Être un négociant en vins et eaux-de-vie d’Armagnac au XIXe siècle

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Marc Charbonnier, Secrétaire de rédaction adjoint - Revue Historiens & Géographes, Vice-président de la Régionale APHG d’Île-de-France.

Être un négociant en vins et eaux-de-vie d’Armagnac au XIXe siècle

Par Emilie Bordenave [1]

La commercialisation du vin et eaux-de-vie est l’objet de nombreuses publications entre odes faites aux terroirs producteurs des divins élixirs et notes gastronomiques mêlant vins et gastronomie. Mais, le rôle du négociant en tant qu’intermédiaire indispensable sur le marché est omis. Son rôle sur le marché est éclipsé par les monographies faisant l’apologie de ce que nous appellerons « le terroir ».

Le marché des vins et eaux-de-vie, est étudié sous une forme globale [2], accordant une place relative au négociant.

Amorcées en Bourgogne, de nouvelles études sont menées par une nouvelle génération d’historiens visant à retracer les trajectoires des négociants bourguignons [3] et héraultais [4] et de fait les mettre au centre du monde vitivinicole.

Des aptitudes commerciales indispensables

Être un négociant reconnu et influent dans le monde vitivinicole n’est pas inné, acquérir de telles compétences fait partie intégrante d’un processus complexe.

Définition légale de la profession et obligations

Dans un marché vinicole où le nombre d’intermédiaires est considérable, être un négociant – appelé aussi marchand en gros se définit de la manière suivante :

« Est considéré comme marchand en gros, tout particulier qui reçoit ou expédie, soit pour son compte, soit pour le compte d’autrui, des boissons soit en futailles qui, réunies, contiennent plus d’un hectolitre, soit en caisses et paniers de vingt-cinq bouteilles et au dessus » [5].

Afin d’être reconnu comme un intermédiaire indispensable sur le marché des vins et eaux-de-vie, le négociant est tenu de déclarer son activité à la Recette Buraliste [6] « d’où dépend la localité où s’établit le marchand en gros conformément à la loi de 1816. En plus de déclarer sa profession, le négociant déclare son magasin, ses marchandises et leurs natures qu’il a en sa possession ».

Ensuite, le négociant doit se soumettre au paiement de la licence pour pouvoir exercer son activité. Cet acte légitime la place du négociant sur le marché et le responsabilise vis-à-vis de l’Administration. La licence est payable par trimestre [7], le négociant s’astreint au paiement d’une licence unique pour tous les magasins qu’il détient sur l’ensemble du territoire de la commune. Selon ce qui peut s’apparenter à la bible du parfait négociant, en l’occurrence le Manuel des marchands en gros de boissons de Pierre Pomaret [8] la « quotité de la licence des marchands en gros à été fixée proportionnellement à l’importance de leurs opérations », […] et selon les chiffres réel des ventes effectuées au 1er janvier au 31 décembre de l’année à laquelle dépend le paiement de la licence » [9].

S’effectue alors une échelle de valeur, concernant le coût de la licence, entre les négociants qui expédient annuellement une certaine quantité d’alcool, ces derniers sont donc naturellement plus taxés. Enfin, au XIXe siècle, le prix de la licence évolue étant donné qu’il est calculé en fonction de l’inflation française, dépendant directement de la conjoncture économique dans laquelle se situe le pays.

Se moderniser, une nécessité

De plus, s’inscrire dans la modernité est un enjeu pour le négociant. Accroître et pérenniser sa structure est une obligation si le négociant souhaite marquer de son empreinte le monde vitivinicole.

Afin de s’inscrire dans le paysage vitivinicole, le négociant, un homme clairvoyant utilise à son avantage les inventions propres au XIXe siècle. A cet effet, les chemins de fers naissant ainsi que les bateaux à vapeur permettent la connexion de zones autrefois trop éloignée pour commercer avec.

Si l’amélioration des techniques est consubstantielle de l’industrialisation, la mise en rail de l’Europe permet la connexion des zones rurales avec les zones urbaines favorisant l’écoulement d’une production qui ne cesse de s’accroître.

