Pierre-Marie Delpu, L’affaire Poerio, CNRS, 2021 Compte-rendu / Histoire

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Spécialiste d’histoire politique de l’Europe méridionale au XIXe, Pierre-Marie Delpu, avec L’affaire Poerio, la fabrique d’un martyr révolutionnaire européen (1850-1860) (CNRS éditions, Paris, 2021), nous invite à découvrir comment ce dernier, opposant libéral au pouvoir de Ferdinand II, s’est imposé comme un martyr révolutionnaire européen.

Par Emmanuelle Byrdy-Dépaty. [1]

L’affaire Poério, éditions CNRS, 2021
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L’historien analyse les mécanismes qui ont conduit à cette « fabrication » d’une icône et les ressorts qui ont permis d’entretenir à l’internationale cette notoriété pendant plus d’une décennie. Son approche repose sur une analyse minutieuse des fonds d’archives de Naples, de Londres et surtout de la presse européenne qui relaya l’affaire. Alors que Carlo Poerio a laissé peu de témoignages, l’historien s’appuie aussi sur des « égo-documents » issus de la correspondance de sa proche famille. Au fil des pages, après une introduction qui rappelle le cadre de son enquête, les lieux et les supports, Pierre-Marie Deplu, en sept chapitres, nous présente les rouages de « l’affaire Poerio ».

Pour ce faire, l’historien dès les premières lignes revient sur la mesure d’amnistie royale dont fait l’objet Carlo Poerio en 1859. Dès lors, il remonte le temps pour nous présenter ce prisonnier devenu un symbole, presque malgré lui. Ancien ministre napolitain lors de la révolution de 1848, Carlo Poerio est emprisonné après l’échec de cette dernière. Contre toute attente, il devient, au début des années 1850, l’archétype des martyrs de la révolution libertaire. Cette notoriété, il la doit autant à la médiatisation par la presse qu’à la mobilisation étrangère des courants libéraux européens. Les campagnes de presse qui s’organisent en Grande-Bretagne, en Belgique, en France et en Espagne révèlent autant une mobilisation politique en faveur du droit des peuples qu’un souci humanitaire vis à vis des conditions d’incarcération des prisonniers politiques.

En guise de point de départ, Pierre-Marie Deplu, questionne la genèse de la construction de l’image du martyr dès 1850 ; notamment en la personne de William Gladstone. Le rôle de ce parlementaire britannique est analysé par l’historien à travers l’étude de ses écrits lors de son voyage à Naples. Il nous livre alors l’image d’un martyr des geôles du « roi-bombe ». C’est d’ailleurs un des aspects explicatifs de la construction de l’image de martyr. Car l’historien établit que la médiatisation et l’internationalisation de l’affaire tiennent autant à la volonté de dénoncer les traitements inhumains infligés aux opposants du gouvernement de Ferdinand II, qu’à mettre en avant la lutte contre le conservatisme et l’autoritarisme. Ainsi, son analyse des articles sur la santé de Carlo Poerio et des dessins parus dans la presse, comme celui de Daumier en couverture du livre, permet de mesurer combien les conditions de détention de ce prisonnier ont contribué à dénoncer le système carcéral et à révéler les préoccupations humanitaires liées aux souffrances de ce dernier. Ainsi, Pierre- Marie Deplu n’hésite pas à employer les termes de « scandale sanitaire » ou encore de « problème carcéral à l’épreuve de l’hygiénisme ». Autant d’images qui contribuent à construire l’image d’un « martyr vivant », relayée par son attitude exemplaire en qualité de prisonnier.

C’est donc toute la mécanique de la mobilisation médiatique que l’historien nous livre. On mesure combien la presse, surtout internationale (et en particulier britannique) a joué un rôle d’accélérateur de notoriété et donc de « sacralisation » du prisonnier Poerio. Car en plus d’informer, cette presse libérale a influé sur la fibre « humanitaire » de la société pour appeler à la défense de Carlo Poerio. En conséquence, en 1859, c’est la force de la mobilisation face à la situation du prisonnier qui renforce la demande d’amnistie. Dès lors, c’est la société civile qui joue le rôle de diplomate, relayée par la presse. Le point d’orgue de la sacralisation du martyr a lieu au moment de son accueil en Irlande et en Grande-Bretagne en 1859, même si la consécration en qualité de martyr de la résistance à la tyrannie a débuté dès 1850. Comment ne pas être frappé par la dévotion dont fait l’objet Poerio ? L’historien, aux chapitres 4 et 5 nous donne d’ailleurs de nombreux exemples de cette piété : ainsi, l’accueil après son amnistie peut être assimilé au retour de l’enfant prodigue ; l’achat des chaines de sa captivité peut apparaitre comme une forme de reliques ; tout comme la confection d’une statue de cire à son effigie chez Mme Tussaud.

Enfin, dans les deux derniers chapitres, Pierre-Marie Delpu, ne manque pas de considérer la part de désinformation que la presse a pu relayer, tout comme le poids de la contre mobilisation menée par les milieux conservateurs et catholiques. Ses recherches l’ont amené à s’interroger sur l’influence de ses « prédispositions familiales » qui ont pu contribuer à induire en désinformation la presse quant à son parcours de militant politique. C’est d’ailleurs un des points que les milieux catholiques utilisent pour lui nier son caractère de martyr.

Au terme de cette lecture, force est de constater que l’affaire Poerio est une enquête riche, documentée, démonstrative qui fait état de questionnements, certes politiques, mais aussi moraux et humanitaires quant à la figure « du martyr politique ». Sa lecture invite aussi à réfléchir sur le rôle de la presse dans la mobilisation politique de l’opinion publique dans cette seconde partie du XIXe siècle.

© Emmanuelle Byrdy-Dépaty pour Historiens & Géographes, 03/10/2021. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeur agrégée d’histoire-géographie, membre de l’atelier Géopolitique de l’APHG et de la régionale de Picardie