Entretien avec William Blanc : Le Roi Arthur, un mythe contemporain Les entretiens d’Historiens & Géographes

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Par Yohann Chanoir. [1]

À l’occasion de la sortie en DVD de Knightriders de George Romero, nous avons interviewé notre camarade de recherche William Blanc, [2] auteur du livre Le roi Arthur, un mythe contemporain. De Chrétien de Troyes à Kaamelott en passant par les Monty Python (Libertalia, 2016).

Yohann Chanoir : Camelot is a state of mind proclame l’affiche du film de George Romero. Comment interprètes-tu cette citation à l’aune du mythe arthurien de ses origines à aujourd’hui ?

William Blanc : La Table ronde, ce rassemblement de chevaliers apparu sous la plume du poète Wace vers 1155, évolue au fil du temps. Au Moyen Âge, elle est à la fois une évocation de la Cène (souvent, la Table ronde comporte douze voire treize places) et un rassemblement élitiste réservé aux meilleurs éléments de la noblesse militaire. Lorsque le mythe arthurien est redécouvert au XIXe siècle et traverse l’Atlantique, les auteurs américains transforment la fonction de la Table. Dans certains groupes de jeunesses américains inspirés par la légende, des enfants, sous la supervision d’un adulte, se déguisaient en chevaliers et élisaient leur roi. Peu à peu, la Table est donc devenue aux États-Unis une métaphore de la démocratie représentative et de la possibilité de chacun d’accéder aux plus hautes fonctions. À l’instar du melting pot, la Table ronde s’ouvre tout au long du XXe siècle à toutes les couches sociales, aux femmes, aux Afro-Américains. George Romero est d’ailleurs l’un des premiers à mettre en scène une chevalerie arthurienne (certes transposée à l’époque contemporaine) intégrationniste, comprenant des Afro-Américains, des femmes, etc. C’est en cela que le slogan « Camelot is a state of mind » (« Camelot est un état d’esprit ») est significatif. Il illustre une évolution forte du mythe arthurien contemporain qui se retrouve par exemple dans le dernier film de Guy Ritchie, où le roi Arthur vient des classes urbaines défavorisées et est accompagné par un guerrier africain.

Y.C. : Le mythe arthurien est incroyablement présent : musique, BD, livres et films, je pense notamment au film de Guy Ritchie Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur (2017) mais aussi au dernier volet de la franchise Transformers. Quelles explications peut-on avancer sur la prégnance de ce mythe dans notre société contemporaine ? Est-ce une expression de ce « goût du Moyen Âge » étudié dans un livre fondateur par Chistian Amalvi ?

W.B. : La culture populaire américaine, aujourd’hui dominante sur le globe, a en effet constamment réutilisé la légende de Camelot. Ce qui explique sa diffusion dans de nombreux endroits du monde, comme au Japon où l’on produit des œuvres arthuriennes depuis les années 1970. La France a elle aussi été influencée par l’arthuriana américain. On constante que de plus en plus de bandes dessinées et de romans sont écrits dans l’Hexagone à partir des années 1980, peu après le succès de Sacré Graal ! (1975) des Monty Mython, ou d’Excalibur (1981) de John Boorman. Même en Bretagne, la fascination arthurienne doit beaucoup aux œuvres créées outre-Atlantique. S’ajoute à cela la volonté de se trouver des racines alors que s’affirment, dans les années 1970, les courants autonomistes. Au Pays de Galles, Arthur est considéré par les indépendantistes comme un souverain historique, une des figures du panceltisme, alors qu’au même moment, certains traçaient un lien entre les cathares de Montaillou au XIVe siècle et la lutte des paysans du Larzac.

Newell Convers Weyth. « The Boy’s King Arthur : Sir Thomas Malory’s History of King Arthur and His Knights of the Round Table », Edited for Boys by Sidney Lanier (1922).

Y.C : Dans le cadre du programme actuel de seconde, nos collègues en seconde peuvent faire une leçon la société et la culture rurales dans la chrétienté médiévale (XIe-XIIIe), en étudiant notamment la féodalité (imaginaire, symbolisme...). Peux-tu nous expliquer comment le mythe arthurien a façonné l’imaginaire et le symbolisme de la féodalité ? Sur quels documents les collègues pourraient-ils s’appuyer ?

W.B : Le mythe arthurien se développe au XIIe siècle, à un moment clé de la maturation de l’imaginaire féodal et chrétien. À cette époque, la chevalerie cherche à assurer son salut dans une société de plus en plus christianisée. Cette recherche est nettement symbolisée par le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, composé vers 1190, dans lequel le jeune héros, Perceval (créé pour l’occasion) apparaît de prime abord comme un jeune sauvage qui, sous la férule de la cour de Camelot, devient un aristocrate courtois avant que sa quête ne le transforme à nouveau. De combattant, il devient un être en quête du divin que représente le Graal. Chrétien de Troyes offre ainsi à la noblesse militaire un modèle à suivre pour leur ouvrir les portes de la rédemption au moment où se développent les ordres militaires (Templiers, Hospitaliers…). Au début du XIIIe siècle, Wolfram von Eschenbach connecte d’ailleurs le Graal au Temple dans son roman Parzifal, qui inspire par la suite l’opéra Parsifal (1882) de Wagner. Le lien entre la coupe sacrée et les moines soldat a longtemps fasciné des théoriciens d’extrême droite (comme Julius Evola) avant de devenir un lieu commun de nombreux romans à sensation et autres séries télévisées (comme Knightfall, sortie fin 2017). Pourquoi ne pas partir de ces documents contemporains et remonter le temps pour mieux déconstruire ce mythe et le replacer dans son contexte médiéval ?

