Mémoires et Histoire de la Guerre d’Algérie : point d’historiographie Ressources pédagogiques

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Par Jean-Charles Jauffret. [1]

Mémoires et Histoire : point d’historiographie sur la Guerre d’Algérie

La Rédaction d’Historiens & Géographes remercie vivement son collègue Jean-Charles Jauffret, Professeur d’Histoire contemporaine à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, pour lui avoir transmis cette mise au point historiographique inédite qui intéressera particulièrement les professeur(e)s en charge d’enseigner le thème portant sur l’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie. Nous signalons enfin à nos lecteurs que la direction académique des Hauts-de-Seine en partenariat avec l’ONACVG et l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) organise à Nanterre une journée d’étude sur les mémoires du conflit algérien le 23 février prochain. Plusieurs tables rondes seront proposées et animées par des historiens, des enseignants chercheurs, l’inspection pédagogique régionale, les archives départementales des Hauts-de-Seine, la BDIC, l’INA, l’ONACVG et l’APHG. [2]

Enjeu renouvelé des présidentielles en 2017 pour séduire un fond de « nostalgériques » estimé à environ deux millions d’électeurs (1re,2e et 3e générations de pieds-noirs et descendants, y compris de harkis), la guerre d’Algérie refait surface. En remontent les relents nauséabonds de mémoires blessées qui s’ostracisent l’une l’autre. D’où la faible audience des historiens et la reconduction, comme pendant le conflit, note Benjamin Stora [3], d’extrêmes identitaires ressassés de génération en génération. C’est-à-dire entre les nostalgiques de l’Algérie française qui considèrent que l’islam est inassimilable en métropole, et les partisans de l’indépendance algérienne qui arborent drapeaux algériens et islam communautariste en éléments de défi. S’ajoutent l’ignorance volontaire des politiques [4] et de l’opinion qui n’a toujours pas admis l’héritage de la décolonisation dans « le roman national ». Comme le note Mona Ozouf « La France est un étrange pays où la mémoire divise ». Pourtant, ce conflit, depuis peu, bénéficie d’une ouverture dans l’enseignement secondaire. Mais cette étude souffre de la crainte d’ouvrir la boîte de Pandore : au lieu d’étudier d’abord la guerre d’Algérie en s’appuyant sur des ouvrages généraux qui font autorité [5], on botte en touche en s’intéressant uniquement à la mémoire, plus quelques allusions aux travaux des historiens et aux témoignages écrits [6] ou filmés [7].

En France est venu depuis longtemps le temps des historiens, comme je le soulignais en compagnie de mon collègue et ami Gilbert Meynier dans la revue Esprit en 2004 [8]. Malgré la fébrilité suscitée par les rendez-vous électoraux ou le scandale médiatique suscité en 2001-2002 par la publication des aveux du général Paul Aussaresses, Services spéciaux, Algérie 1955-1957 : mon témoignage sur la torture, le temps historique poursuit son cours. Il exhume peu à peu non une, mais des guerres d’Algérie tant les destins des acteurs furent différents.

A l’inverse d’une idée reçue, cette question a toujours intéressé les historiens, tandis que toute notion d’histoire officielle n’a jamais eu droit de cité pour les historiens dignes de ce nom. Et ce, en dépit des velléités revanchardes des auteurs du Livre blanc de l’armée française en Algérie [9]. Or ce conflit est un des mieux étudiés si l’on tient compte du nombre de publications, soit plus du double que pour la guerre d’Indochine par exemple, pour ne rien dire des 666 thèses et mémoires en langue française recensés par Maurice Sarrazin en 2012 [10].

Depuis les travaux de Charles-André Julien, Xavier Yacono, ou Charles-Robert Ageron, il y a longtemps que les historiens auscultent cette « boîte à chagrin », selon une formule du général de Gaulle, que constitue la guerre d’Algérie, fracture la plus importante de la conscience nationale française contemporaine après l’Affaire Dreyfus et juin 1940. Depuis le colloque novateur de décembre 1988, sous la direction de Jean-Pierre Rioux [11], la soutenance en Sorbonne, en juin 1989, de la thèse de l’Algérien Boucif Mekhaled sur Les Evénements de Sétif, Kherrata et Guelma : l’insurrection du Nord-Constantinois, et la publication, en mars 1990, du tome I de la série, sous la direction de Jean-Charles Jauffret, de La Guerre d’Algérie par les documents proposé par le Service historique de l’armée de terre, puis d’un tome 2 en 1998, du côté français il est possible, sans oublier les thèses importantes des années 1980 comme celles de Guy Pervillé sur les étudiants algériens [12] ou de Benjamin Stora sur Messali Hadj [13], de parler d’un solide acquis scientifique. Il transcende les relations, en dents de scie, franco-algériennes, tout en continuant de nourrir le débat public qui rebondit à chaque anniversaire décennal de 1962 (qui se souvient, à présent de la longue série de La Guerre d’Algérie. Historia Magazine, publiée de 1971 à 1974, ou des six numéros de Guerre d’Algérie Magazine en 2002 ?).

