Tribune. BTS Tourisme : à contre-courant... Tribune libre par l’APROGET

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Par le Bureau national de l’Association des Professeurs de Géographie du Tourisme (APROGET). [1]

La Rédaction du site internet national et de la revue Historiens & Géographes publie une série de tribunes libres afin d’ouvrir le débat dans le cadre des réflexions de la communauté éducative. Le Bureau national de l’APHG approuve et soutient le texte proposé ci-dessous par ses collègues de l’APROGET.

A l’issue de la cinquième session d’examen, le BTS tourisme, fruit de la fusion des BTS VPT « vente et production touristique et AGTL « animation et gestion touristiques locales », s’apprête à être « toiletté » pour mieux s’adapter à la réalité changeante du monde du tourisme. Cette « petite réforme » à mi-course d’un diplôme profondément remanié tous les dix ans, est une bonne chose car elle montre l’adaptabilité de l’Education nationale, tant en ce qui concerne les structures de décision que les professeurs, conscients de l’importance des enjeux du tourisme en France. Elle est particulièrement attendue par les étudiants et les professionnels.

En effet, classé parmi les BTS tertiaires, et à ce titre piloté par l’inspection générale d’économie-gestion, le BTS tourisme mis en œuvre, au lieu d’opérer une fusion bienvenue entre les deux BTS, a dès l’origine, plutôt penché vers la vente et la production touristique aux dépens de l’étude et de l’exploitation des territoires et du patrimoine, ce dernier ayant été purement et simplement supprimé de la formation et des attendus de l’examen. Mais sans doute le pire a-t-il été, pour tenir compte de la structure des équipes en place, de laisser aux établissements, sous la houlette des IPR d’économie-gestion, toute latitude pour mettre en place la réforme.

De ce fait, on retrouve des réalités tellement différenciées que l’idée même de diplôme national perd tout son sens. Un chef d’établissement peut retenir ou non telle ou telle discipline dans les parcours de professionnalisation (ateliers de professionnalisation et études personnalisées encadrées). De son côté, un IPR d’économie-gestion décide de convoquer ou non tel ou tel enseignant pour les évaluations finales. Ainsi, les professeurs des deux piliers historiques du Brevet de technicien supérieur du tourisme - l’histoire et la géographie - ne sont pas toujours présents tout au long de la formation BTS et lors des évaluations.

On voit bien ici que trois problèmes se posent : une situation hégémonique et corporatiste d’une discipline qui est capable de faire et de défaire les équilibres d’un diplôme qui depuis son origine repose sur l’économie et la géographie ; une gestion « à la hussarde » des équipes pourtant motivées et désireuses de travailler dans l’harmonie, et enfin, une orientation largement décentralisée pour une formation et examen à contre-courant des vœux des politiques comme des professionnels du tourisme.

Dès 2013, l’Agence Régionale du Patrimoine Provence-Alpes-Côte d’Azur avait souhaité analyser « l’impact et la nature spécifique du tourisme patrimonial » en région PACA. Voici un extrait du rapport : « Les visiteurs amateurs de patrimoine pressentent la passivité de l’offre patrimoniale : les sites sont appréhendés comme des entités spécifiques, isolées de leur environnement, s’inscrivant rarement dans une offre touristique coordonnée et dynamique. Face à cet enjeu, la politique à engager ne peut se réduire à une démarche d’information, matérialisée par une signalétique aussi adaptée qu’elle soit, et à des présentoirs de dépliants, même bien documentés. Il s’agit de mettre en synergie sur un territoire donné des ressources existantes, pour en optimiser à la fois la capacité de production et l’attractivité.

Lorsque le public manifeste son attente d’information, il souhaite que les sites du patrimoine évoluent vers de véritables « lieux ressources » capables de mobiliser une offre culturelle dynamique, interactive, et s’inscrivant dans une vision intégrée du territoire. L’élaboration de cette offre ne peut plus être pensée isolément par chaque site ; elle relève d’une logique de réseaux et fait appel à des partenariats nouveaux entre les acteurs publics et privés. Il conviendrait alors de permettre aux visiteurs d’identifier les liens historiques, artistiques, techniques, qui rassemblent des sites qu’ils appréhendent jusque-là comme des entités isolées. La coordination à mettre en œuvre consisterait à :

• Élaborer une communication commune et globale sur des sites ayant, par essence, un lien ;

• Produire une offre culturelle concertée, s’inscrivant dans une vision globale : création d’évènements, centres de ressources thématiques, offre de stages, projets multimédia, expositions itinérantes, prêts d’œuvres… ;

• Proposer une offre culturelle qui mette également en relation des sites de différentes natures (liens entre musées, sites historiques, sites naturels) et fasse l’objet de « produit touristique intégré » ;

• S’engager dans une réflexion commune sur la formation et la professionnalisation des acteurs. »

Plus récemment, le 14 mars 2017, Martin Malvy a remis à Jean-Marc Ayrault un rapport commandé en février 2016 par Laurent Fabius et intitulé « 54 suggestions pour améliorer la fréquentation touristique de la France à partir de nos patrimoines ». Martin Malvy est le président de Sites et cités remarquables de France - né de la fusion de l’Association nationale des villes et pays d’art et d’histoire (ANVPAH) et des Villes à secteurs sauvegardés et protégés (VSSP) -, mais aussi l’ancien président de la Région Midi-Pyrénées.

