yiddish, à la fois témoignage de la précarité des Juifs en terre germanique mais aussi document unique sur la vie quotidienne de ces populations vivant du commerce et de l’artisanat. Le veuvage est paradoxalement une sorte d’opportunité qui libère les femmes du patriarcat ; à l’image d’autres femmes juives, Glückel gère ses affaires comme un homme, marie ses enfants, constituant un réseau familial et économique à travers l’Europe. On ne peut pas ne pas penser, à travers l’espace et le temps, à Gracia Nasi, absente de l’ouvrage, mais présente en écho !
L’année 1969 est celle de Golda Meir, qui devient Premier ministre d’Israël : Frédéric Encel essaie de tracer le portrait rapide et ce qui reste dans son pays et en diaspora, du destin de cette militante sioniste, née Golda Mabovitch à Kiev, en 1898, émigrée aux Etats-Unis avant de s’installer définitivement en Palestine mandataire en 1921.

Comment brasser la diversité d’opinion des auteurs ?

Pierre Savy explique qu’il n’y a pas eu d’harmonisation, même si certains textes ont pu être « lissés », que le livre rassemble des sensibilités différentes, comme une chorale, mais sans cacophonie : l’histoire des populations juives est le commun. La seule harmonisation, après discussion porte sur l’orthographe du mot juif : avec ou sans majuscule ? Le choix de mettre la majuscule l’a emporté, car on en met une aux noms de peuples. On n’en met pas pour une confession, même si certaines situations s’avèrent complexes.

Quel(s) judaïsme(s) ?
Dès les origines, on est au carrefour de l’ethnique (existence généalogique, même fantasmée ou mythifiée) et du confessionnel (l’alliance avec Dieu).
La diversité du judaïsme apparaît dans le livre et Michaël Girardin se demande si on doit recréer une unité qui n’est pas forcément historique.
Il existe historiquement une communauté de traits culturels, qui se distingue avec des règles de pureté et des règles alimentaires ; il y a une conscience de groupe qui peut s’étioler, ce qui explique l’effort pour transmettre un héritage immatériel, qui se transmet de façon continue, avec la Bible, la Mishna, la Guémara, la loi écrite et l’oralité. Les populations sont marquées par l’expérience diasporique et minoritaire. L’étude est très importante. Il existe donc « des éléments qui font peuple » (Renan), et le peuple existe même si c’est aussi une construction culturelle.