La multiplication des colloques internationaux, publiés par de grandes maisons d’édition, où tous les sujets sont étudiés, y compris les questions gênantes telles les massacres de harkis, la torture, l’emploi du napalm, le putsch des généraux ou les luttes intestines à l’intérieur du mouvement national algérien, confirment cette tendance. Elle va jusqu’à s’intéresser récemment à l’histoire du genre [14], depuis les travaux pionniers dans ce domaine de Raphaëlle Branche, dont la question du viol [15]. A ce propos, les deux premiers colloques d’histoire militaire comparée ont été réalisés en complémentarité franco-algérienne en 2000 et 2002. Le premier, en mai 2000, à Montpellier, dans un lieu hautement symbolique - une enceinte militaire - a été publié en 2001, sous la direction de Maurice Vaïsse et de Jean-Charles Jauffret [16]. Il concernait les aspects généraux et techniques du conflit. Le second, qui s’est tenu dans la maison mère du CNRS à Paris en octobre 2002, réunissait un nombre de participants encore plus important, vu le thème choisi des destins croisés, Des Hommes et des Femmes en Guerre d’Algérie (publié en octobre 2003, sous la direction de Jean-Charles Jauffret [17]), sans qu’aucun des groupes concernés ne soit oubliée : juifs, harkis, sympathisants du FLN en France, paras, femmes de l’ALN… Parmi les colloques majeurs, éléments essentiels du dialogue entre historiens mais aussi ouverture pour le public éclairé, il convient de citer aussi un colloque-confluence, celui qui s’est tenu en Sorbonne en décembre 2000 en l’honneur de Charles-Robert Ageron, La Guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises [18].

Il faut souligner qu’il n’y a plus de « sujets tabous ». En effet, marquant un saut qualitatif important, les soutenances, en France, de thèses, publiées, telles celles d’histoire politico-économique de Daniel Lefeuvre, la thèse sur la torture de Raphaëlle Branche, celle de Claire Mauss-Copeaux sur la mémoire douloureuse des appelés, celle de Frédéric Médard sur la technique et logistique, de Jean Monneret sur la fin de la guerre, ou de Sylvie Thénault sur la justice française dans la guerre [19], rappellent que « le territoire de l’historien », à l’abri de la surmédiatisation, ne cesse de s’agrandir. Outre les multiples études sur le massacre des Algériens à Paris lors de la manifestation du 21 octobre 1961, les travaux d’Olivier Dard sur l’OAS [20], ceux de Jean-Jacques Jordi sur les harkis, les disparus Français d’Algérie (dont le massacre d’Oran du 5 juillet 1962) [21], des thèses majeures, dont on espère la publication et qui ont déjà donné lieu à des publications partielles, montrent tout l’intérêt de la jeune génération d’historiens pour la guerre d’Algérie. Voir le travail fondamental de Tramor Quémeneur, soutenu en 2007 [22], qui détruit un certain nombre d’idées reçues en ce qui concerne les désertions (886, plus 3 200 légionnaires et 6 000 spahis et tirailleurs algériens) et les insoumissions (12 000 réfractaires en tout, soit 1% des appelés). La déportation des populations expulsées des « zones interdites » (soit plus de deux millions d’Algériens) et les 2 000 camps de regroupements ont été étudiés par Fabien Sacriste, thèse soutenue en 2014 [23].