Y.C : Médiéviste de formation, dans ce livre, et dans de nombreux articles, tu travailles sur des sources d’époques différentes, modernes, contemporaines, etc. Comment situes-tu tes travaux dans le champ académique ? T’inscris-tu dans l’histoire médiévale en proposant un élargissement de son territoire ou te places-tu dans le courant médiévaliste dans la lignée du livre stimulant de Tommaso Falconieri ?

Je n’ai pas spécialement envie de me placer dans une école. J’ai surtout envie d’explorer des champs encore largement en friches, notamment le médiévalisme populaire, la vision du Moyen Âge qui touche le grand public, non pas seulement comme un objet de critiques, mais surtout comme un véritable sujet historique. C’est d’autant plus urgent que le médiévalisme, surtout sa variante fantastique, est devenu aujourd’hui un mode d’expression majeur, influençant les représentations sociales, économiques, politiques. Au cinéma, depuis près de quinze ans, les films les plus vus et les plus rentables sont des films de fantasy. Pensons aussi à la popularité des séries télévisées (comme Game of Thrones) ou aux bandes dessinées. Ce succès n’est pas une simple mode. Il fait écho à des espoirs et surtout à des angoisses contemporaines. La fantasy commence à percer dans les années 1970, au moment où se développe, notamment en Occident, un sentiment de perte avec le monde naturel lié à la disparition du monde paysan. Or, retourner dans le Moyen âge fantasmé, c’est à la fois, comme l’a dit Umberto Eco, retourner vers l’enfance (la sienne, celle de la Nation), mais aussi vers un monde naturel. C’est flagrant dans le film Excalibur de Boorman, ou dans Le Seigneur des Anneaux, notamment la version de Peter Jackson (2001-2003). Plus les craintes liées à la crise écologique augmentent, plus le recours au médiévalisme se développe.

« Le Roi Arthur, un mythe contemporain. D’Hollywood à Kaamelott en passant par les Monty Python », Préface de Jean-Clément Martin, Paris, Libertalia, 2016. 

Y.C. : On ne peut évoquer le mythe arthurien sans étudier le souverain éponyme. Alban Gautier, dans une étude passionnante, évoquait un roi pluriel, tour à tour souverain faible, vieillard courageux, guerrier redoutable et redouté, etc. Peux-tu nous dresser l’évolution de l’image du roi Arthur et nous expliquer en quoi elle s’inscrit dans un régime d’historicité lui-même pluriel ?

W.B. : Dès le Moyen Âge, l’image d’Arthur évolue en fonction des auteurs et du public visé par ces derniers. Entre le XIIe et le XVe siècle, pour simplifier, on peut en distinguer deux. Des auteurs proches de cours royales, comme Geoffroy de Monmouth (début XIIe siècle), placent le souverain au centre de l’action. D’autres écrivains, composant des textes littéraires à destination de l’aristocratie militaire, le dépeignent plutôt sous les traits d’un vieil homme laissant ses chevaliers accomplir des exploits. Aujourd’hui, Arthur est souvent en retrait vis-à-vis d’autres personnages, qui tendent à s’affirmer pour répondre à des besoins sociaux nouveaux.

Depuis les textes arthuriens des années 1980 influencés par le féminisme, des personnages comme Guenièvre ou Morgane sont de plus en plus mis en avant. Elles sont reines, magiciennes, et à partir des années 2000, des guerrières. Parce qu’il est associé à la nature et à la magie, Merlin, depuis les années 1960, connaît une forte popularité au point d’avoir été le héros de plusieurs séries télévisées. Des œuvres extra-occidentales ont eu tendance également à remplacer Arthur par un personnage du cru, comme au Japon dans le jeu vidéo Sonic et le chevalier noir (2009) où un petit héros nippon combat un souverain de Camelot passé du côté des forces du mal. À chaque époque son Arthur en somme.

A voir ci-dessous, une vidéo de la conférence de William Blanc réalisée par notre collègue Vincent Bervas (Lycée Jean de La Fontaine à Château-Thierry), le 11 février 2018. Dans le cadre de l’Université populaire, William Blanc, historien, s’intéresse aux représentations contemporaines du Moyen Âge, que ce soit dans les usages politiques et sociaux ou bien dans la culture populaire (BD, cinéma, jeux, séries télévisées, arts graphiques). La conférence se prolonge d’un échange avec l’assistance.

Tous droits réservés - Lycée de La Fontaine et APHG Picardie. Cette vidéo est également disponible en DVD auprès de l’Atelier audiovisuel du lycée Jean de La Fontaine (Château-Thierry).

© Yohann Chanoir pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 09/02/2018.

Notes

[1Agrégé d’Histoire, Professeur d’Histoire-Géographie en section européenne allemand au Lycée Jean-Jaurès de Reims, Secrétaire de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes.

[2William Blanc est doctorant en histoire médiévale. Il collabore au magazine Histoire et images médiévales. Ses recherches portent sur les représentations contemporaines du Moyen Âge, que ce soit dans les usages politiques et sociaux ou bien dans la culture populaire.