Repenser et réécrire le Monde par la géohistoire (C. Grataloup) Conférence APHG Aix-Marseille

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A l’occasion de l’assemblée générale de la Régionale d’Aix-Marseille, l’APHG a eu l’honneur et le plaisir d’accueillir, le mercredi 9 mars 2016, Christian Grataloup, Géographe, professeur à l’université Paris VII-Denis-Diderot, à l’ESPE d’Aix-en-Provence autour du thème de la géohistoire et de la fabrique de la géographie. Agitateur d’idées, Christian Grataloup nous aide à comprendre comment ont été construits nos modèles et représentations géographiques... Il nous invite à une pensée globale renouvelée.

Retrouvez ci-après le compte-rendu de Daniel Micolon (Régionale APHG d’Aix-Marseille).

Conférence de Christian Grataloup à l’occasion de l’Assemblée générale de l’APHG Aix-Marseille le 9 mars 2016 à l’ESPE d’Aix-en-Provence © D. Micolon / APHG.

« Le voyageur philosophe qui navigue vers les extrémités de la Terre traverse la suite des âges : Il voyage dans le passé : chaque pas qu’il fait est un siècle qu’il franchit ». Joseph-Marie Degérando, Considérations sur les diverses méthodes à suivre dans l’observation des peuples sauvages (1800).

« L’humanité n’a pas d’ennemis, mais elle a des problèmes » (Jacques Levy).

Christian Grataloup nous parle du Monde avec les lunettes de la géographie mais aussi de l’histoire, il nous invite à réfléchir à travers une approche épistémologique sur la manière dont s’est écrite notre géographie. Il démontre comment s’est forgée cette écriture selon une pensée européocentrée, occidentale fondée sur le temps et l’idée de progrès. Selon lui notre universalisme est aujourd’hui en question. Il procède ainsi à une déconstruction intellectuelle. La géographie a longtemps été la matière de l’immuable, elle est une fabrique des sociétés. Non sans humour Christian Grataloup cherche à bousculer notre esprit, nous sortir des idées reçues et nous invite à une pensée globale renouvelée.

Une humanité et des sociétés...

En tant qu’humains nous sommes tous compatibles mais les sociétés sont diverses et variées. Nous sommes tous des prématurés. Un bébé a besoin d’un certain temps d’apprentissage pour marcher, il est pris en charge par une société, alors que pour la gazelle il faut apprendre tout de suite à courir pour échapper aux prédateurs. Nous avons besoin des Autres. Un besoin de réseaux de proximité... Dans le passé l’Homme s’est déplacé sur de longues distances : exemple des populations qui ont franchi le Détroit de Béring. La globalisation de l’humanité apparaît bien avant le XVIe siècle. Avant les grandes découvertes, on pouvait recenser entre 5 à 6000 langues qui se structuraient autour de sociétés qui avaient leur propre logique de fonctionnement.

Les territoires de la reproduction des sociétés et l’espace de leurs connexions

Des sociétés et des territoires se sont dessinés autour de marqueurs culturels, religieux ... Exemple dans l’aristocratie européenne on ne se mariait pas avec n’importe qui. Les mariages princiers donnent ainsi des limites à l’Europe. S’il y a des sociétés il y a des territoires. Nos territoires nationaux se sont construits ainsi, cela produit le planisphère des Etats du Monde : « Une humanité dans un puzzle ». A l’intérieur d’une société il y a du lien social et une culture transmise et reproduite. Mais il y a des processus qui vont bousculer cette reproduction car une société possède aussi l’histoire de ses voisins, on fabrique donc de la géographie. Plus une société a de voisins proches, plus elle aura de chances de se modifier, plus une société est dense, plus elle est connectée, plus elle possèdera des éléments de modification historique. A l’inverse les sociétés et territoires isolés déconnectés connaîtront des mutations plus lentes. On pourra ainsi déceler des types géographiques et des processus historiques...

Le cas de l’Europe est significatif. On distingue des territoires où « les marchands étaient maître chez eux » ce qui a produit des configurations géographiques très anciennes et bien connues : Des foires de champagnes... à la « Banane bleue » !

On peut aussi prendre comme exemple le mouvement des nationalités avec l’invention des nations. On fabrique en France le modèle de l’Etat-Nation dès le XVIIe siècle selon le tryptique : Un peuple, une langue, un territoire. La révolution industrielle provoque la réduction des distances et une certaine unification monétaire autour de l’étalon or [1] On voit alors se dessiner un Monde qui s’unifie et se fragmente simultanément. Cette contradiction se poursuit encore dans la mondialisation du XXIe siècle.

Comment penser le Monde avec un grand « M » ? Un Monde en réseau, un processus fragmentation/ unification ? On est inter-reliés et en même temps on se fragmente ! Plus le politique se fragmente plus l’économie est libre et non contrôlée. L’économie est donc très largement autonome par rapport au politique.

Des pistes pédagogiques...

