Enseigner l’histoire des conflits avec le projet « Parallel Histories » Entretien

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Entretien réalisé par Alice Modena. [1]

La Rédaction du site internet national et de la revue Historiens & Géographes publie une série de tribunes libres et de grands entretiens ouverts aux pratiques pédagogiques en Europe (à l’exemple de l’article que nous publions ci-après) afin d’ouvrir le débat dans le cadre des réflexions de la communauté éducative. Ces textes proposent des points de vue, des analyses qui appellent à la discussion. Ils n’engagent ni l’association ni la Rédaction.

Les questions controversées d’Histoire sont au cœur des interrogations qui agitent les sociétés européennes d’aujourd’hui. A travers toute l’Europe, les professeurs d’Histoire rivalisent d’ingéniosité et de projets pour enseigner au mieux ces questions controversées.

EUROCLIO [dont l’APHG est membre fondateur] souhaite mettre en lumière Parallel Histories, une organisation caritative éducative britannique qui vise à changer la façon dont nous étudions l’histoire des conflits. Nous nous sommes entretenus avec Michael Davies (Royaume-Uni) et Théo Cohen (France) pour comprendre les objectifs, les missions et les perspectives futures de leur initiative. [2]

En direct du café visio de l’APHG Nord-Pas-de-Calais le 18 juin 2020, avec Théo Cohen. DR.

Alice Modena : Quel est l’objectif de Parallel Histories ?

Michael Davies : j’ai créé l’organisation caritative Parallel Histories en 2017 dans le but de transformer en profondeur la façon dont nous étudions l’Histoire, et notamment l’Histoire des conflits qui prêtent à controverse.

J’éprouvais une frustration à l’idée que des sujets historiques controversés disparaissent progressivement du programme scolaire britannique alors que je savais par expérience personnelle que c’était exactement les sujets historiques que les étudiants aimaient étudier. Par exemple, de nombreuses écoles britanniques entre 2014 et 2018 ont accordé une attention particulière à l’histoire de la Première Guerre mondiale, mais ont ignoré le centenaire de la Déclaration Balfour en 1917 qui a pourtant façonné le Moyen-Orient et structure la reprise du conflit entre Israéliens et Palestiniens. Les conséquences de la Déclaration Balfour suscitent encore controverses et polémiques en Grande-Bretagne aujourd’hui.

La recherche nous a montré que la principale raison pour laquelle les enseignants évitaient les sujets controversés tels que le conflit israélo-palestinien résidait dans l’absence d’équipement et de préparation spécifique, au risque de s’exposer aux accusations potentielles de parti-pris. Dans certains cas, les enseignants craignent que l’introduction de l’étude des conflits dans le programme d’Histoire ne soit un catalyseur de tensions au sein de la communauté scolaire.

Dans ce contexte, et pour faire face à ces difficultés, nous avons décidé de créer une méthodologie d’enseignement qui vise à :
I) transformer le rôle de l’enseignant : l’idée n’est pas tant d’enseigner l’Histoire que d’enseigner comment penser comme des historiens ;
II) protéger l’enseignant des accusations de partialité ;
III) mettre l’accent sur l’évaluation critique des documents ;
IV) encourager le débat et la discussion active en classe.

L’idée centrale de notre méthodologie est d’enseigner l’histoire d’un conflit donné à travers deux récits historiques parallèles mais concurrents. Les élèves sont ensuite amenés à les comparer, à en identifier les contrastes, les analyser, les discuter et, finalement, former leur propre jugement historique. Nous pensons en effet que l’école est le meilleur endroit pour évoquer des sujets controversés. Leur étude doit donner l’occasion aux enseignants de transmettre aux élèves la façon d’évaluer des discours concurrents et les preuves documentaires parfois contradictoires sur lesquelles ils s’appuient. Enfin, il nous parait tout aussi essentiel d’enseigner comment débattre les uns avec les autres avec nuance et respect. Nous pensons que toutes ces compétences sont de plus en plus importantes pour les jeunes citoyens des démocraties pluralistes.

