Exposition Angelin Preljocaj et les costumes de danse Compte-rendu culturel de la rédaction

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Exposition Angelin Preljocaj - Costumes de danse
Jusqu’au 6 mars 2016.

Au Centre national du costume de scène
Quartier Villars, route de Montilly- 03000 Moulins
Tél : 04 70 20 76 20
Site internet

Par Blanche Defernez [1]

Voyage de presse à Moulins (agence Pierre Laporte communication) au Centre national du costume (CNC), à l’occasion de l’inauguration d’une exposition consacrée au chorégraphe et danseur Angelin Preljocaj, et en présence de la scénographe Constance Guisset, le 2 octobre 2015.

Nous commençons la visite de l’exposition par la salle du festivalier, tout en noir : il s’agit de l’initiation à la danse avec comme plan de scène Roméo et Juliette et les costumes qui vont avec. La directrice du Musée nous accompagne et commente, laissant la parole à Angelin comme il le souhaite ainsi qu’à sa scénographe.

En 1990, Angelin Preljocaj va réaliser sa première chorégraphie, Roméo et Juliette à Lyon. Il raconte sa rencontre avec Enki Bilal, maître de bande dessinée parmi lesquelles : La foire aux immortels, Partie de chasse, La femme piège. Il le sollicite pour la conception des décors et des costumes de ces ballets. Ils sont tous les deux originaires des pays balkaniques, l’un albanais, Preljocaj, l’autre yougoslave, Bilal. Ils transposent cette grande histoire d’amour universelle dans un pays totalitaire de l’Est. Bilal met en scène un univers angoissant où les bons sont en blanc et les méchants en noir. Tybalt et les chevaliers en noir, devenus miliciens, portent des costumes lourds, des « carapaces rigides ».

Juliette apparaît dans un costume, tout blanc, composé d’une brassière aux seins saillants et d’un collant de jambes fendu et lacé. Ses cheveux sont teints en rouge. Roméo incarne un hors-la-loi, un SDF, habillé en haillons. C’est un succès qui va mettre au premier plan le chorégraphe. En 1996, avec sa propre compagnie, il présente à nouveau ce ballet avec de nouveaux costumes et actualisés dans leurs formes et matériaux. Juliette porte un corset très finement découpé avec un jeu de lacets au dos, un shorty blanc et une chemise en voile de soie blanche.

Puis, nous passons à la salle Noureev, intitulée Vies publiques / vies privées (depuis 2013).

Cette salle est ouverte tous les jours. Il y a la recherche d’une coïncidence signifiante. Nous abordons le premier palier avec la radicalisation de l’architecture voulue par Angelin.

Huit ballets montés par Angelin sont exposés. Les costumes sont mis en mouvement par un montage de vidéos qui accompagne les vitrines où sont exposés les costumes de danse. Un livre doit sortir chez La Martinière au mois d’octobre 2015.

Aux yeux d’Angelin, la danse doit se nourrir des autres arts. « On travaille de l’extérieur vers l’intérieur » ajoute le chorégraphe. « L’important est de questionner la danse ». La notation, du coup, est fort importante. Elle permet de rebondir. « Il faut donner à la danse une mémoire qui l’éloigne de la barbarie » dit Angelin. La musique s’est développée à partir de partitions. La danse a besoin d’un cadre aussi, et d’appuis.

Nous voyons ensuite une maquette du Pavillon noir. Ce bâtiment a été réalisé en 1993 par l’architecte Rudy Riccioti pour accueillir le Centre chorégraphique National d’Aix-en-Provence dirigé par Angelin Preljocaj. C’est un cube transparent de 3 000 m2 et sanglé de bandes de béton aux largeurs variables qui reportent la structure à l’extérieur et libèrent l’intérieur de toutes contraintes, qui abrite 4 studios de répétition, des foyers pour les danseurs, le théâtre en sous-sol d’une capacité de 378 spectateurs.

C’est à la fois un centre de création, un pôle d’expérimentation, un espace pédagogique et un lieu de diffusion. Il propose des accompagnements pédagogiques pour faciliter l’accès à la danse à un plus large public. La maquette est arrivée à Moulins en 2006.

La danse mérite un théâtre. Cela peut nourrir sa créativité. Pour en arriver là, la lutte a duré 10 ans avant de pouvoir le réaliser.

Les thématiques d’Angelin Preljocaj peuvent être réparties en 4 grandes catégories : le Corps, la Féminité, la Masculinité, l’Animalité.

Le corps

Jusqu’aux extrémités, le corps est porteur de violence. Angelin répond à cela par les corps bandés, encastrés dans des vêtements rigides. Le corps peut aussi être prolongé (béquille, prothèses …)

La technologie peut aider dans cette recherche. Le chorégraphe évoque les avions de chasse, l’Odyssée de l’espace … on contraint le corps, on le modifie tout comme le corps sociétal se modifie.

La Féminité

La robe de noces. Mais aussi, les courtisanes, Blanche Neige...

