Génération Peau de banane – La vie après les Khmers rouges Compte rendu de lecture / Histoire contemporaine

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Nous publions en accès libre cette recension importante sur le site de l’APHG en raison de l’actualité récente de la reconnaissance du génocide cambodgien (1975-1979) par un tribunal international (novembre 2018). Ce livre peut être utilisé comme matériau pédagogique et que l’auteur est disposée à participer à des réunions.

Par Jacques Sapir. [1]

Lana CHHOR, Génération Peau de banane – La vie après les Khmers rouges, Paris, BoD, 2017, 216 pages, 20 euros.

Un singulier voyage

Le livre écrit par Lana Chhor s’adresse à de nombreux lecteurs. Il va toucher énormément de monde [2]. Lana Chhor est française, née dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Elle n’a pas connu directement la période qu’elle évoque, le génocide de son propre peuple commis par les Khmers rouges, mais sa famille en a subi les meurtrissures. Pourtant, dans ce livre, et cela en fait toute l’importance, le récit du génocide n’occupe pas la place principale, même s’il court dans tout l’ouvrage.

La mémoire douloureuse de l’auto-génocide cambodgien

Ce livre commence par un récit. En apparence, il s’agit de décrire comment, une jeune française, d’origine khmer, retourne dans son pays, dans le cadre d’une ONG pour donner des cours aux enfants. Les premières pages sont justement le récit de ce choc entre un pays fantasmé et un pays réel, mais aussi choc inversé car les habitants sont eux-mêmes surpris par ce qu’ils prennent pour une touriste et qui parle aussi bien le Khmer. Ce retour au pays qui fut, tous les exilés qui l’ont fait en gardent le goût doux-amer. Lana Chhor n’a jamais connu le Cambodge. Ses souvenirs commencent dans le camp de réfugiés, et se poursuivent en France. Le Cambodge, elle en a, naturellement, entendu parler dans sa famille. Elle a lu, aussi, des documents, des textes ou autres, racontant l’histoire de ce pays et la tragédie qu’il a connu, une tragédie que la justice internationale vient tout juste de reconnaître [3]. Mais, elle ne connaît qu’un Cambodge des livres, de la parole familiale. Pour elle, ce voyage, c’est surtout, au départ, le choc des rencontres, qu’elle décrit de manière très fine, avec des gens, des petites gens, qui sont toutes des survivants.

Alors, de cette tragédie, elle va en parler. Sa description du « Musée du Génocide » sonne particulièrement juste ainsi que celle du centre d’archives Bophana de Phnom Penh. Mais, ce qui frappe encore plus est l’intériorisation du génocide, qu’elle appelle très justement un « auto-génocide », et les comportements qui en découlent, et qui se perpétuent dans le Cambodge d’aujourd’hui. La rencontre avec son cousin germain est extrêmement symptomatique de cela. Il y a trop de non-dits, trop de choses cachées, et la communication véritable ne peut s’établir. La folie meurtrière des Khmers rouge avait une logique : celle d’une soi-disant pureté de la « race khmère ». Elle en démonte très clairement le mécanisme.

Une réflexion importante sur la notion d’identité

Le livre ne traiterait que de cela, il serait déjà un livre fort utile. Mais, ce qui fait l’intérêt particulier de cet ouvrage, et qui pourrait en faire un instrument idéal dans un cadre pédagogique, c’est aussi la réflexion sur l’identité qu’il contient. Car, la famille de Lana Chhor est une famille aux origines multiples, chinoises et cambodgiennes, de classes aisées comme de classes populaires. Le problème de l’identité traverse lui aussi tout l’ouvrage. Car, qu’est-ce qu’une identité ? Est-elle donnée par la langue ?

Outre le français, Lana Chhor en maîtrise beaucoup. Doit-on pour prendre une identité rejeter alors les autres ? Ces questions, qui se posent aujourd’hui dans la société française, et qui concerne de très nombreux jeunes, Lana Chhor les aborde avec beaucoup de finesse encore un fois, mais aussi beaucoup de justesse. Elle affirme son adhésion à l’identité politique française, quitte à choquer son père, qui a refait sa vie à New-York. Le passage, vers la fin du livre, est savoureux. On voit bien que, en ce qui concerne la culture politique, elle ne transigera pas, et c’est tant mieux.

Mais, l’identité culturelle est une autre affaire. Elle affirme, dans son comportement comme dans ses dits, qu’une telle identité ne peut être la somme des conservatismes de la tradition. Plusieurs scènes, décrites avec beaucoup d’humour, le démontrent. Elle affirme son attachement à la culture khmère, mais refuse le poids des traditions surannées. Elle reconnaît aussi sa part chinoise, mais – là aussi – procède à un tri entre le bon grain et l’ivraie.

Génération « peau de banane »

Génération « peau de banane », donc ; l’expression trouve son explication dans les dernières pages du livre. Lana Chhor serait donc « jaune à l’extérieure, blanche à l’intérieur ». Mais, le livre démonte le cliché, tout en lui reconnaissant une certaine pertinence dans le regard de l’autre. Elle montre bien comment elle peut changer de visage aux yeux de l’autre, selon la culture de l’autre. La petite liste qu’elle dresse, drolatique à l’extrême, est elle aussi d’une grande finesse [4].

Et, cela ramène à un constat qui s’impose depuis fort longtemps. On appartient au « peuple » dont on reconnaît la culture et les institutions politiques. Cicéron ne disait pas autre chose [5]. Si la maîtrise de la langue peut aider, elle ne constitue pourtant pas un critère décisif. Mais, on est aussi ce que l’histoire, la grande comme la petite, l’histoire qui emplit les livres comme l’histoire familiale avec ses silences et ses non-dits, a fait de nous. Enfin, on est en partie ce que l’on veut être.

Les réflexions sur l’identité que l’on trouve dans cet ouvrage sont aujourd’hui très importantes. Sans jamais faire de leçons, Lana Chhor dit pourtant des choses d’une très grande importance. Elles permettent de comprendre la complexité des identités, car l’identité politique cohabite et entretient un dialogue avec les identités plus directement culturelles. Elles permettent aussi de démasquer ceux qui font le commerce douteux de l’identité. Lana Chhor pose alors le problème de l’intégration comme distinct de l’assimilation. L’intégration, et cela apparaît clairement dans la fin de l’ouvrage, est non seulement distincte, mais peut être opposée à l’assimilation, en cela que la persistance de cultures apparaît comme un atout pour l’intégration, alors que leurs négations, ce qui est à l’œuvre dans l’assimilation, freine en réalité cette dernière.

Il faut donc remercier Lana Chhor de nous avoir donné ce livre. C’est une leçon de courage mais aussi d’intelligence et de sensibilité. Une leçon qui parle à tous.

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© Jacques SAPIR pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 31/12/2018.

Notes

[1Jacques Sapir est économiste, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris, spécialiste de la Russie. Il dirige le Centre d’Etude des Modes d’Industrialisation (CEMI-EHESS).

[2Chhor L., Génération Peau de banane – La vie après les Khmers rouges, Paris, BoD, 2017.

[4Chhor L., Génération Peau de banane – La vie après les Khmers rouges, op.cit., p. 187.

[5Voir, Cicéron De la République [De re publica], T-1, Trad. Esther Breguet, Paris, Les Belles Lettres, 1980, I.26.41.