Ce « territoire de l’historien » est graduellement fortifié par des publications continues de témoignages, pour ne rien dire de synthèses dont celles de Jean-Charles Jauffret sur les soldats français dans la guerre, de Gilbert Meynier sur l’histoire du FLN, et plus globalement sur la guerre, de Guy Pervillé, de Jacques Frémeaux, de l’ouvrage collectif sur la guerre d’Algérie dirigé par Mohammed Harbi et Benjamin Stora, et de la publication de livres-documents, comme le recueil annoté dû à Mohammed Harbi et Gilbert Meynier [24], qui montrent les voies du passage de la mémoire à l’histoire de la guerre d’Algérie. C’est l’illustration de cette maxime de Lucien Febvre : « L’historien ne trouve pas, il cherche » à propos d’un confit officiellement reconnu en France par la loi du 10 juin 1999. Il reste à souhaiter que l’historien pourra continuer à faire son travail en demeurant serein malgré les menaces d’un populisme revanchard et islamophobe en continuant de profiter, en France, ce qui n’est pas encore le cas en Algérie, de l’ouverture des archives, militaires notamment, depuis 1992.

Les historiens français, le plus souvent avec des chercheurs et des collègues algériens non englués dans l’histoire officielle figée dans « l’hypercommémoration » (formule de Guy Pervillé) du 1er novembre 1954, mènent aussi une série de travaux en regards croisés. Parmi eux on peut citer la thèse pionnière de Dalila Aït-el-Djoudi [25], l’important colloque de l’ENS de Lyon en 2006 [26], ou les deux tomes, publiés en 2016, par Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora, chez Denoël, La Guerre d’Algérie vue par les Algériens.

En bref, le temps historique n’est ni le temps médiatique, ni le temps politique et il serait utile de méditer cette maxime de Pierre Nora pour tous les élèves et étudiants : « La mémoire divise, l’histoire rassemble ».

© Jean-Charles Jauffret, Aix-en-Provence, 18 janvier 2017. Tous droits réservés.

Illustration « en une » : Couverture de la revue Historiens & Géographes n° 388, octobre 2004, Dossier « La guerre d’Algérie, 1954-1962 », sous la direction de Jean-Charles Jauffret et Guy Pervillé. Alger, toits de la casbah et vue du port, avril 1975 ; © AFP. Photo Jean-Pierre PREVEL / STF.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 18/01/2017. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeur d’Histoire contemporaine à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence.

[2Voir en ligne sur le site de l’APHG, ici

[3B. Stora et Alexis Jenni, Les Mémoires dangereuses, Albin Michel, 2016, avant-propos de Benjamin Stora, p. III. Il s’interroge par ailleurs : « Qui écoute aujourd’hui les historiens ? ».

[4On pourrait citer, à titre d’exemple, l’aventure de l’exposition des Invalides, Musée de l’armée, du 16 mai au 29 juillet 2012 consacrée à l’Algérie. Cette dernière est révélatrice de l’embarras des politiques qui ne savent pas comment aborder une guerre perdue. Cette exposition a été reportée pour son inauguration du 27 mars au 14 mai 2012, entre les deux tours des élections présidentielles. De sorte qu’elle n’a été possible que par l’absence volontaire de toute personnalité politique d’envergure, malgré un succès record. Elle n’a pas été reconduite et les collections ont été dispersées. Le catalogue en avait pourtant été publié en amont, le 15 avril 2012 sous le titre anodin d’un accompagnement d’une bande dessinée, Algérie, 1830-1962, avec Jacques Ferrandez, Bruxelles, Casterman, 256 p. Elle faisait suite, 30 ans plus tard, à une autre exposition, aux Invalides mais dans une salle modeste, 2 au 26 juin 1992, cf. le catalogue publié par GERVEREAU L., RIOUX J.-P. et STORA B. (sous la direction de), La France en guerre d’Algérie, BDIC, 1992.

[5BOUCHENE Abderrahmane, PEYROULOU Jean-Pierre, TENGOUR Ouanassa Siari et THENAULT Sylvie, Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962, La Découverte, 2012 ; DELMAS Jean, La Guerre d’Algérie, Caen, Le Mémorial de Caen, 2005 ; ELSENHANS Harmut, La Guerre d’Algérie. La transition d’une France à une autre, le passage de la IVe à la Ve République, Arles, Publisud, 2000 ; FRÉMEAUX Jacques, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Economica, 2002 ; PERVILLÉ Guy, Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Picard, 2002 ; Atlas de la guerre d’Algérie, de la conquête à l’indépendance, Autrement, 2003 ; STORA Benjamin, Histoire de la guerre d’Algérie, La Découverte, 1992, rééd. 2004 ; La Guerre d’Algérie, Puf, 2007.

[6Parmi les témoignages majeurs celui d’un camusien à l’écriture sans concession, Claude Georges Picard, Un piton séparé du reste du monde. Ma guerre en Kabylie, journal d’un appelé 1961-1962, préface de Jean-Charles Jauffret, les Éditions du Net, 2013.