Le troisième axe du rapport Malvy concerne la formation, avec pour ambition de renforcer l’expertise des jeunes sur les enjeux liés au tourisme culturel et patrimonial. Il suppose en particulier de favoriser les liens entre patrimoine et tourisme dans la formation des métiers des deux secteurs, de former davantage de managers capables de gérer des sites patrimoniaux ou encore de structurer et de professionnaliser l’offre de médiation culturelle.

Le rapport souligne un point très précis : « Accessibles après le BAC, les formations en BTS Tourisme préparent depuis des années des générations de professionnels du tourisme, de l’accueil et de guides-conférenciers. Depuis 2012, la formation a connu des évolutions majeures du contenu des matières enseignées. La réforme initiée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche avec les professionnels, dont les entreprises du tourisme (ex. SNAV), vise à rendre plus opérationnels et autonomes les étudiants dans les domaines de la gestion de la relation client, l’élaboration de l’offre touristique, la gestion de l’information et la pratique de langues étrangères. Dans le même temps, les heures d’enseignement en histoire de l’art (il s’agit de l’analyse du patrimoine et du patrimoine culturel régional ; on utilisait l’expression « histoire de l’art » dans le précédent référentiel), censées enrichir les connaissances des étudiants et essentielles dans le travail d’accueil et de guidage, ont été supprimées (…). Cette modification dans la formation des étudiants en BTS Tourisme fragilise encore plus la transdisciplinarité des formations spécialisées dans le patrimoine et le tourisme et ne permet pas d’avoir sur le terrain des professionnels sensibilisés et ouverts autant que souhaitable en matière de patrimoine. »

Enfin, une convention-cadre interministérielle du dernier trimestre 2017 souligne l’importance du patrimoine dans le tourisme : « Celle-ci définit les objectifs et les modalités d’une coopération entre le ministère de la Culture, les ministères chargés du tourisme (Europe et Affaires étrangères ; Économie et Finances) et les opérateurs. Elle sera structurée autour du développement touristique des territoires par la valorisation de leurs ressources culturelles ; des synergies entre les acteurs de la culture et ceux du tourisme, en renforçant les actions de professionnalisation de la filière du tourisme culturel ; de l’accessibilité, de la qualité de l’accueil et de la médiation en direction de tous les publics dans les lieux culturels ; et, enfin, du développement des services numériques pour le tourisme culturel. Une attention particulière est accordée aux publics touristiques en situation spécifique et aux zones traditionnellement éloignées de l’offre touristique. »

Comme le montrent ces deux rapports, en comparaison avec le tableau horaire du référentiel ci-dessous, le compte n’y est pas. Il ne semble pas qu’il le soit non plus dans le prochain référentiel. Si la notion de patrimoine est à nouveau évoquée, elle ne fait pas l’objet de moyens horaires suffisants. Ils sont pourtant nécessaires en rapport avec la formation de nos étudiants, de plus en plus issus de la voie professionnelle qui n’a pas fourni ce contenu pourtant si utile à l’intégration dans le monde du tourisme. Jusqu’en 2014, les étudiants bénéficiaient de 8 heures hebdomadaires de géographie et de patrimoine. Aujourd’hui, on ne compte que 4 heures de « tourisme et territoire ».

1 : Tableau de répartition horaire depuis 2014.

Il n’est pas plus question ici de regretter en soi le BTS AGTL, même s’il permettait aux étudiants de mieux appréhender les réalités territoriales, que de souligner l’alignement du BTS tourisme sur les autres BTS tertiaires en gommant toutes les spécificités essentielles à l’exercice des métiers du tourisme. L’étude des territoires à différentes échelles est, rappelons-le, aussi professionnalisante que le marketing. Dans le tourisme en général, ce dernier ne se nourrit-il pas des fruits de l’histoire et de la géographie ? Sans doute est-ce enfoncer des portes ouvertes. Sans doute aussi les professionnels du tourisme, comme le montre notre enquête, ouvrent-ils des yeux écarquillés d’étonnement devant tant d’aveuglement de la part du groupe d’économie-gestion.

Pourquoi ne pas comprendre que la pérennité et la pertinence d’un BTS dépend d’abord de son caractère professionnel ? Pourquoi perdre autant de temps et d’énergie pour priver les futurs techniciens, les professionnels et finalement le tourisme français de matériaux et de savoir-faire si utiles et si fructueux : 1 euro investi dans le tourisme patrimonial/culturel c’est plus de 20 euros de recettes et des milliers d’emplois. Les questions sont posées.

2 : Enquête menée par l’APROGET auprès de professionnels du tourisme Juin 2017 – Juin 2018. « En tant qu’acteur du tourisme, sur une échelle de 1 à 10, quelle importance accordez-vous à … ? »

© Le Bureau national de l’APROGET pour Historiens & Géographes, 29/06/2018. Tous droits réservés.

Notes

[1Jean-Marc Capdet, Armelle Rothier, François Saulnier et Sylvie Sangarné. Site internet de l’APROGET : http://www.aproget.org/