Nous sommes pleinement conscients que les professeurs d’Histoire ont toujours pris soin de faire connaitre des points de vue variés et des interprétations concurrentes sur des événements ou des personnages historiques particuliers. C’est justement sur cette tradition enseignante que nous basons notre initiative, en rendant le processus d’apprentissage encore plus immersif afin que les élèves puissent comprendre les récits historiques dans leur spécificité et leur cohérence d’ensemble.

Alice : Pour quelles raisons avez-vous créé Parallel Histories ?

Michael : En tant qu’enseignant, j’ai été frappé par l’impact profond qu’avait eu sur mes élèves la visite de zones de conflit comme à Belfast, en Israël et en Cisjordanie et le fait d’échanger avec les parties opposées au conflit au sujet de leur histoire. Ces expériences ont vraiment fait revivre l’importance de l’Histoire et de ses utilisations - bonnes et mauvaises.

Je suppose que j’ai toujours été intéressé par l’identité et les conflits - j’ai passé mon enfance en Irlande du Nord au début de la période dite « des Troubles ». Je me souviens très bien de mon père qui m’avait emmené à neuf ans observer les conséquences des émeutes de la nuit précédente sur Bombay Street à Belfast. La vue d’une famille catholique transportant leurs meubles hors de leur maison mitoyenne avec ses fenêtres brisées et chargeant leurs biens dans un camion pour se rendre dans un endroit plus sûr m’a profondément marquée.

Alice : Quel est l’impact de Parallel Histories jusqu’à présent ?

Michael : Parallel Histories est utilisé dans plus de cinquante écoles au Royaume-Uni, contre vingt l’année dernière, et nous pensons que nous arriverons à plus de quatre-vingts d’ici la fin de cette année car nous sentons la dynamique positive qui nous porte. Nous avons organisé une formation en ligne - elle s’est remplie en deux heures et nous avons dû organiser sept autres sessions pour répondre à la demande. Je pense que cet intérêt doit être le même dans le reste de l’Europe étant donné que le thème central de la conférence EuroClio de cette année est « Controverse et désaccord dans la salle de classe ». Nous avons également utilisé notre méthodologie dans une université israélienne et palestinienne et formé des enseignants au sein d’une école internationale en Israël. Toutefois, à ce stade, il n’est pas possible de l’utiliser dans les écoles israéliennes et palestiniennes.

Alice : Comment adaptez-vous Parallel Histories aux contraintes liées à l’épidémie de Covid19 ?

Michael : Nous avons mené des débats inter-scolaires en ligne en impliquant des établissements situés au Royaume-Uni principalement mais aussi en France, en Irlande et en Turquie. Les enseignants ont trouvé que c’était une bonne stratégie pour susciter et maintenir la participation de leurs élèves plus âgés, en particulier ceux pour lesquels les examens ont été annulés le retour en classe ajourné ou annulé.

Nous avons également eu la chance de travailler sur de nouveaux sujets controversés comme les histoires parallèles de du Royaume-Uni entre l’Écosse et l’Angleterre, racontées sous des angles unionistes et nationalistes, et nous avons commencé à travailler avec la HTANI (History Teachers Association of Northern Ireland), un autre membre d’EuroClio, pour créer une histoire parallèle d’Irlande du Nord racontée du point de vue catholique et protestant.

Alice : Quelles sont vos perspectives de développement ?

Michael : Nous aimerions travailler avec EuroClio et trouver des partenaires dans d’autres pays qui souhaiteraient développer ce modèle et cette méthodologie dans leur propre langue et conçus pour leurs propres systèmes scolaires. Notre travail avec Théo Cohen à Lyon en est un très bon modèle. Nous partageons tous la même philosophie et la même croyance dans les éléments clés de la méthodologie, et Théo a pu prendre nos ressources en anglais et les reformuler dans le cadre d’un programme d’enseignement conçu pour répondre aux exigences très spécifiques des autorités éducatives françaises et du système scolaire français.

PARALLEL HISTORIES EN FRANCE

Alice : pourquoi avez-vous choisi d’intégrer Parallel Histories ?

