Exposition « Meiji, splendeurs du Japon impérial » Compte rendu d’exposition / du 17/10/2018 au 14/01/2019

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Par Violeta Martinez-Auriol. [1]

EXPOSITION MEIJI SPLENDEURS DU JAPON IMPERIAL. Musée GUIMET, 17 octobre 2018 – 14 janvier 2019. Commissaires : Sophie Makariou, Présidente du Mnaag et Michel Maucuer. Conservateur section Japon Mannag. Avec le soutien du Musée d’Orsay et de la Japan Foundation.

L’importance de la commémoration du 150e anniversaire de l’Ere Meiji est au cœur de la saison « Japonismes 2018 » célébrée à Paris par des expositions qui feront date, dans plusieurs musées, par la Fondation culturelle du Japon, par des colloques et conférences – notons le colloque du même nom au musée Guimet (20 octobre 2018 ) – et par des publications dans tous les médias.

L’exposition du musée Guimet est la plus ambitieuse puisqu’elle est la première en France sur le Meiji. Elle réunit plus de 350 pièces, dont 90 venant de la célèbre collection Khalili (Londres, Genève), des institutions françaises (Orsay, la Bnf, M. Arts déco) et également européennes (Victoria and Albert Museum, British Museum). Parmi elles, des chefs d’œuvres, jamais exposés en France, comme les dessins et les peintures de Kawanabe Kyôsai.

Sophie Makariou et les commissaires de l’exposition lors de l’inauguration. Crédits : V. Martinez-Auriol pour l’APHG.

Une exposition précieuse, en particulier, pour les enseignants. Dès le départ, elle donne l’occasion de s’interroger sur ce nom, souvent mal compris, de « Meiji ». Un nom propre, ce qui est rare en histoire comme le souligne Sophie Makariou puisque c’est un nom personnel, celui du seul fils survivant de l’empereur Komei, né en 1852, devenu ensuite l’intitulé d’une période et de ce nouvel Empire (1868 - 1912). Mais pour les Japonais, c’est « le pays du soleil levant », emblème du nouveau drapeau japonais.

Cette exposition pose aussi la question du vocabulaire pour caractériser ce long moment de l’histoire du Japon : est-ce une restauration ? Une révolution ? Une rénovation ? Ici s’opposent les chercheurs, chacun apportant un éclairage particulier. Le parcours proposé par les Commissaires permet d’examiner, à tour de rôle, chacune des propositions avancées, sans arriver à un choix déterminant. La question des « Lumières » est aussi posée : pour les Japonais, elle se réfère non seulement à la modernité (l’électricité, les journaux) mais c’est aussi à l’affirmation du pouvoir et de l’image de l’empereur mettant fin aux siècles de troubles internes du Shôgunat et à la poussée de l’impérialisme occidental en Asie (La guerre de l’Opium notamment). Pour ce faire, créer un Etat – Nation par le haut et moderniser semble un impératif à suivre.

La recherche historique actuelle met l’accent, et il en a été longuement question dans le colloque cité plus haut, sur la nécessité de décentrer le regard en se posant la question de la réception des Japonais à cette période. Qu’entend-on par ces affirmations si souvent répétées, comme « l’ouverture du Japon » ou « la modernisation du Japon » ? La 1re partie de l’exposition met en regard une des 4 photographies conservées de l’empereur en costume militaire occidental, alors qu’il n’est jamais sorti de son pays, et l’arrivée de la « Fée électricité ». Donc, en apparence, une modernisation « à l’occidentale » mise en avant par toute une propagande impériale qui n’a pas hésité à « bousculer » la vieille religion du bouddhisme pour le mettre au service de la religion impériale. Moderniser et militariser : tout un programme qui annonce les évolutions que l’on connaît.