[7Voir la somme, issue de sa thèse, de DENIS Sébastien, Le Cinéma et la guerre d’Algérie, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2009.

[8Esprit, n° 307, août-septembre 2004 : « La guerre d’Algérie : histoire officielle, histoire idéologique, histoire des historiens », p. 224-230.

[9Publié en 2001 aux éditions Contretemps.

[10SARRAZIN, Maurice, 666 thèses et mémoires en langue française sur la guerre d’Algérie, 1954-1962, L’Harmattan, 2012.

[11RIOUX Jean-Pierre (sous la direction de), La Guerre d’Algérie et les Français, actes du colloque de l’IHTP, Paris, 15 au 17 décembre 1988, Paris, Fayard, 1990.

[12Les Etudiants algériens de l’université française 1880-1962, Éditions du CNRS, 1984.

[13Messali Hadj (1898-1974), Le Sycomore, 1982 (réédit. L’Harmattan, 1986 et Hachette Coll. Pluriel histoire, 2004).

[14Voir, notamment, BRUN Catherine et SHEPARD Todd, Guerre d’Algérie. Le sexe outragé, CNRS Editions, septembre 2016, ouvrage composé d’articles internationaux et d’une partie des communications du colloque de la BNF et de l’Institut du monde arabe, les 9 et 10 septembre 2014. Cet ouvrage rappelle que le viol est bien un instrument de guerre.

[15BRANCHE Raphaëlle et VIRGILI Fabrice, Viols en temps de guerre, Payot, 2011.

[16Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Complexe, Bruxelles, 2001.

[17Autrement, octobre 2003.

[19LEFEUVRE Daniel, Chère Algérie. Comptes et mécomptes de la tutelle coloniale 1930-1962, Société française d’histoire d’Outre-Mer, 1997 ; BRANCHE Raphaëlle, La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Gallimard, 2001 ; MAUSS-COPEAUX Claire, Appelés d’Algérie. La mémoire confisquée, Hachette, 1995 ; MÉDARD Frédéric, Technique et logistique en guerre d’Algérie, Lavauzelle, 2002 ; MONNERET Jean, La Phase finale de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2000 ; THÉNAULT Sylvie, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, La Découverte, 2001.

[20Voyage au cœur de l’OAS, Perrin, 2005.

[21Les Disparus civils européens de la guerre d’Algérie : un silence d’Etat, SOTECA, 2011.

[22Une guerre sans « Non » ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions des soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), sous la direction de Benjamin Stora, université de Paris-VIII, 15 octobre 2007. Cinq tomes.

[23Les camps de « regroupement ». Une histoire de l’État colonial et de la société rurale pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), sous la direction de Guy Pervillé et Jacques Cantier, Université de Toulouse-Jean-Jaurès, 14 novembre 2014. Trois tomes.

[24JAUFFRET Jean-Charles, Soldats en Algérie 1954-1962. Expériences contrastées des hommes du contingent, Autrement, Paris, 2000 ; Guerre d’Algérie, 1954-1962. Les combattants français et leur mémoire, Odile Jacob, 2016 ; MEYNIER Gilbert, Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002 ; PERVILLÉ Guy, Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Picard, Paris, 2002 ; FRÉMEAUX Jacques, La France et l’Algérie en guerre 1830-1962, Economica, Paris, 2002 ; HARBI Mohammed, STORA Benjamin, La Guerre d’Algérie 1954-1962. La fin de l’amnésie, Robert Laffont, Paris 2004 ; HARBI Mohammed, MEYNIER Gilbert, Le FLN. Documents et histoire 1954-1962, Fayard, Paris, 2004.

[25AÏT-EL-DJOUDI Dalila, La Guerre d’Algérie vue par l’ALN, 1954-1962. L’armée française sous le regard des combattants algériens, préface de Jean-Charles Jauffret, Autrement, 2007.

[2620-21-22 juin 2006, Lyon, Ecole normale supérieure, colloque international, Pour une histoire critique et citoyenne franco-algérienne, organisé sous la direction de Gilbert Meynier qui a fait appel à de nombreux organismes de recherches et d’enseignement (CNRS, ENS, IEP de Lyon et d’Aix-en-Provence…) et qui a bénéficié de l’appui des conseils régional et général. Communications (1 600 p) publiées en ligne, le 13 novembre 2007 par Gilbert Meynier, Frédéric Abécassis et Afifa Zenati sur le site http://ens-web3.Ish.fr/colloque/fra...