Théo Cohen : Je me suis dit qu’il s’agissait d’une démarche qui proposait de répondre brillamment aux défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’enseignant d’Histoire-Géographie en France actuellement. L’enseignement du conflit israélo-palestinien est désormais obligatoire dans les nouveaux programmes du Lycée (contrairement au Royaume-Uni où le sujet peut être évité en raison des difficultés qu’il implique). Or, de manière générale, je ne crois pas que nous soyons suffisamment préparé à aborder ce sujet sensible, controversé, en tout cas ce n’était pas forcément mon cas.

En tant qu’enseignant en Lycée, je me suis retrouvé confronté aux passions et à la sensibilité aiguë de mes élèves au moment d’aborder le sujet du conflit israélo-palestinien. En effet, ce conflit est largement couvert par les médias en France et fait partie des sujets les plus discutés sur les réseaux sociaux. Cette situation s’explique est en partie par une spécificité démographique française qui présente la plus importante population musulmane d’Europe et la deuxième plus importante population juive du monde en dehors d’Israël. Souvent, les élèves font état d’un fort sentiment d’identification d’un côté ou de l’autre et peuvent voir toute tentative d’objectivation de leur croyance comme hostile.

Les manuels scolaires se montrent rapidement insuffisants pour pallier à ces difficultés. C’est le même problème en France qu’en Grande-Bretagne - les manuels d’histoire traditionnels en optant une soi-disant « vision équilibrée » qui ménagerait la chèvre et le chou, omettent les représentations historiquement enracinées qui structurent les actions des protagonistes de chaque côté, et laissent ainsi aux élèves une explication insuffisante, inachevée de l’intensité et du sentiment d’inextricabilité du conflit.

Il s’agit d’un sujet historique très particulier avec un impact profond sur la société française d’aujourd’hui or nous sommes dans une position où de nombreux enseignants se sentent encore mal préparés à l’enseigner. Nous courons ainsi le risque de faire sentir à nos élèves que nous sommes sourds voire hostiles au récit historique diffusé au sein de leur cellule familiale ou de leur entourage.

J’ai donc commencé à faire des recherches et je suis tombé sur Michael et Parallel Histories - nous avons parlé de tout cela un soir et l’aventure a immédiatement commencé pour moi ! Parallel Histories adopte une démarche innovante - rafraîchissante devrais-je dire ! - et tout à fait adaptée à l’enseignement d’un sujet très controversé comme le conflit israélo-palestinien. Contrairement à une approche pédagogique verticale articulée autour d’une vision objectivée impossible, les apprenants se voient présenter des récits historiques concurrents, les amenant à s’engager avec les documents proposés afin de formuler in fine leur propre opinion. Cette approche les aide à développer leur capacité à analyser de manière critique les arguments avancés par chaque récit, à évaluer la pertinence, l’authenticité et la fiabilité des documents fournis et à synthétiser ces différents récits.

En définitive, Parallel Histories ne consiste pas à enseigner aux élèves quoi penser, mais comment penser. Nous leur donnons ainsi les outils pour déconstruire leurs propres représentations et mieux appréhender les postures idéologiques et les attentes politiques autour de ce conflit.

Alice : Proposez-vous des outils prêts à l’emploi et adaptés aux enseignants français ?

Théo : Oui. C’est très important de fournir des propositions pédagogiques abouties et adaptées au programme français. Les vidéos interactives proposées ont été pensées et réalisées pour correspondre justement aux nouveaux programmes de Terminale d’Histoire-Géographie et de spécialité Histoire-Géographie-Géopolitique-Sciences Politiques.

Bien entendu les ressources anglophones du site peuvent tout à fait être exploitées par nos collègues en section européenne, section internationale ou binationale.
Trois vidéos en français sont disponibles en ligne sur une page dédiée : https://www.parallelhistories.org.u...