• Peut-on définir un modèle spécifique de l’Eurasie ? Un mariage entre steppe et Empire.
• Expliquer un point géographique : Pourquoi Pékin est si peu centrale ou le basculement de Rome à Constantinople. Dans les deux cas on a des changements de position géographique en fonction de facteurs historiques.
• Comparer le réseau des voies romaines avec celui de la France actuelle. On découvre des logiques territoriales différentes.
• La Terre et la Mer : Dans beaucoup de sociétés il est plus facile de voyager, de transporter par la voie maritime. La mer apparaît ainsi comme un trait d’union. Exemple du monde grec ou de l’Indonésie. Notre mondialisation est aujourd’hui maritime.

Mondialisation et déconstruction

L’Occident n’est plus universel ! La mondialisation trouve son origine dans une « conscience du Monde ». Le concept apparaît à la fin des années 1970. Depuis 1980 on assiste à une déconstruction intellectuelle du processus notamment par une remise en cause du positivisme, de la notion de progrès linéaire et aussi par une remise en question de la pensée marxiste.

Prenons l’exemple du modèle de la transition démographique qui a fleuri dans tous nos manuels scolaires. On peut le considérer comme une mise en scène fondé sur la temporalité à travers un modèle unique où l’on franchi des étapes vers le progrès. Le progrès étant le nôtre : celui de la société occidentale considérant que les autres sont en retard. Hors les Autres sont différents mais pas forcément en retard !

Autre exemple : Le Nord et le Sud. Cette fois-ci c’est le temps qui est figé ! On reproduit le modèle « tiers-mondiste » centre-périphérie de Samir Amin. On ne classe plus le temps mais un espace. L’usage de catégories spatiales à défaut de temporelles. De même notons que la fabrique des continents est totalement historique et culturelle. (La démonstration est à faire). Si les Chinois avaient découpé le Monde ils n’auraient probablement pas fait comme nous. Notre universalisme est ainsi remis en cause.

Un modèle évolutionniste qui ne fonctionne plus !

C’est la question du NOUS et les AUTRES qui est posée mais aussi de notre propre conception du civilisé et de la modernité. Pendant des siècles nous avons classé le monde en trois catégories : le sauvage, le barbare et le civilisé c’est-à-dire NOUS.

NOUS (espace/planisphère) et les AUTRES selon un classement évolutionniste des sociétés (Lewis Morgan). Tout planisphère nous met au centre du monde. Cette construction apparaît très nettement dès la fin du XVIIIe siècle. On produit ainsi une représentation en trois cercles et trois tiroirs disciplinaires selon la typologie suivante :

• Un centre (européen) : l’espace des sciences sociales
• Une semi-périphérie : orientalisme et étude des aires culturelles
• La périphérie : ethnographie/anthropologie

C’est la question des représentations qui est au cœur du débat. L’invention de l’Orientalisme est un bon exemple. Au XIXe siècle on s’est demandé comment classer les civilisations orientales. Mais où est l’Orient vu d’Europe et jusqu’où aller ? Quelles limites dessiner ?

Finalement nous n’avons pas le choix, il faut penser GLOBAL. Nous ne pouvons pas compter sur un ennemi pour nous unir ! Nous devons construire un NOUS ! Pour paraphraser Jacques Levy « l’humanité n’a pas d’ennemis, mais elle a des problèmes ». [2]

La Régionale APHG Aix-Marseille

© Notes prises par Daniel Micolon pour l’APHG Aix-Marseille.

« En fait, l’espace et le temps ne peuvent être analysés séparément. La logique des itinéraires des différents peuples et des régions du Monde ne peut se faire qu’en tenant compte de leurs positions géographiques. Les histoires ont une géographie ». Christian Grataloup.

Le blog de la Régionale APHG Aix-Marseille : http://www.aphgaixmarseille.com/

L’article complet - © Daniel Micolon / APHG DR.

© Les services de la Rédaction - Tous droits réservés. 13/03/2016.

Notes

[1La création des identités nationales par Anne-Marie Thiesse, Seuil, le Point poche. 1999.

[2Les publications récentes de Christian Grataloup :
Lieux d’Histoire. Essai de géohistoire systématique, Reclus / La Documentation française, 1996
Mondialisation. Les mots et les choses (en collaboration), Karthala, 1999
Géohistoire de la mondialisation : Le temps long du monde, Armand Colin,‎ 2007 ; réédition 2010
L’Atlas des migrations. Les routes de l’humanité, hors-série Le Monde/La Vie, 2008
L’invention des continents, Larousse, 2009
Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, Armand Colin,‎ 2011, 216 p. (ISBN 978-2200257538)
Introduction à la géohistoire, Armand Colin,‎ 2015, 192 p. (ISBN 978-2200279103).
L’atlas global : un autre monde émerge sous nos yeux. Edition les Arènes, 2015. 60 cartes inédites Cet atlas est réalisé sous la direction de Patrick Boucheron, professeur à la Sorbonne et directeur éditorial au Seuil, Gilles Fumey, professeur à la Sorbonne et chercheur au CNRS et Christian Grataloup, professeur à Sciences-Po Paris.