Mutsuhito, l’empereur Meiji. Uchida Kuichi (1844-1875). Épreuve sur papier albuminé, colorée. Japon, 8 octobre 1873. 19,2 x 23,6 cm. Paris, MNAAG, achat (2007-2009) © RMN-GP (MNAAG, Paris) / image RMN-GP. Première photographie de l’Empereur prise en costume occidental. Avec l’aimable autorisation du service de presse du Musée national des arts asiatiques – Guimet dans le cadre de l’exposition « Meiji, splendeurs du Japon impérial », du 17 octobre 2018 au 14 janvier 2019. www.guimet.fr

Pour en rester au plan esthétique et artistique, le cœur de l’exposition, ne faut-il pas revoir les catégories artistiques hiérarchiques définies par l’Occident, depuis le XIIe siècle et Kant ? En mettant en avant les arts décoratifs plutôt que la peinture et la sculpture, l’exposition nourrit cette réflexion qui a été aussi celle de l’époque – invitant à utiliser le mot d’artefact plutôt que celui d’œuvre, avec les catégories hiérarchisantes définies par l’Occident. Il faut lire les pages du catalogue sur l’institutionnalisation des Beaux-Arts, les discussions autour de la création de la 1re Ecole des beaux-arts, fondée en 1876 par le ministère des Travaux Publics avec pour objectif de « parfaire les métiers de l’industrie en appliquant au savoir-faire traditionnel les techniques modernes de l’Europe … ». Pour les Japonais, il y a mille manières de faire art dit un des Commissaires. Et que nous disent ces œuvres sur cette « tradition » ? Les salles présentant la céramique, l’émail cloisonné, l’estampe, les laques, offrent des exemples sur cette manière de reprendre thèmes et techniques pour « faire du neuf ». D’ailleurs, il s’agit de s’appuyer et de capter tout un courant populaire puisque ce qui est en jeu est la Nation ; d’où ces œuvres de la séquence « Yôkaï et les revenants du Japon de Meiji » - si prisés des Occidentaux -. Mais il y a aussi les irréductibles comme Kawanabe Kyôsai : une incroyable modernité, une maestria inégalée sont la marque d’une personnalité et d’un art que l’on peut qualifier d’expressionniste.

La dernière partie de l’exposition intitulée « L’essor du Japonisme » revient sur cette nécessité de déplacer le regard et de sortir enfin de l’« Orientalisme » ou plutôt de la « japonaiserie » : elle met en évidence un art d’exportation, avec des artistes séjournant en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, véhiculant l’ « Image du Japon porté au dernier degré du cliché » comme le remarque Sophie Makariou et qui ont contribué à établir une esthétique mondiale.

Promenade à bord d’une barque. Illustration du chapitre Ukifune du Dit du Genji. Émaux cloisonnés Japon, vers 1901, 69 x 69 cm Londres, collection Khalili © The Khalili Collections of Japanese Art.

Le public n’a pas manqué de faire le quiz proposé en conclusion. Et qui n’est pas simple si on en juge par les erreurs que l’on peut commettre !

Le spectateur ébloui par la beauté et le raffinement des œuvres exceptionnelles présentées – on découvre Kobayashi Kiyochika (1847- 1915) et tant d’autres - repart avec ses questions et un constat que les Commissaires ont su mettre en évidence : « L’ère Meiji est un temps de paradoxes politiques, institutionnels et esthétiques ».

Bref, une exposition interactive, bien dans ce que l’on attend aujourd’hui de la rencontre avec un pays, une époque ou un artiste.

Catalogue : « Meiji, splendeurs du Japon impérial », Mnaag LienArt. 38 euros.

Note de la Rédaction : Le prochain numéro de la revue Historiens & Géographes (444) publiera un dossier consacré aux Figures des échanges franco-japonais au XIXe siècle (dir. Chris Belouad).

© Violeta Martinez-Auriol pour Historiens & Géographes. 29/10/2018. Tous droits réservés.

Notes

[1Agrégée de Géographie. Co-secrétaire de la Régionale d’Île-de-France de l’APHG et membre du comité de rédaction de la revue Historiens & Géographes.