  • Une vidéo introductive qui donne un aperçu de chaque récit dans sa dimension historique sur le temps long et non du seul XXe siècle. Cette vidéo aide les apprenants à avoir une compréhension globale des arcs chronologiques convoqués et à commencer à identifier des points de comparaison et de contraste entre les deux récits.
  • La leçon 1 traite de l’année charnière de 1948 et pose la question de savoir qui peut être tenu responsable de l’exode des Arabes palestiniens. Bien sûr, les récits israéliens et palestiniens ne sont pas d’accord sur ce point.
  • La leçon 2 s’articule autour d’une autre question simple mais tout aussi controversée : qui peut être tenu pour responsable de l’échec du processus de paix depuis 1993, Israéliens ou Palestiniens ?

Nos vidéos peuvent être utilisées de façon très libre : elles permettent une grande flexibilité aux enseignants lorsqu’ils construisent leur séquence. Nous conseillons toutefois de prévoir une séquence de 4 à 6 heures pour les exploiter. Des mises en activité détaillées et une démarche pédagogique complète sont mises à disposition sur le site de Parallel Histories et nous nous tenons bien sûr à l’écoute de toute question ou demande d’outils supplémentaires.

Alice : L’utilisation de Parallel Histories en France s’est-elle avérée satisfaisante ?

Théo : J’en suis ravi pour moment. Depuis deux ans, je propose une séquence avec les outils de Parallel Histories avec mes classes de Première et Terminale Euro au sein de deux établissements à Lyon et Villeurbanne et les élèves ont été particulièrement réceptifs ! Leur réaction encourageante m’invite à élaborer de nouveaux projets, à proposer de nouvelles études de cas. Nous avons également participé à un programme de débat en ligne avec des écoles au Royaume-Uni, en Irlande et même en Turquie et je suis très fier de la façon dont mes élèves ont relevé le défi. Ils ont accepté de débattre de ce sujet si difficile et en anglais qui plus est ! Nous avons également eu la chance d’obtenir un financement Erasmus + pour un projet mené avec des écoles britanniques et irlandaises et nous prévoyons la tenue de plusieurs journées d’étude et de débats inter-lycées l’année scolaire prochaine.
Le fait de proposer des contenus francophones en libre-accès sur une page dédiée de notre site représente un tournant. Très rapidement, des collègues de Bretagne, de l’agglomération lilloise et mais aussi de Lycée Français à l’étranger (Lycée Français de Rome, de Bruxelles, d’Irlande…) ont manifesté leur intérêt pour utiliser Parallel Histories en classe, avec des élèves de tronc commun ou spécialité mais aussi en sections européennes ou internationales. Nous avons également obtenu une certaine reconnaissance officielle puis que nous sommes fiers de faire partie Programme Académique de Formation (PAF) de l’académie de Lyon. Nos documents sont également utilisés par de nombreux lycées à Bruxelles, car les outils et l’approche Parallel Histories sont désormais pleinement intégrés dans l’éventail des formations proposées par des ONG basées à Bruxelles militant pour une société plus inclusive à l’échelle européenne.

Alice : Quels projets avez-vous à présent en France avec Parallel Histories ?

Théo : L’objectif majeur de Parallel Histories est le même dans tous les pays : changer la façon dont les sujets controversés d’Histoire sont enseignés dans les salles de classe. Pour y parvenir en France, nous nous sommes fixés trois objectifs :

  • Offrir une formation à distance ou en personne aux enseignants et éducateurs francophones intéressés par l’utilisation de Parallel Histories ;
  • Donner la possibilité aux enseignants et aux éducateurs désireux d’adapter nos supports à leurs besoins et contextes éducatifs locaux, car nous savons que ce qui peut être vrai ou attendu en France ou au Royaume-Uni est sûrement différent ailleurs ;
  • Élargir notre spectre d’études à d’autres sujets controversés. Ici aussi, la collaboration est essentielle : si vous souhaitez aborder des conflits qui suscitent encore la controverse aujourd’hui, bienvenue à bord ! Ces collaborations futures pourront prendre la forme de nouveaux projets ERASMUS + dans un avenir proche mais nous ne fermons aucune autre opportunité.

© Alice Modena et les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 19/06/2020.

Notes

[1Chargée de mission Projets et responsable de la communication - Euroclio. EuroClio - European Association of History Educators.

[2La version anglaise de cet entretien sera diffusée sur le site d’Euroclio.