Enfin, le développement de la publicité en matière d’alcool à la toute fin du XIXe siècle permet de mettre en valeur le produit. Utiliser la publicité c’est véhiculer une image. La plupart des publicités au début du XXe siècle prônent d’abord les vertus thérapeutiques des boissons : réconfortant, hygiénique ou encore régénérateur, « l’alcool retrouve son prestige ancestral de panacée universelle » [10]. A l’instar de la société Byrrh par exemple (Figure 1), ce dernier est vu comme un remède presque médical qui est soucieux de guérir les maux de l’homme et le revigorer. Avoir recours à la publicité et développer une image de marque permet au négociant d’être clairement identifié sur le marché et de fidéliser une clientèle.

Figure 1 Publicité Byrrh fin XIXe siècle
Source : site internet de la marque Byrrh. http://www.byrrh.com/

Une position privilégiée sur le marché vitivinicole

Le négociant en vins et eaux-de-vie est le maillon indispensable de la chaîne de commercialisation de ces produits.

Une position d’interface sur le marché

Au-delà de la définition purement légale de la profession, le négociant fort de sa position « d’interface » [11] absorbe l’offre dès que celle-ci se fait et agit comme un organe régulateur sur le marché, « la nature jette […], tantôt des torrents de vin, tantôt des ruisselets [12]

Comprendre la position du négociant dans le paysage vitivinicole passe par la définition de la loi de l’offre et la demande régissant l’économie de marché. La loi de King [13] évoque la variation des prix dépendant de l’insuffisance ou de l’excès de l’offre. Le commerce agit donc comme un agent de transformation d’un produit, en monnaie, le vin et les eaux-de-vie en ce qui nous concerne.

Le négociant, un homme de réseau et de relations

Prendre la tête d’une maison de négoce ne peut se faire sans le renfort et la solidarité d’un réseau acquis à la cause du négociant. L’anthropologie et Claude Lévi-Strauss en tête mettent au point la méthode dite « structurale » partant de l’observation des interdépendances entre les membres d’un milieu organisé. A notre échelle, les négociants sont tributaires du milieu dans lequel ils évoluent.

Cette dépendance est la conséquence de l’interconnexion et de l’interpénétration des professions, toutes liées au monde du négoce, pour un rendement optimum.

Quelle place pour le négociant dans la société au XIXe siècle ?

Etudier le mode de vie des familles bourgeoises fait partie intégrante de notre thématique de recherche. De la compréhension des mécanismes économiques et l’évolution du négoce à travers la période découle l’étude de la geste sociale d’une catégorie particulière, la bourgeoisie.

Définition de la bourgeoisie au XIXe siècle

Ici, nous allons faire une brève étude de cas concernant la maison de négoce gersoise Dartigalongue à Nogaro. Cette maison de négoce est fondée au début des années 1840 à Saint-Lanne dans les Hautes-Pyrénées par Joseph Dartigalongue, lui-même issu d’un milieu acquit à la vitiviniculture. Joseph décide ensuite de s’installer à Nogaro, commune rurale gersoise peuplée de vigne et productrice des eaux-de-vie d’Armagnac.

La maison de négoce traverse les périodes grâce à l’opiniâtreté et les qualités commerciales de ses dirigeants. Au-delà de l’étude commerciale, se dégage une nouvelle piste de recherche, l’étude sociale. Selon quels critères les négociants de la maison Dartigalongue sont des bourgeois ?

L’étude du mode de vie de la famille est un premier indice. Dans la comptabilité familiale que nous avons pu consulter, les dépenses courantes ainsi que celles liées aux loisirs sont liées. La famille Dartigalongue à la capacité d’investir dans des dépenses dites secondaires comme l’entretien de la maison ou la gestion de domestiques.

Nogaro, vitrine de la richesse des Dartigalongue

Deuxièmement, nous avons envisagés le lieu de vie des négociants, Nogaro, comme la vitrine de leur richesse. L’investissement est l’apanage des maisons de commerce qui en ont la capacité financière plaçant l’entrepreneur au centre de ce processus d’innovation, il est la clé de voûte, le fer de lance de ce dispositif. Les Dartigalongue participent directement à ce processus de création ou du moins ils l’orientent en dessinant leurs propres visuels pour les publicités par exemple.

Investir c’est se moderniser, utiliser les possibilités techniques comme les progrès en matière de télécommunications qu’offre une période de croissance comme la Belle Epoque. Prenant le pas de la modernité, les Dartigalongue sont les premiers à se munir d’un téléphone dans le canton de Nogaro étant donné qu’ils portent le numéro « 01 » d’après le Bottin téléphonique.

Ensuite, les Dartigalongue investissent dans une des premières automobiles. Présente sur cette photographie (Figure 2) datant de 1910, l’automobile y trône fièrement aux côtés de ce qui se veut être un portrait de famille exhortant les valeurs des Dartigalongue. En effet, famille et patrimoine sont mis à la vue de tous dans une volonté d’asseoir leur position dans la commune, centre névralgique de leur activité.

Figure 2 Portrait des Dartigalongue pris en 1910
Source : archives du fonds Dartigalongue.

Conclusion

Pour conclure, le négociant est un élément indispensable au bon déroulement d’une vente.

Ses qualités commerciales en font un professionnel reconnu dans le milieu du négoce qui petit à petit tisse un réseau fiable. Le négociant est un homme de relations qui sait jouer de son portefeuille de contacts pour débusquer de nouveaux marchés et accroître constamment son activité. Le négociant doit s’assurer de la fidélité de son réseau en cas de crises dans le milieu vitivinicole, pallier l’échec est un des principaux enjeux de la profession.

Enfin, le négociant a une place toute particulière dans la société au XIXe siècle. Il appartient à une catégorie sociale avec un mode de vie spécial, la bourgeoisie. Il ne s’agit pas de simples rentiers mais d’hommes capables de faire prospérer une structure qu’ils eu en héritage ou bien qu’ils ont bâti de leurs propres mains.

Clairvoyants, les négociants utilisent les innovations technologiques propres au XIXe siècle à leur avantage afin de faire grandir leur structure et en faire une entreprise qui traverse les âges à l’instar de la maison Dartigalongue.

© Emilie Bordenave, août 2016.

© Les services de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes. Le 30/08/2016. Tous droits réservés.

Notes

[1Maître en Histoire Contemporaine, Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), ITEM EA 30 02.

[2Degrully Paul, Essai historique et économique sur la production et le marché des vins en France, 1910, p 496.

[3Lucand Christophe, Les négociants en vins de Bourgogne : de la fin du XIXe siècle à nos jours, Féret, 2011, p 524.

[4Le Bras Stéphane, Négoces et négociants en vins dans l’Hérault : pratiques, trajectoires et influences (1900-1970), 2013, à paraitre.

[5Article 98 de la loi du 28 avril 1816.

[6Article 97 de la loi du 28 avril 1816 sur l’obligation de déclarer les quantités, espèces et qualités de boissons.

[7Article 44 de la loi 21 avril 1832.

[8Pomaret Pierre, Manuel des marchands en gros de boissons, Paulin, Paris, 1905, p.283.

[9Article 1er de la loi du 29 décembre 1900 sur le calcul de la licence dû par le contribuable.

[10Nourisson Didier, Le buveur du XIXe siècle, Albin Michel, Paris.

[11Le Bras Stéphane, Faire face à l’échec : stratégies d’évitement, adaptabilité et modernisation dans le commerce des vins languedociens (1900-1950) in De Oliveira Mathieu, L’échec a-t-il des vertus économiques ?, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, France, novembre 2015, p.372.

[12Degrully Paul, Essai historique et économique sur la production et le marché des vins en France, page 290 ».

[13Grégory King (1648-1712) est un généalogiste, haut fonctionnaire et un des premiers statisticiens économiques moderne britannique.