La Masculinité

Évocation du costume albanais (pays d’origine de Preljocaj), celle du réfugié...

L’animalité

Il représente l’ours, l’éléphant, le singe… Les vitrines montrent les 8 ballets et sont accompagnées de vidéos.

Roméo et Juliette est une commande de l’Opéra de Lyon. Angelin a fait appel à Enki Bilal, dessinateur et comme lui, venu des Balkans. Pour la parade (1980), Noureev avait proposé l’Opéra du Parc. Evocation du ballet « le spectre et la rose » avec l’image de Nijinski et de la rose. Quand Angelin crée en 1989 sa chorégraphie des Noces sur la musique de Stravinski, Noureev est dans la salle et invite en 1993 Angelin à présenter un hommage aux ballets russes à l’Opéra Garnier avec deux nouvelle chorégraphies, Parade et Le spectre de la Rose, suivies de la reprise des Noces. Pour relever ce défi - on songe à Parade de 1917 avec les figures de Cocteau et de Picasso et de Nijinski pour le Spectre de la Rose en 1911 - Angelin Preljocaj fait appel au peintre Aki Kuroda et au peintre, metteur en scène, affichiste, photographe et couturier, Hervé Pierre, fin connaisseur du XVIIIe siècle.

Pour contrecarrer la musique de Vivaldi (utilisé même dans les ascenseurs), le chorégraphe recherche le chaos. Pour le ballet Blanche Neige, créée en 2008, il s’agit d’un ballet narratif, écrit par les frères Grimm. C’est Jean-Paul Gaultier, le grand couturier, qui est chargé des costumes. Soixante costumes sont réalisés pour ce ballet. La méchante Reine est taillée en femme fatale, telle Cruella « encagée », selon les dires de Jean-Paul Gaultier, alors que Blanche Neige porte une robe blanche en jersey de soie plissée, dont l’échancrure découvre la fraîcheur des jambes de la danseuse. Le chorégraphe propose une interprétation. La rivalité féminine entre la méchante Reine et Blanche Neige fait écho à certaines rivalités aujourd’hui, entre mères et filles...

L’important pour Angelin est de faire voir la dualité mère / fille, le miroir, le narcissisme. Et Angelin de citer Vilar : « je suis pour un théâtre populaire ».

Le ballet du Parc est présenté en 1994 au répertoire de l’Opéra de Paris, la Scala de Milan l’a aussi intégré … Hervé Pierre, dessinateur des costumes de Parade a retranscrit les codes de l’amour et de la séduction avec des tissus d’ameublement. Habits à la française, gilets et culottes pour les hommes, robes à grand panier, caracos, jupons et déshabillés pour les femmes. Mais le chorégraphe marie à la fois le classique et le contemporain dans son ballet.

Le ballet Siddharta (2010), grosse production avec 50 danseurs (dont Leriche, Dupont …) est confronté à toutes les questions à partir du corps, la séparation corps / esprit. Il s’agit de donner du corps à l’esprit et vice et versa. Cette recherche traverse d’autres ballets comme celui de l’Annonciation (1994)… Rechercher l’éveil, aimer l’éveil... E. Reinhardt est chargé de l’écriture. Le costume doit évoquer l’éveil et est réalisé dans un tissu très léger.

En 2010, Angelin va travailler avec le théâtre du Bolchoï sur l’Apocalypse de Jean. Suivra Mille ans de calme, qui va être repris à Chaillot. C’est une production franco-russe. Les costumes sont signés Igor Chapurin.

En 2015, Angelin réalise un ballet à partir des Contes des mille et une nuits. Les costumes sont faits par A. Alaïa, la musique est d’Attias. L’importance est donnée à la femme qui a toujours subi le joug des hommes. Enfin, Angelin nous parle de son travail avec Stockhausen, travail sur la résistance…

La présentation de l’exposition est terminée.

L’après midi est consacré à la visite des réserves d’un certain nombre de costumes qui viennent directement de l’Opéra, de l’Opéra Comique… de Paris.

L’œuvre de Preljocaj est une œuvre qui s’accompagne de toute une réflexion philosophique et spirituelle. Le scénographe n’hésite pas à bousculer les codes mais toujours avec une recherche entre le corps et l’esprit. Son statut, au début de réfugié d’Albanie, va aussi donner une certaine dimension à son travail qu’il intégrera d’ailleurs dans un de ses ballets.

Cette visite est conseillée à tous ceux qu’intéressent la danse, les costumes la scénographie… et l’histoire. Car tous les ballets sont dépendants d’une histoire et d’un contexte. Si vous ne connaissez pas Moulins, c’est une occasion de découvrir la rénovation du centre-ville.

En savoir + en consultant le site internet de l’exposition ici

© Blanche Defernez pour le Service culturel d’Historiens & Géographes. 12 décembre 2015. Tous droits réservés.

Notes

[1Membre de la Rédaction d’Historiens & Géographes.