Nicolas Offenstadt, « Le pays disparu. Sur les traces de la RDA » Un compte-rendu de la conférence organisée par la régionale Languedoc Roussillon le 20 novembre 2019

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Par Jean-Philippe Coullomb [1]

A l’invitation de l’APHG-LR, Nicolas Offenstadt est venu régaler le public biterrois d’une belle conférence dans le chapiteau de Scène de Bayssan mercredi 20 novembre. Soulignons à nouveau, mais c’est amplement mérité, la disponibilité et la qualité de l’accueil qui nous est réservé à chaque fois par l’ensemble de l’équipe qui officie dans ce lieu, de l’agent d’accueil jusqu’au directeur en personne, toujours disponible pour aplanir la moindre difficulté qui peut se présenter.

Régaler, avons-nous dit, est le mot n’est en rien galvaudé lorsqu’on voit et que l’on entend Nicolas Offenstadt. Son propos est toujours clair, appuyé sur des photographies qu’il a pu prendre au gré de ses pérégrinations, et il apporte toujours des éclairages supplémentaires par rapport aux événements les plus récents.

Il nous a d’abord présenté sa démarche. Surpris par la présence de paysages fantômes dans un pays fort riche, il s’est intéressé à eux, à ce qu’ils avaient été, à ce qui les a détruits, et à ce qu’ils deviennent. Il peut ainsi reprendre à son compte l’expression des géographes de « villes perforées » pour ces espaces à l’abandon souvent situés en plein centre des villes. L’URBEX (ou « exploration urbaine ») qu’il pratique devient l’objet d’une méthode empirique et efficace. Il recherche d’abord quels endroits peuvent être les plus intéressants, puis il s’y rend et les fouille, n’hésitant pas à s’attaquer aux poubelles, prélève quelques échantillons de documents, puis compare le résultat de ses trouvailles avec ce que peuvent donner des archives officielles (par exemple des photos des lieux à l’époque de leur splendeur). L’ensemble s’avère fort judicieux quand on sait que certains des bâtiments sur lesquels il a travaillé ont ensuite été purement et simplement rasés avec tout leur contenu.

Ensuite, cela lui permet de mesurer les effets économiques et sociaux de la réunification. La liquidation de 10.000 entreprises communistes par la Treuhand s’est faite dans la précipitation pour des raisons idéologiques et dans l’affairisme le plus débridé pour les aspects pratiques. On mesure mal le choc qu’a pu représenter pour une population de 16 millions d’habitants la perte de 2,5 millions d’emplois en quatre ans. Deux tiers des gens ont dû changer d’emploi dans ces mêmes quatre ans, souvent pour passer sous les fourches caudines de jeunes Wessies arrogants. L’immobilier a souvent été racheté par des Allemands de l’Ouest, seuls à avoir les capitaux nécessaires aux opérations de réhabilitation. Avec en plus le changement de nom des rues, ou encore le déplacement de nombre de statues (leur « cantonnement », comme le dit le conférencier), c’est tout un cadre de vie dans lequel des millions de gens avaient vécu qui s’est retrouvé dévalorisé quand il n’était pas détruit.

A côté de quelques nostalgiques, qui vont parfois jusqu’à rétablir des stèles, le résultat essentiel est un trouble de l’identité qu’aucune parole officielle n’a jamais assumé. Beaucoup de petits musées ont ouvert sur la vie en RDA, mais ils sont le fait d’initiatives privées. La traduction en est aujourd’hui politique avec le parti d’extrême-droite AFD qui surfe sur cette identité bafouée, avec des slogans lourds de sens, comme « Nous sommes le peuple » ou « L’Est se lève ». Avec Die Linke, ses élus viennent de demander l’ouverture d’une commission d’enquête sur la Treuhand.

Les questions avec la salle ont été l’occasion de préciser ou de compléter certains points. Dans le secteur agricole, les communautés rurales et les coopératives ont dans l’ensemble mieux résisté car les coopérateurs en RDA restaient juridiquement propriétaires de leurs terres. La comparaison avec les autres pays de l’ancien bloc de l’Est amène quant à elle des conclusions nuancées : eux n’ont pas bénéficié de la manne financière de la RFA, mais les anciens communistes s’y sont généralement maintenus plus longtemps au pouvoir et la transition socio-économique y a été moins brutale.

La soirée s’est clôturée avec une séance de dédicace, organisée en partenariat avec la librairie Clareton de Béziers, qui a permis au public d’avoir un contact personnel, visiblement apprécié de part et d’autres, avec le conférencier.

La qualité de la conférence et des échanges, la venue d’un public nombreux avec beaucoup de collègues, ont constitué les ingrédients d’une soirée incontestablement réussie.

Le programme des soirées d’Hérodote 2019-2020 est en ligne sur le site de la régionale Languedoc-Roussillon.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 04/12/2019. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeur au lycée Henri IV, Béziers.