Documentaire « Changement de Roux » (Tour de France) de Nicolas Loth, 2017, 52 min.

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Par Yohann Chanoir. [1]

Changement de Roux, Nicolas Loth, 2017, 52 min.

Au moment où la Grande Boucle repart, ce documentaire ravira nos collègues amateurs de la petite reine. Il donnera aussi des idées pour animer des séquences en EMC et en classe de premières sur les espaces ruraux.

Changement de Roux évoque l’histoire de Laurent Roux. Les amateurs du Tour se souviennent sans doute de ce vainqueur d’une étape du Giro en 1998. C’était naturellement dans la montagne, où le Tour s’est toujours joué et où il se jouera encore cette année. En juillet 2001, Laurent Roux file vers l’Alpe d’Huez, là où, en 1986, Bernard Hinault a triomphé de manière magistrale. Mais après 200 kilomètres d’échappée, Laurent est rattrapé par un maillot bleu de l’US Postal, par un Lance Armstrong d’une étonnante facilité... Avec cet exploit, le coureur revêt le plus beau maillot du Tour, celui à poix rouges et entre dans la légende. Il est alors l’homme d’une génération, celle des Jalabert et des Virenque, de ces hommes qui ont tenté de redonner au cyclisme français des couleurs. Mais Laurent Roux relève également d’une autre génération moins glorieuse, celle du dopage.

EPO, UCI et FFC

Car, sans être une cornue ambulante, Laurent a un jour salé la soupe. Entré chez les pros en 1994, il intègre une équipe néerlandaise en 1996. Il raconte que le dopage faisait l’objet de protocole encadré et organisé, qu’il était même une pratique massive dans le milieu. Après une première suspension en 1999, qui brise son destin de leader chez Casino, en 2002, il est de nouveau contrôlé positif aux amphétamines. Condamné à quatre ans de suspension, sa carrière est brisée. Les conditions de ce contrôle sont toutefois loin d’être claires. Sans excuser évidemment le dopage, qui souille le cyclisme, le spectateur ne peut être que surpris par les propos de Laurent Roux. Sans mâcher ses mots, sans se chercher d’excuses, celui-ci raconte l’arrivée de l’EPO, l’hypocrisie des instances internationales de contrôle, qui fixent un taux d’hématocrite permettant sa prise mesurée…, son contrôle en 2002 non validé par la Fédération Française de Cyclisme. De toute évidence, Laurent en a encore sous la pédale. Ces séquences aiguiseront sans nul doute la réflexion citoyenne de nos élèves. Son éviction le fait tomber dans la spirale de la dépression puis du trafic de drogue, pour lequel il écope d’une peine de prison de huit mois.

Dans la roue de Laurent Roux

Après le passage par la case prison, désormais en retraite et en retrait du monde cycliste, Laurent Roux retrouve le monde agricole. Devenu négociant en pailles, l’ancien coureur est toujours sur les routes. 6 jours sur 7, 8 heures par jour, il transporte sa cargaison dans le Sud Ouest, entre Aveyron, Gers, Landes et Pyrénées. Son histoire est désormais celle d’une solitude, rupture brutale dans une existence qui n’en est pas avare. Antoine Blondin a écrit que le Tour était la « pâque tournante » des amitiés. La résurrection de Laurent Roux s’est accomplie de fait dans la solitude, lâché par ses ex-compagnons d’échappée.

Car, d’ordinaire, le coureur professionnel n’est jamais seul. Même s’il passe 2/3 d’une année loin de son foyer, le cycliste est toujours accompagné. Soigneur, kiné, préparateur, coéquipier, entraîneur, fans, public, le monde de la petite reine est un monde plein. Autant dire que le contraste est sévère entre hier et aujourd’hui, entre le sommet de la compétition et la plaine d’un travail salarié, entre la gloire et la redescente. Le documentaire s’ouvre d’ailleurs sur Laurent Roux, s’arrêtant sur une aire d’autoroute pour dormir dans la cabine de son camion, s’acharnant à assurer l’incertaine tranquillité de son quotidien. Laurent Roux n’a jamais été un ramier, c’est une évidence.

Un monde agricole en échappée

En évoquant la nouvelle vie de Laurent Roux, le documentaire aborde également le monde paysan. Les arrêts du camion de paille dans les exploitations mettent en image le quotidien de la société paysanne. Il y a incontestablement une parenté entre ce documentaire et certaines images de La Vie moderne de Raymond Depardon. La négociation sur la table de la cuisine, le chéquier du Crédit Agricole et ce monde de taiseux où le mot est aussi rare que cher, illustrent avec force l’existence des derniers de nos paysans. Dans cet univers, Laurent Roux est à l’aise. En vrai « régional de l’étape », le Lotois a de manière évidente plusieurs plateaux à son pédalier.

Réalisé par une association qui produit des documentaires de qualité, servi par une musique inspirée et un montage ingénieux, Changement de Roux appartient aux grands documentaires sur le vélo. Sans prétention, sans effet inutile, il rappelle que le Tour est d’abord une aventure incarnée. Histoire d’une descente aux enfers, le documentaire est aussi le récit de la vie d’un ex-coureur. Mais Laurent Roux, homme à paradoxes plutôt qu’à préjugés, possède toujours un grand braquet.

  • Réalisateur : Nicolas Loth
  • Aide à la production : Pédale !
  • Photographie : Jean-Luc Pedrotti
  • Montage : Jean-Luc Pedrotti, Nicoas Loth
  • Musique : Jauzas the Shining
  • Durée : 52 min.
  • Prix : 6,90 €
Tous droits réservés.

Téléchargeable sur le site de Labordure : http://boutique.labordure.fr
Pour voir la bande annonce : http://changementderoux.com

© Yohann Chanoir pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 02/07/2017.

Notes

[1Agrégé d’Histoire, Professeur d’Histoire-Géographie en section européenne allemand au Lycée Jean Jaurès de Reims, Secrétaire de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes.