L’Afrique du Sahel et du Sahara à la Méditerranée Compte rendu de lecture / Géographie régionale / Afrique

- [Télécharger l'article au format PDF]

Par Eudes Girard. [1]

L’Afrique du Sahel et du Sahara à la Méditerranée, collection Amphi Géographie sous la direction d’Alexandra Monot (avec Farid Benhammou, Alexandra Monot, Frank Paris, Dominique Roquet et Antonin Tisseron), Bréal, novembre 2017, 264 pages.

L’ouvrage se compose intelligemment en trois parties : « comprendre » qui explore les enjeux épistémologiques de la question, « rechercher » qui développe les connaissances scientifiques actuelles nécessaires au traitement de la question, « s’entraîner » qui donne en exemple le traitement d’un sujet de dissertation et d’un sujet de commentaire de documents.

La première partie « comprendre » se propose de délimiter et de faire l’état de la question en intégrant les recherches et apports antérieurs et fondateurs. Le premier chapitre notamment interroge les limites de la question du programme à l’aune des critères pluviométriques, phytogéographiques et hydrographiques pour aboutir à une présentation du Sahara dont les paysages diffèrent selon que l’on se situe dans un erg, un reg, un plateau (hamada), ou l’un des cinq massifs montagneux du Sahara. Les auteurs rappellent effectivement à juste titre que « l’essentiel dans les épreuves, tant écrites qu’orales, sera de discuter des limites spatiales du sujet en s’appuyant sur des critères précis ». Le second chapitre, dans une perspective épistémologique clairement assumée, se propose de traiter « L’Afrique de la Méditerranée au Sahel dans la géographie française ». Sont ainsi convoqués toute une série d’auteurs qui ont contribué, par leurs écrits, à une compréhension globale de la question de l’Afrique septentrionale et du Sahara, de Marcel Dubois dans le cadre d’une géographie encore très coloniale à Anne Marie Frérot (Imaginaires des Sahariens-Habiter le paysage (2011)) et sa réflexion très contemporaine sur la façon « d’habiter » le Sahara, en passant par Jean Brunhes, Robert Capot-Rey, Jean-François Troin, Pierre Gourou, Jean Dresch et bien d’autres encore. La fin de cette première partie replace cette question de l’Afrique septentrionale dans les programmes de l’enseignement secondaire. Cette approche permet ainsi à l’ouvrage non seulement d’être, bien sûr, directement mobilisable pour la question du programme lors de l’épreuve écrite, mais aussi de pouvoir servir de base de réflexion pour l’épreuve orale d’analyse de situation professionnelle (ASP) où l’approche épistémologique des sujets est nécessaire.

La seconde partie de l’ouvrage, et qui en constitue le cœur, « rechercher », commence par étudier la question de la sécheresse et de l’aridité qui marque profondément la zone d’étude. Des encadrés très utiles permettent de faire le point sur le vocabulaire (distinguer les notions d’aridification, de steppisation, de désertification) ou d’approfondir certains points de connaissance (avec notamment un encadré reliant la question de l’assèchement progressif du lac Tchad et la crise environnementale qui s’en suivit à la question géopolitique avec la déstabilisation de la zone avec Boko Haram). Le chapitre suivant « la jeunesse des Etats et des populations » est particulièrement instructif concernant la question des évolutions démographiques et rappelle l’opposition fondamentale entre les pays d’Afrique du Nord où la transition démographique s’achève et les pays du Sahel où elle commence. Au sein de ces derniers « Le Niger, le Burkina Faso, le Tchad occupent les trois premiers rangs mondiaux par la jeunesse de leur population ». L’analyse religieuse des populations est finement menée dans sa complexité et permet de rappeler quelques éléments fondamentaux loin des amalgames populistes : « les arabes ne constituent que 20% des musulmans », « Toute religion peut sombrer dans la violence quand elle se réduit à un dogme censé détenir vérité et adossé à une instrumentalisation politique ». Les auteurs rappellent ainsi l’existence de minorités religieuses dans la zone d’étude (coptes, animistes, subsistance de quelques rares communautés juives). L’histoire est enfin convoquée (cf. Coquery-Vidrovitch en bibliographie de ce chapitre) pour aboutir à l’intéressante réflexion que la constitution des Etats-nations lors de l’indépendance et le legs des frontières coloniales ont conduit à un « véritable retournement spatial » conduisant le « Sahara ancien cœur de la région à devenir un bout du monde, une marge ». Le chapitre sur « les enjeux du développement et de la croissance entre Sahel et Méditerranée » s’appuie sur les données socio-économiques les plus récentes (2017) de la banque mondiale et de la CNUCED. Il explore ainsi les différentes sources de richesses : le poids du secteur minier et les hydrocarbures dans de nombreux pays (fer mauritanien, phosphates du Maroc, pétrole et gaz d’Algérie, de Libye ou d’Egypte), les difficultés de l’agriculture sahélienne, l’insuffisance de l’industrialisation, la faiblesse et le recul du tourisme sous l’effet du terrorisme dans de nombreux pays de la zone. Les auteurs montrent bien que les voies du développement passent par l’affirmation d’une souveraineté alimentaire au sein des pays du Sahel, et par une meilleure redistribution des fruits de la croissance à la fois sur le plan social en luttant contre le clientélisme et la corruption (En Egypte les militaires contrôlent encore 20% à 40% du PIB) et sur le plan géographique où jusqu’à présent les capitales des Etats et les villes portuaires concentrent l’essentiel des fruits de la croissance. Le dernier chapitre de cette partie, consacré à la géopolitique de cette zone, est particulièrement intéressant dans les liens qu’il établit entre l’émergence d’une classe étudiante urbaine en manque d’intégration dans la vie active et le début des contestations qui vont renverser à partir du printemps 2011 le régime tunisien, égyptien et libyen (même si dans ce dernier cas l’intervention de la France et de l’OTAN jouèrent un rôle déterminant). Les auteurs ne limitent pas la question géopolitique à la question (très médiatisée) de l’Islamisme et à la réponse de la communauté africaine (processus de Nouakchott en mars 2013) ou internationale (avec au premier rang l’intervention (toujours d’actualité) de la France (opération Serval en 2012, puis Barkhane en 2014). Ils intègrent également la question des contestations frontalières (Maroc et front Polisario concernant le Sahara occidental) et celle de l’éclatement du Soudan aboutissant à la création du Sud-Soudan reconnu en juillet 2011 comme 194e Etat de l’ONU.

La dernière partie « s’entraîner » dont on pourra regretter qu’elle ne soit pas plus étendue, propose la correction de deux sujets d’entrainement : une dissertation sur le thème « le Sahara, marge ou frontière ? » et un commentaire de documents sur « les enjeux du lac Tchad ». Les conseils méthodologiques rappellent, avec pertinence, l’importance de l’introduction dans les dissertations : « réussie, elle est le plus souvent le signe d’un développement de même qualité ». Les corrigés proposés, clairs et instructifs, seront utiles aux candidats. Concernant la question du commentaire de documents sur le lac Tchad d’autres exploitations pédagogiques, en complément de celui déjà exposé, auraient pu être proposés en lien avec le thème 2 du programme : l’eau, ressource essentielle. De même un rappel méthodologique concernant la réalisation d’un croquis digne de ce nom, véritable difficulté pour bon nombre de nos étudiants, aurait été bienvenu.

Au final les auteurs réalisent ici une œuvre synthétique utile et nécessaire pour toutes celles et ceux, enseignants, étudiants qui s’intéressent à la question de l’Afrique septentrionale et aux enjeux, ô combien cruciaux aujourd’hui, du Sahara.

© Eudes Girard pour Historiens & Géographes. Tous droits réservés. 04/06/2018.

Notes

[1Professeur de géographie en hypokhâgne et khâgne au Lycée Guez de Balzac d’Angoulême. Secrétaire de la Régionale du Centre Val-de-Loire et Membre de la Commission Europe de l’APHG.