Michaël Girardin rappelle l’existence de groupes qui veulent détenir la vérité de l’interprétation. L’invention de traditions récentes (celles des Loubavitch par exemple) n’est pas propre au judaïsme. Le judaïsme rabbinique des premiers siècles a éclipsé ses rivaux, d’autres groupes ont disparu alors que certains ont prospéré. Il existe une vraie question de normativité compétitrice de groupes pluriels, qui veulent revendiquer la véritable interprétation. Le débat est permanent y compris au sein de l’école rabbinique.
Pour Pierre Savy, il y a de la diversité, mais pas de mise à l’écart des groupes minoritaires : la tendance reste au maintien d’une forme d’unité même s’il y a des conflits (Hassidiques contre Mitnaggedim) et des personnalités clivantes comme les deux prédicateurs messianiques du XVIIIe siècle, que sont Sabbataï Zvi et Jacob Frank. Rachel Jesurum est l’auteur de la notice consacrée à Sabbataï Zvi dont l’aventure a bouleversé une partie de l’Europe orientale en 1666.
Personnage singulier, Sabbataï Tsevi (Shabtaï Tzvi en hébreu) est né à Smyrne, dans une famille juive turque d’origine espagnole. A la fin de l’adolescence, il était déjà un spécialiste de la Kabbale. En 1648, il se proclame Messie, s’appuyant sur un texte contesté du Zohar qui prévoyait que cette année serait celle de la rédemption du peuple juif. Banni de Smyrne, suite à une procédure de herem il s’installa avec ses disciples à Constantinople, puis à Salonique, alors un important centre de la kabbale. Son influence le fit rapidement reconnaître comme le Messie par une petite partie des Juifs de l’empire ottoman. Ses pérégrinations le menèrent en Egypte puis à Jérusalem, puis de nouveau au Caire. En 1663, son audience qui ne dépassait pas certains cercles juifs, augmenta, très probablement à cause de la proximité de l’année 1666 : chez certains chrétiens, cette année était perçue comme celle de l’Apocalypse ou du moins celle de certains événements religieux. De nombreuses communautés paupérisées, rêvant de libération, de transfiguration, l’accueillirent avec exaltation. Des divisions apparurent dans les communautés avec l’abandon de certains rites et certaines se préparèrent à partir pour la terre sainte. Arrêté par les autorités ottomanes et emprisonné, Sabbataï Tsevi se convertit à l’islam en 1666 et prit le nom de Aziz Mehmed Effendi. Il demeura musulman tout en continuant à pratiquer la kabbale et certains rites juifs. Exilé, il mourut au Monténégro en 1676. La plupart de ses disciples l’abandonnèrent, sauf quelques-uns uns qui perpétuèrent ses idées : les Sabbatéens. L’annonce de sa conversion entraîna un traumatisme égal à l’espoir qu’il avait suscité.
Le mouvement hassidique s’était développé dans une communauté juive d’Europe orientale traumatisée par l’insécurité générée par les Haïdamak, par les pogroms perpétrés par les Cosaques (en particulier ceux de l’hetman Bogdan Chmielnicki), par un contexte de marasme socio-économique, puis par ces mouvements messianiques qu’étaient le Sabbataïsme et le Frankisme.
Mais pour Pierre Savy, ces déchirements ne font pas une tradition schismatique et une forme d’unité de pratique transcende la diversité. Un midrash ne dit-il pas qu’« Il est soixante-dix visages à la Torah » ? Sur le plan religieux, toute communauté juive a ses coutumes propres, ses spécificités liturgiques, qui sont la réalisation même de la vie juive, reflet de siècles de désaccords, de disputes non closes entre hommes, mais aussi entre les hommes et Dieu. Une polyphonie accentuée par la vie en diaspora, qui a multiplié les implantations, les interactions avec les cultures locales et donc les transferts linguistiques et culturels (architecture, tenues vestimentaires, alimentation ...).

L’année 1814, présentée par Jean Baumgarten revient sur la publication, à Kopys, en Biélorussie, des légendes du fondateur du hassidisme, le Baal Shem Tov (Israël ben Eliezer (1700-1760), également connu sous l’acronyme de Besht, abréviation de Baal Shem Tov, littéralement « Le Maître du bon ou du Saint nom »). Ces récits hagiographiques ont été régulièrement réédités, ils aident à mieux cerner la genèse du mouvement hassidique, la pensée du Besht et l’influence qu’elle a encore au XXIe siècle, le courant hassidique constituant une des forces vives de l’ultra-orthodoxie.
Mais parallèlement, les XVIIIe et XIXe sont aussi ceux de la Haskala (les Lumières), de l’émancipation et de la Wissenschaft des Judentums (un mouvement scientifique et politique visant à faire entrer les Juifs dans la modernité). En effet, la notion d’émancipation irrigue le monde juif, de 1791 en France, à l’Autriche-Hongrie en 1864, et jusqu’à l’Algérie, avec le décret Crémieux adopté en 1870.

Dès la présentation, Pierre Savy assume qu’il puisse y avoir des manques, des oublis à réparer dans une prochaine édition, avec une quinzaine de dates supplémentaires. S’il y a une notice consacrée à la conférence de Czernowitz sur la langue yiddish en 1908, il en manque une sur l’hébreu moderne et Ben Yehuda. La littérature, la philosophie sont abordées à travers les figures de Philip Roth, d’Emmanuel Levinas. Plusieurs notices font référence aux mouvements migratoires et à une diaspora implantée jusqu’en Asie orientale. On regrette l’absence des arts et de la musique.
Une version italienne est en cours de préparation, avec des dates liées à l’Italie (on ignore souvent l’importance de la présence juive au sein du Risorgimento). Une vingtaine de maisons d’édition étrangères sont intéressées et le livre risque fort de partir en voyage … autour du monde !


Venise, rue de l’ancien ghetto


Venise, porte du ghetto

© Christine Guimonnet pour Historiens & Géographes, tous droits réservés, 20/02/2021
Photographies du ghetto de Venise © Christine Guimonnet pour Historiens & Géographes, tous droits réservés.

Notes

[1Professeur d’histoire-géographie au lycée Camille Pissarro de Pontoise, Secrétaire générale de l’APHG